Prologue

1987 Mots
PROLOGUEL’homme vient de s’arrêter au croisement. Apparemment, il n’y a personne à proximité. Pas un mouvement, pas un son. Le silence approché en catimini. Il entend juste un bruit de moteur au loin. Une machine agricole en action. Un tracteur dans un champ peut-être. Des cris joyeux sur sa droite, qui jaillissent par vagues. Des enfants qui jouent probablement. Ailleurs, des volutes de fumée qui s’insinuent entre les arbres d’un boqueteau et qui s’effilochent rapidement. On se dépêche de brûler des déchets de jardin. Discrètement, la pratique est interdite. À gauche, on rejoint Kergoadic, un hameau sur l’ancienne route qui mène à Rosporden. À droite, on descend vers la salle polyvalente de Pont-Aven. Au bas du chemin que l’inconnu vient d’emprunter, on a installé le vaste bâtiment des services techniques. Il l’a vu en passant tout à l’heure. Les lieux sont déserts le week-end. Il a bien choisi son jour. Devant lui, il y a un panneau de bois fixé sur un poteau de section carrée. Il lit l’inscription en creux : Allée Mademoiselle de La Villemarqué de Cornouaille, bienfaitrice de la région de Pont-Aven (1855-1945). Tout droit s’ouvre une route de campagne empier rée marquée d’ornières. Il y a même encore une flaque ou deux témoignant d’une fin de printemps arrosée. Le temps est devenu tellement bizarre avec ses changements imprévisibles. Il n’y a plus de saisons, comme on dit. Il y a une ancienne ferme sur la gauche, des arbres assez hauts en bordure. Il s’engage à l’allure d’un promeneur qui a tout son temps. Pourtant, il a un horaire à respecter pour faire ce qu’il a à faire. Aujourd’hui, il semble être seul sur le parcours. Ce n’est pas toujours le cas. Il l’a vérifié en fin d’hiver. On y promène les enfants, les chiens. On s’y promène seul aussi pour un moment de marche nécessaire au minimum d’effort physique pour maintenir un semblant de forme. Ou pour se retrouver avec soi-même. Lui, il n’est pas forcément venu en ces lieux pour entretenir son souffle ou pour réveiller des articulations somnolentes. Ni pour se payer une tranche d’in trospection. Il n’est pas de ceux qui en ont besoin. S’il se parle à lui-même, et ce n’est pas rare, c’est pour jubiler intérieurement de ce qu’il sait faire si bien. Non, il n’a pas à se morfondre ni à se morigéner. Il est en forme et il a d’autres projets. Mûris, réfléchis. Arrivés à maturité. Il porte une sorte de manteau léger de mi-saison, assez ample et long, d’une couleur marron verdâtre, indéfinissable en fait, se fondant parfaitement dans le décor ambiant. Dans le dos, Il a un sac de randonnée d’où émerge un étui cylindrique au décor écossais. Une canne à pêche télescopique peut-être. De grosses chaussures de marche aussi, comme s’il allait sortir des sentiers battus. Réellement, il y a un peu de ça. Il cache ses cheveux courts sous un Stetson dont la couleur est assortie au manteau. Pas une pâle copie du couvre-chef américain dupliquée à l’envie dans des usines chinoises. Non, un objet unique, ou qu’il prend comme tel, qu’il a acquis lors d’un voyage. Le rêve américain. Curieusement, il marche sans bouger les bras dans un geste qui serait tout à fait naturel. Il les garde croisés sur sa poitrine comme si les boutons du vêtement n’étaient plus en mesure d’assurer leur office. Ainsi, il paraît engoncé, fagoté comme un as de pique. Le bas du vêtement s’écarte un peu à chaque enjambée. L’extrémité tubulaire d’un instrument apparaît alors furtivement sur le côté gauche. Il suit tranquillement la route qui descend un peu avant d’obliquer légèrement à gauche pour remonter. Elle serpente avec nonchalance. En s’engageant deux minutes plus tard dans l’allée de hêtres, il aperçoit en fond de décor le toit de la chapelle de Trémalo. Il en connaît le nom. Il l’a vue sur le déplianttouristique. Il a appris que Paul Gauguin aimait s’y ressourcer. En s’avançant encore, il consta te qu’il n’y a pas de véhicule sur le petit parvis. C’est mieux. Il ricane. Il s’en fout quand même de rencontrer quelqu’un ou pas. Ici, personne ne le connaît et il n’y a pas une chance sur mille qu’il croise un camarade de boulot ou un ami d’enfance. D’ailleurs, qui le reconnaîtrait aujourd’hui ? Mais si, il y a quelqu’un. Quelqu’un qui vient. Il entend une carrosserie qui souffre et renâcle sur l’empierrement défoncé de l’allée ombragée. Qui va par conséquent dans la même direction que lui. Pour laisser passer la camionnette, il se rapproche des massifs d’hortensias qui agrémentent le talus en face du chevet de l’édifice religieux. Au lieu de le dépasser, le véhicule blanc s’arrête à sa hauteur et il entend : — Monsieur, Monsieur ! Il n’avait pas l’intention de rester bavasser avec quiconque en pleine campagne. Néanmoins, il tourne la tête vers la vitre ouverte. C’est une femme qui conduit. Un visage rond et hâlé. Elle a même esquissé un mouvement de retrait quand elle a vu le look particulier du promeneur solitaire. Il fait peur et il aime ça. — Vous n’avez pas vu un chien en venant ? dit-elle d’une voix tremblante. — Un chien ? Quel chien ? Il a craché plus que parlé. La conductrice ajoute timidement : — Un épagneul breton ! — C’est quoi ? — Une sorte de chien de chasse si vous voulez ! Il a une furieuse envie de se marrer. On dirait une saynète écrite. En l’occurrence, le mot chasse est particulièrement bien choisi. — Non, je n’ai rien vu. Ni animal, ni humain d’ailleurs ! — Il s’est échappé de chez moi, hier après-midi. Il est dans le coin ! — C’est grand par ici ! Des champs, des bois… — C’est le pendule qui l’a dit ! L’homme fronce les sourcils. — C’est quoi cette histoire de pendule ? — Dans la campagne, pas loin, il y a un radiesthésiste qui recherche les disparus sur photo, objet ou carte d’état-major. Le pendule a réagi le long de cette route. Mon chien est donc passé par là. Il doit y être encore, quelque part. Le regard de la femme se voile. Elle avait déjà les yeux rouges. Elle aime son animal. Lui, il trouve qu’elle joue bien. Elle insiste : — C’est sûr ? Vous n’avez rien vu ? — Non, rien. — Je vous laisse mes coordonnées. On ne sait jamais. Appelez à n’importe quelle heure ! Elle lui tend un petit carton façon carte de visite, qu’il met du temps à saisir comme à regret. Elle le regarde, mais lui, il la fixe. Elle baisse les yeux puis passe brutalement en première. Le fourgon relève le nez d’un coup et s’éloigne. L’inconnu le suit machinalement du regard. Machinalement ? Il a pourtant noté le numéro dans un coin de sa tête. Il fourre le bristol dans sa poche et reprend sa marche. Il passe devant une ferme qui paraît abandonnée. Un vieux tracteur rouille sous un auvent de fortune prêt à s’écrouler. Le lierre grimpe sur les montants et habille le bord du toit. La végétation reprend petit à petit ses droits. Plus loin, il y a encore un croisement, en T celuilà. Tout droit, on va vers Quistillo et Le Plessis. Des lieux-dits sans doute. C’est marqué sur la pancarte. En tournant à droite, on redescend vers Pont-Aven. L’inconnu repart vers la ville et accélère le pas. Au premier virage en bas, il sort de la route et marche vers le réémetteur de télévision qu’il a déjà vu. Les lieux, il les connaît. Un ronronnement électrique se cache derrière une porte métallique. Cet équipement ne l’intéresse pas du tout. Il n’est pas venu pour ça. Surtout que les programmes actuels le gonflent vite. Il marche sur la partie herbeuse et s’avance au maximum pour obtenir une vision panoramique de la ville. Quand il est venu au même endroit, l’hiver dernier, il distinguait bien les toits et les maisons. Descubes sous des pincées d’ardoises. Le viaduc enjambant la rivière également. Aujourd’hui, le feuillage plutôt fourni brouille l’image. Il a tout prévu pour que ce ne soit pas un problème. Nerveusement, il frappe le sol de ses godillots. S’il continuait encore, on pourrait l’associer à ces mouettes effectuant la même danse sur les multiples ronds-points du département. Mais ce serait prendre un sacré risque ! Monsieur n’est pas franchement du genre comique ! Quelque chose le chiffonne et c’est peu dire quand on remarque sa mine sombre et le tremblement nerveux de sa lèvre inférieure. Il tourne les talons et rejoint le sentier qui longe la crête. Il marche vite, il s’active. Probablement qu’il vient de s’apercevoir qu’il est en retard sur l’horaire prévu. Prévu pour quoi faire d’ailleurs ? Plus loin, il descend vers l’ancienne pisciculture dont on a bouché les bassins, puis il passe le petit pont, remonte sur la route venant de Bannalec et longe les murs de la conserverie désaffectée. Ensuite, il descend dans la rue de Kerandistro, continue jusqu’à un ensemble de logements donnant sur la rivière. Il se glisse le long d’un immeuble puis il s’adosse à un pan de mur, probablement le vestige d’une construction démolie. Il se déplace encore un peu. Il grimace. Quelque chose ne lui plaît pas. Il remonte vers la route, longe les arches du pont et chemine encore dans une sorte de délaissé en triangle. À côté des poteaux à linge qui se trouvent là, ilse retourne. Devant lui, il a le viaduc qui barre l’es-pace. À droite, un tronc d’arbre qui porte deux panneaux : l’un annonce que la pêche est interdite et l’autre demande qu’on laisse tranquille un jars et ses oies. Dans son accoutrement, on pourrait justement le prendre pour un pêcheur du dimanche. Il esquisse une sorte de grimace. L’important pour ce qu’il a à faire, c’est d’être seul, discret, invisible. Il a bien choisi l’heure. Il a bien choisi l’endroit. De cette rive gauche où il se trouve, personne ne peut le remarquer. De la rive droite où il n’y a essentiellement que des arbres et un sentier, non plus. L’homme déboutonne son manteau. Dessous, apparaît une sorte de baudrier court qui soutient le canon d’un fusil. La pièce est en partie enveloppée dans un morceau de plastique vert. Elle est plaquée sur le côté droit du corps et dépasse sur le bas de la cuisse sans que cela ne se remarque vraiment. L’inconnu enlève le sac à dos qu’il dépose à ses pieds et quitte son manteau qu’il place à cheval sur l’un des poteaux à linge. Ensuite, il passe la lanière du baudrier par-dessus sa tête, défait l’emballage de l’arme et l’appuie contre le mur. Du sac, il sort un sachet plastique un peu rebondi comme un coussin. On dirait un truc anti-pluie de couleur bleu marine. Puis il extrait l’étui écossais qui s’évase vers le bas pour pouvoir accueillir l’affût du fusil et la lunette de visée. Il assemble soigneusement le tout puis, soigneusement, il range dans le sac à dos l’emballage et le manteau fin replié comme à l’armée. Maintenant, il a en main une arme de tireur d’élite. Il se met à observer les lieux. Il y a une passerelle de bois sur sa droite, la rivière qui s’écoule devant lui et, en hauteur, le pont de chemin de fer devenu viaduc depuis la fermeture de la ligne avant la dernière guerre. Il sait tout ça. Il a lu, compulsé et retenu avant de venir. Il lève l’arme, vise le parapet métallique par un large trou dans la ramure et règle la lunette. Il a de la chance. Un promeneur s’est arrêté et s’est accoudé pour regarder la rivière. Il le voit parfaitement dans son viseur. Ça le fait sourire de son rictus de carnassier. Belle cible ! Il sort de sa poche un chargeur de six cartouches. Il vérifie qu’elles ne sont pas bloquées dans l’étui puis il l’engage dans le boîtier situé en avant du pontet. Il se cale contre le muret, relève le canon en direction du pont. Le garde-corps du viaduc est ajouré au-dessus de quatre arches sur six. Il vise juste au-dessus de celle qui surplombe en plein la rivière puis il abaisse le fusil. Quelques véhicules passent dans un sens puis dans l’autre. L’homme semble attendre quelque chose. Comme le feu vert d’un supérieur qui serait planqué près du pont mais sur l’autre rive. Ou d’un tireur de secours. D’ailleurs, il jette très souvent des regards furtifs dans cette direction. Tout à coup, il s’anime. Un homme en chemise blanche vient de s’engager sur le pont par la droite. Le tireur prend position puis appuie sur la détente aussitôt. La silhouette sur le viaduc se fige. La balle ne l’a pourtant pas frappée. Peut-être que c’est la détonation qui a intrigué le passant. Le son a roulé dans la vallée. D’ailleurs, il regarde un peu partout comme pour tenter d’identifier la provenance de ce qu’il a pris pour un coup de feu. En bas, l’axe du fusil se déplace lentement vers la droite. La chemise blanche entre alors dans le viseur. Sans trembler, l’index se pose sur la détente et se plie légèrement. Un geste sec. Une détonation. Du sang sur la chemise blanche. La victime s’écroule. Touchée en plein cœur. Game over.
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