Chapitre I

2519 Mots
ILe commissaire divisionnaire Landowski ouvrit un œil puis deux. Il y avait un court instant, le télé-phone-fax s’était mis à bourdonner pour indiquer qu’il passait de la veille à la phase active. Parfaitement agaçant. Maintenant, l’appareil ronronnait. Pas comme un chat béat rêvant d’une belle brochette de petits rongeurs tendres à souhait. Plutôt, comme pour annoncer l’arrivée imminente d’un joli paquet d’embrouilles ! La magistrate Lorraine Bouchet, compagne du commissaire et propriétaire de cette maison de vacan ces sise à Trévignon dans le Finistère, avait insisté pour installer ce foutu engin de transmission de documents dans son séjour. Une sorte de cordon ombilical branché sur leurs ministères respectifs. Lui, il avait regimbé en disant qu’il n’avait pas envie d’avoir ce truc posé sur un bureau face à la mer pour, justement, ne pas avoir le loisir de la contempler en silence. C’était un peu hypocrite de sa part dans la mesure où il s’ennuyait ferme au bout de trois jours decongé et qu’il aspirait très vite à s’embarquer dans des imbroglios judiciaires. Pour deux hauts fonctionnaires comme eux, la possibilité de réception de docu ments officiels était indispensable. Il en conviendrait facilement. L’État passe avant tout, exige une disponibilité de tous les instants et se fout complètement du lait oublié sur le feu comme de la rage de dents du petit dernier. Ainsi commissaire et magistrate pouvaient prendre connaissance des signalements, ordonnances, procès-verbaux et autres gracieusetés en provenance des hautes sphères de la capitale. De quoi pimenter des siestes parfois plus fatigantes que le travail en lui-même. On n’était pas encore en plein été mais on s’en approchait tranquillement. Déjà, les touristes étrangers fleurissaient les terrasses de leurs incompréhensibles dialogues. On voyait, çà et là, les volets s’ouvrir sur les façades, les bateaux de plaisance s’offrir une douche de printemps sur les descentes de garage et les marins de lande étrenner leurs cuissardes un peu grandes sur la cale du port. Depuis le mois de janvier, Landowski avait été placé, pour user d’un euphémisme, en réserve de la République. On lui avait confié une mission un peu fumeuse auprès du Directeur Général de la DGSI en attendant une nouvelle affectation. Les événements dramatiques récents avaient bousculé les fonctionnaires de la sécurité intérieure et mis en évidencedes failles dangereuses. On allait certainement entendre parler de restructuration. Lorraine Bouchet, magistrate au parquet de Paris était, elle aussi, en partance. Pour où et quand, elle n’en savait rien. Le changement de ministre en début d’année avait chamboulé les agendas et mis le souk dans les piles de dossiers. Si bien que le standby était devenu la règle en attendant mieux. De quoi donner de l’air au couple qui en avait profité pour poser une semaine de congés dès les premiers beaux jours et débarrasser le plancher en s’enfuyant discrètement vers l’Ouest avant la saison touristique. S’il devenait urgent voire indispensable d’utiliser leurs capacités comme leur expérience professionnelle, on trouverait bien un porteur de pli pour venir frapper à leur porte et sonner la fin de la récréation. Lorraine était partie en fin de matinée pour le port. C’est là qu’elle s’achetait des araignées énormes et des langoustines de belle taille aux étals des vendeurs. Une presque voisine lui avait proposé de l’accompagner aux îles Glénan pour suivre un stage de plongée bouteille dans l’archipel. Les fonds commençaient à être bien clairs et l’océan un peu plus calme. D’emblée, elle avait accepté. Elle aurait eu bien des regrets de refuser une dizaine de jours offshore, sans audiences interminables, sans avocats assommants, sans détenus menteurs. Rien qu’à ces vocables, elle avait bien senti que la fatigue et lestress étaient là. Retrouver l’ambiance d’un groupe, vivre simplement et sportivement, ça lui plaisait bien comme programme. Le commissaire avait laissé sa compagne s’embarquer sans le moindre désir de l’accompagner. Et sans remords. La plongée, ça ne lui disait pas. Il préférait l’air à l’eau. Et puis, dans un couple, chacun doit pouvoir vivre ses passions, s’en aller seul pour retrouver l’autre plus tard avec bonheur. Il se voyait mal sur l’île Saint-Nicolas, assis devant un café à la table de la cuisine, un peu transi et mal réveillé. Avec les années, on prend ses aises. On apprécie le confort et ce n’est pas le passage aux cunégondes1 de l’île qui lui aurait fait penser le contraire… Après un brin de sieste, il avait envisagé d’aller faire un tour à la Pointe, histoire de se poser en terrasse devant un verre et ne penser à rien. Tout simplement. Il s’achèterait une poignée de palourdes roses à ouvrir sur un feu vif et peut-être une belle sole qu’il noierait dans un beurre noisette. Du beurre salé bien sûr, pour ne pas offusquer les gens du cru qui ne savent même pas ce que c’est le beurre doux. Plutôt, qui ne veulent pas le savoir ! En se levant du canapé, il commença à craindre que, pour le farniente, il devrait repasser. Les vacances, pour rester délicieuses, ne doivent pas être perturbées par le moindre message officiel. Et quand c’est tricolore, ça sonne forcément la fin de la sies te. Il se voyait déjà en route pour Paris avant le coucher du soleil, convocation à l’appui. À moins que ce ne soit le tour de Lorraine à peine sortie de l’eau pour sa première plongée du jour. Le fax peinait devant la densité du document. En fait de commandement, c’étaient plutôt des images. De quoi l’intriguer puisqu’il voyait apparaître un paysage en noir et blanc et non pas la mine patibulaire d’un méchant en fuite à rechercher dare-dare. La première feuille était l’agrandissement d’une carte postale ancienne. On y voyait un petit train à vapeur sur un pont de chemin de fer. Au premier plan, il y avait quelques Bretonnes en costume traditionnel. Celle qui était le plus à gauche tenait un enfant dans les bras. Au fond, sur la colline, trônait une imposante maison de maître. L’image avait été légèrement recadrée afin de faire disparaître la légende et le nom de l’éditeur. Il y avait une pliure ombrée sur la gauche avouant qu’il s’agissait de la photocopie d’une page d’un livre. Il y avait une seconde image. Celle-ci prise dans la même direction mais du côté gauche du pont. On y voyait un groupe de personnes en contrebas, rassemblées à quelques mètres de la première arche du viaduc. On distinguait les deux rails coupant le ballast, mais il n’y avait pas de train à traverser l’ouvrage d’art. Juste un personnage accoudé au garde-corpset se penchant vers la rivière. Même époque que la première. La dernière page livrée ne montrait pas de paysage. Juste un trait noir de quelques centimètres remontant en oblique de la gauche vers la droite. À l’extrémité du trait, un espace puis quatre petits tirets tracés comme les rayons du soleil autour d’un cercle invisible. Landowski posa les feuilles sur le bureau. L’expéditeur n’avait pas joint le moindre texte explicatif. Perplexe, il grimaça. Il se demandait ce que ça voulait dire. Un peu machinalement, il superposa la page presque blanche sur la première image. Il se laissa aller à un bruit de bouche enfantin pour avouer que ça ne signifiait rien. Il fit de même avec l’autre photo et, cette fois, il plissa les yeux. Il gambergeait déjà. Y avait comme un truc. Un peu comme un jeu de construction où la clé est dans l’assemblage. Il fourragea dans un ou deux tiroirs du meuble avant de mettre la main sur du papier calque. Il le posa sur la feuille aux traits de crayon et décalqua les signes. Ensuite, il rapprocha photo et calque. La tête du personnage accoudé au garde-corps entrait très précisément entre l’extrémité du trait de crayon et les quatre rayons. On aurait dit une cible. Peut-être même aussi une trajectoire. Il groupa les feuilles puis il les posa dans lapremière case d’un trieur en plastique coloré. Il saisit son portable de boulot et choisit une application barrée de tricolore, réservée aux seuls fonctionnaires habilités et dont l’accès ne peut pas être décrit ici. Il bascula son téléphone en lecture horizontale et attendit. Une minute plus tard, une liste se mit à défiler lentement. Il patienta, le temps que le chargement soit terminé avant de la reprendre par le début. Il s’agissait d’une sorte de main courante répertoriant succinctement tous les faits divers qui avaient eu lieu en France métropolitaine sur une période glissante de trente jours, le dernier en date et en heure étant le premier de la liste2. Landowski entra immédiatement le critère géographique Bretagne pour écrémer le déroulant et il trou va rapidement quelque chose qui pouvait éventuellement se rapprocher des documents reçus : « Meurtre par balle(s).1-sm. Pont-Aven. Finistère. GEN—-040516—-1601. » La ligne ne mentionnait que l’assassinat d’un seul coup de feu, le sexe de la victime, le lieu où s’étaient déroulés les faits, le service de référence ou l’expéditeur, la date et l’heure de la transmission. Il s’agissait d’une information basique. À charge pour lelecteur d’affiner sa recherche. C’était un peu maigre pour vérifier s’il avait vu juste. Le réflexe premier aurait été de se mettre en contact avec la gendarmerie, comme le code d’émetteur du message l’indiquait. C’était un peu mal connaître la façon de fonctionner du grand flic. Pas le genre à s’embarquer sans biscuit pour une course lointaine. Ce qui apparaît comme une évidence ne reste parfois qu’une banale coïncidence. Il y avait anguille sous roche, ça c’était clair dans son esprit. Ce n’était pas une simple information. Quelqu’un cherchait à l’intéresser. À quoi, il n’en savait encore rien. S’il était directement interpellé, il y avait quand même une raison. Bonne ou mauvaise, fallait voir. Donc pas question d’ameuter le ban et l’arrière-ban des autorités locales pour risquer de faire s’envoler le moineau effarouché. Il serait toujours assez tôt pour informer si cela devenait nécessaire, voire réglementaire. Il y avait bien un si. Lui, il faisait un lien entre les documents qu’il venait de recevoir et le fait divers signalé. Rien ne lui donnait raison pour l’instant. Il espérait simplement le retour de l’adversité. Et pour tout vous dire, il jubilait déjà, notre Lando ! En face, on voulait donc jouer. Eh bien, on allait donc s’amuser un brin ! Cette façon de voir les choses convenait parfaitement au commissaire. Partir à la chasse, c’était vraiment son truc ! Il était prêt à lever le pied, comme d’hab’. Il sortit sur la terrasse. La silhouette d’un navirese traînait au-delà de l’îlot appelé Men-Du, la Roche Noire pour certains, qu’on aurait pris pour la tourelle émergée d’un sous-marin ancien naviguant en surface pour recharger ses batteries. De quoi nour rir l’imagination des rêveurs. Et des enfants. Il pressa une touche dans le dossier « contact » de son portable. La communication s’établit aussitôt. — Salut Ange !3 — Ah, te v’là, Commissaire… Tu aurais peur ? — Peur ? Mais de qui et de quoi ? — On dit que t’es aux abonnés absents depuis ton enquête à Larmor-Plage. — On ne tire pas un feu d’artifice parce qu’on prend quelques jours ! Mais j’aurais quelque chose à me reprocher, tu penses ? — On t’a presque mis sur la touche, non ? Tu sais qu’en haut lieu, on a moyennement apprécié ta maniè re de résoudre le problème ? Même si tu as réussi, au final. — J’aurais bien voulu t’y voir, toi ! — T’as joué avec le feu… !4 — Mais j’ai gagné, mec ! Du coup, j’ai pris un peu de vacances… — Pour enchaîner sur une enquête solo à Douarnenez !5 Le regard de Landowski s’éclaira. — Je n’ai pas pu m’empêcher ! dit-il à la manière d’un aveu de gamin. — Elle était belle au moins ? — Secret défense ! — Toujours ton petit jardin perso, hein ! Dans le fond, ça ne me regarde pas. Et là, tu me sonnes pourquoi ? — Un truc de ouf ! — Je m’attends au pire. Accouche ! — J’étais en train de faire une petite sieste… — Crapuleuse ? — Pas du tout ! Lorraine est partie faire de la plongée ! — Pour le week-end ? — Non, elle en a pour toute la semaine prochaine. Et plus, si affinités ! — Elle va t’en ramener, du poiscaille ! — Plongée, j’ai dit, pas apnée ! — T’énerve pas ! Moi, je nage qu’en eaux troubles ! — Je continue, tu permets ? Il n’attendit pas la réponse et reprit sa narration : — …et le fax s’est mis en route. Elle a fait installer ce truc pour être en direct live avec nos ministères. Pas de risque qu’on nous oublie ! — Et c’est quoi qu’il a craché, ton bélino ?6 — Trois feuillets. Deux photos et un gribouillis. — Des photos de… — Arrête, tu veux ! C’est sérieux ce que j’te dis ! — ’Scuse ! — Les photos, c’est comme un dossier technique. Deux clichés du même lieu sous deux angles diffé-rents mais dans la même direction. Un peu façon cartes postales anciennes, tu vois ? — C’est un collectionneur, ton correspondant ? — J’espère que non ! Sinon, je ne suis pas près de rentrer à Levallois ! Le sujet c’est un pont de chemin de fer au siècle dernier, avec des Bretonnes en costume et tout. Une avec un petit train à vapeur. L’autre sans. — Et ça fait quoi ? — Ben rien ! Ça pose pour la photo ! — Et puis ? — Le troisième document, c’est quelques traits sur une feuille blanche. En superposant, on dirait une cible avec la tête d’un mec au milieu. — Si c’est du vieux, ton figurant n’a plus mal nulle part depuis le temps ! — Les documents sont anciens, mais cette feuille-là est récente. Et il y a mieux ! — J’allais dire aussi… — J’ai cherché sur la synthèse en temps réel du ministère. J’ai trouvé un meurtre par balle aujourd’hui à quelques kilomètres du lieu où je me trouve en ce moment. Info brute. — Et ça a un rapport ? — Ben j’en sais rien, mais ça peut ! Je t’appelle pour ça ! — Sur le listing des préfectures, tu as la référence de l’émetteur. — Justement ! C’est les collègues d’en face ! — Gendarmerie ? — Tout juste ! — Et tu ne veux pas les appeler ? — Pour l’instant, je n’y vois pas clair. Je ne suis pas certain que ce soit la même affaire. Ni même qu’il y en ait une de mon côté ! — Tu veux pas ameuter, c’est ça ? — J’aurais bonne mine. Et puis faudrait que j’explique d’où je tiens ça. — Et tu préfères garder le truc pour toi… — Si je peux ! Je veux en savoir davantage. Si ça se trouve, je n’ai personnellement rien à voir dans cette affaire… — Lorraine alors ? — Pourquoi tu dis ça ? — Ben, le numéro de fax ! — Elle ne collectionne pas les cartes postales ! Il y eut un court silence. — Bon, je fais quoi, moi, pour le grandissime Lan dowski ? demanda Ange. — Faut que je comprenne ! Tu te rencardes sur ce qui s’est passé à Pont-Aven, surtout si les faits sont avérés, la localisation, l’heure où ça s’est produit, et tu me rappelles ! — OK, je ferai ça. Landowski s’énerva : — Non, non ! Tu y vas tout de suite et tu me faxes le texte intégral de la transmission reçue place Beauvau ! Il faut qu’il serve, ce truc ! — Tu veux que j’interroge la gendarmerie du coin ? — Mais surtout pas ! Ni toi ni moi n’avons quelque chose à voir là-dedans ! C’est simple ! — On fait court et on fait propre ! Je connais ! — J’attends de tes nouvelles dans la demi-heure… — J’ai même plus le temps d’aller aux… — Non, tu n’as plus le temps. Si tes infos correspondent à l’envoi que j’ai reçu, je file sur place ! — Si c’est une enquête de gendarmerie, tu vas certainement vexer ! — Je vais attendre que les lieux soient déserts et… — Tu vas te mettre en chasse… Un de ces quatre matins, on va t’installer une annexe en Bretagne pour que tu y exerces ton talent de fin limier ! Et si tuouvrais un cabinet de détective privé avant de finir dans un placard doré ? — Rigole si tu veux, je ne fais que mon boulot. Et j’aime ça, figure-toi ! C’est un luxe d’aimer ce qu’on fait ! — N’empêche que les gens que tu croises tombent comme des mouches. Tu vas vraiment devenir infréquentable ! — Tu sais ce qu’on fait des gêneurs comme moi ? — Ben non ! — On leur donne de l’avancement ! 1 Nom donné aux toilettes un peu spartiates de l’île. 2 Celle-ci est alimentée par le service de transmission basé dans chaque préfecture. L’information en temps réel des plus hautes autorités de l’État passe par ce canal. Le problème, c’est que tout y est affiché à la suite sans tri. On y trouve les crimes, les accidents, les mouvements de foule comme les disparitions suspectes. Au lecteur de sélectionner. 3 Note : Ange P, ex-RG, est un collègue et ami de Landowski. 4 Lire Fausses notes à Larmor-Plage. Même auteur, même collection. 5 Lire Jeude drames à Douarnenez. Même auteur, même collection. 6 Bélinographe : l’ancêtre du télécopieur utilisé jusqu’aux années soixante.
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