Deux tas de sable au bord d’un lit
Ce fut le contact inattendu du sable qui me tira définitivement de la torpeur. Le réveil avait déjà carillonné à deux reprises – ah ! cette maudite sonnerie de rappel, alors même qu’on commence à oublier la première et qu’on s’enfonce douillettement dans les profondeurs ouatées du sommeil retrouvé ! Quoiqu’en grognant, j’avais, comme à l’ordinaire, cédé dès ce second coup de semonce à la dictature des pendules et des agendas. Après m’être frotté un instant les yeux, je m’étais assis dans le lit sans plus opposer de résistance. Au terme d’un indolent quart de tour, je me préparais à poser un pied hésitant sur la moquette, quand j’en recroquevillai subitement la pointe et relevai le mollet. On aurait dit un nageur qui, machinalement, replie sa jambe au contact de l’eau trop froide d’une piscine. Dans le cas présent toutefois, mon réflexe ne tenait pas à une banale question de température. Comme je m’en avisai en allumant la lampe de chevet afin d’observer à loisir le sol auprès du lit, il résultait de la présence incompréhensible de deux tas de sable, juste à l’endroit où d’ordinaire j’appuie la plante de mes pieds. Un couple de pyramides bien formées, dont le simple effleurement de mon gros orteil n’avait pu détruire l’allure générale. Tandis que j’examinais les monticules, étonné de leur invraisemblable régularité, une certitude en moi se fit jour. Deux tas de sable au bord d’un lit… Oui, j’en étais persuadé : les hasards de la vie m’avaient déjà conduit à me trouver confronté, un matin, il y a bien des années sans doute, à une situation de ce genre. Et je me mis à fouiller dans mes souvenirs, dans tous mes souvenirs de plage. Dieu sait si j’en retrouvai, perdus dans les limbes de la mémoire ! Mon premier contact avec cette matière chaude et fuyante, au bord de la mer, lorsqu’à trois ans, petit tyran domestique, j’avais exigé à grand renfort de hurlements qu’on retirât le moindre grain de sable venu souiller la serviette de bain sur laquelle on m’avait assis ; ou bien plus tard, cette nuit ardente d’été, alors que je roulais avec Émilie en contrebas de la dune où nous avions abandonné nos vêtements après nous être, en riant, déshabillés à la hâte… Mais, il s’en fallait de beaucoup, ce n’était pas de ces insipides réminiscences qu’il s’agissait.
… De chaque côté d’une silhouette accroupie, deux mains, dans un geste absolument symétrique, prennent une poignée de sable, puis la laissent couler lentement, presque grain à grain, avec cette attention soutenue qu’accordent les enfants au jeu qui les passionne. Peu à peu s’érigent des formes parfaites, coniques tout d’abord, puis pyramidales, une fois que les paumes, à deux reprises, sont venues appliquer une légère pression sur chacune des faces…
*
Je scrute la nuit épaisse du souvenir et vois lentement émerger les doigts de l’insaisissable architecte qui travaille à cette œuvre éphémère ; je discerne, sur la peau mate, des arabesques de henné ; je remonte en direction de l’attache fine du poignet, je m’attarde un instant sur le lourd bracelet d’argent qu’on y a passé, puis j’atteins l’avant-bras ; tout près du coude replié, j’aperçois la courbe du sein doré, puis le mamelon violet, presque noir, luisant et sucré comme une datte du Tassili.
Aussitôt, des flots d’images, d’impressions diffuses, d’odeurs épicées affluent à ma mémoire. Je revois le minuscule aéroport de Djanet et le soleil levant sur les contreforts des montagnes. À quelques mètres de là se tient le groupe de touristes dans lequel je devrais me fondre si je n’étais sauvage à ce point et à ce point solitaire. Nous traversons la piste qui n’est guère qu’une étendue plus ou moins plane de sable – on nous explique qu’on n’y autorise l’atterrissage ou le décollage qu’aux premières lueurs de l’aube ; car alors, la chaleur n’a pas eu le temps d’ameublir un sol que raffermit chaque nuit l’âpre fraîcheur des ténèbres sahariennes. Trois voitures nous attendent et, en quelques minutes, nous conduisent au Grand Hôtel de la Palmeraie. Je dépose mon maigre bagage dans la chambre qu’on m’a attribuée, et prépare aussitôt mon sac à dos pour ce qu’un de mes compagnons de voyage vient de baptiser « l’expédition ». Nous ne partons néanmoins que dans quelques heures. J’ai la matinée devant moi. Je sors mon Nikon de la valise et file en direction du marché, entrevu un instant plus tôt depuis la vitre du taxi.
Étrange sensation que celle qui m’étreint lorsque je pénètre sur cette place ! Un long rectangle de sable inondé de soleil, vide pour l’essentiel, les vendeurs se massant sur son pourtour. J’ai l’habitude des souks d’Oran ou de Tlemcen, de Tiaret encore, ou même de Ghardaïa. Un assortiment de couleurs, de senteurs et de bruits divers. Ici, le silence inattendu me pétrifie. Des hommes, assis côte à côte, à l’ombre des arcades, proposent le misérable butin de leurs trafics journaliers : des cigarettes, quelques bijoux, des casseroles en aluminium, des objets de matière plastique. Sous la lumière aveuglante que réverbèrent les murs récemment chaulés, leur petit commerce composerait un tableau terne et désolant, n’étaient de proche en proche, les taches bleues des volets, vibrant sur les façades blanches et réparties symétriquement de chaque côté des portes. Abandonnant toute intention de fixer pareil spectacle sur la pellicule, je referme soigneusement la housse de mon appareil-photo. Je m’approche d’un des vendeurs à la sauvette et lui demande où je peux dénicher une gourde – la mienne est restée en Bretagne, sur la table de la cuisine. L’homme ne doit parler que la langue targuie. Il hausse les épaules en s’entendant interpeller en arabe algérien. Je formule à nouveau ma question mais, cette fois, dans le seul dialecte berbère que je connaisse, le mozabite. Mon interlocuteur doit saisir vaguement le sens de mes propos. En tout cas, il me fait comprendre par gestes que je ne trouverai pas ce genre d’article sur le marché. Je passe malgré tout d’étal en étal, bien décidé à découvrir par moi-même quelque objet de nature à permettre la conservation d’une provision suffisante d’eau. Je finis par porter mon choix sur un petit jerrycan bleu et une longe de cuir hâtivement tressée. Son contenu, sous la canicule, prendra vite le goût du plastique chaud. Qui plus est, la mince lanière avec laquelle j’arrimerai cet équipement improvisé sur mon dos me sciera les épaules durant la montée jusqu’au plateau et peut-être même au-delà. Mais au moins aurai-je une chance de survivre un jour ou deux si j’en viens à perdre la trace de nos guides. Je souris en songeant à ce que l’on m’a dit à l’agence de voyages : « Méfiez-vous, selon les statistiques internationales, cette méharée est la plus meurtrière au monde. »
Tandis que je sors quelques dinars pour régler mes achats, j’entrevois sous une arcade une forme féminine – la seule que je sois parvenu à surprendre depuis que j’ai pénétré sur la place. L’inconnue arbore la grande coiffe traditionnelle du Tassili, faite d’un large bandeau bordé de pampilles et surmonté d’une sorte de béret d’où tombent des mèches de laine blanches, vertes et rouges. Sur la blouse à passementeries multicolores, un lourd collier d’ambre et d’argent vient battre contre les seins. Comme parlant dans le vide, elle agite les bracelets passés à ses poignets, ponctuant chaque phrase d’un cliquetis métallique. Les jambes prises dans l’ample robe bleue qui balaie le sol à ses pieds, elle ne laisserait rien deviner de ses formes sans la ceinture jaune, étroitement ajustée aux hanches, qui la fait paraître étonnamment fine et gracieuse. On la dirait parée pour des noces ou pour quelque fête tribale. Pourtant, plus que sa silhouette ou sa mise, ce sont ses yeux qui d’emblée fascinent. Deux longues amandes rehaussées de khôl s’ouvrent sur une prunelle d’un noir intense et lumineux. Comme pour donner plus d’unité, plus de profondeur encore à ce regard, un tatouage court d’un sourcil à l’autre, deux losanges encadrant chacun une croix, et prolongés tous deux par une paire de minces traits barbelés.
Je n’ai toutefois pas le loisir de poursuivre mon examen attentif. Depuis un coin d’ombre, un homme surprend l’improbable conjonction que je sens s’établir entre l’inconnue et moi. D’un geste de la main, il chasse la femme qui disparaît, vive et muette, derrière une porte. Je prends la monnaie que mon vendeur me restitue – peut-être me tend-il cette poignée de piécettes depuis dix secondes à peine, mais peut-être aussi le fait-il depuis plus de dix minutes, comment savoir ? Je le remercie – « Tanemmirtnnek » est l’un des rares mots touareg que je connaisse – et je quitte, sans me retourner, la place du marché. En sortant, je croise un vieillard au sourire édenté et l’entends, goguenard, lancer dans mon dos quatre syllabes dont la signification m’échappe, quelque chose comme « Ihet aelhin ». Tous, autour de lui, éclatent d’un rire gras.
J’ai rejoint l’hôtel. Je regagne ma chambre, y dépose le jerrycan et la lanière de cuir sur le lit puis je me rends à l’Office national du Parc du Tassili. Comme tout visiteur, je dois y montrer mon matériel photographique et m’engager sur l’honneur à ne pas endommager les richesses archéologiques au milieu desquelles je vais évoluer pendant plusieurs jours. Je remplis les formulaires de bon cœur, écoute faussement attentif les consignes du responsable de la sécurité. Je signe le grand registre de police et retourne enfin à l’hôtel.
Après un repas rapide, composé pour l’essentiel de semoule et de dattes, la petite troupe que nous formons, mes compagnons de route et moi, se rassemble dans la palmeraie. Il y a là quatre couples plus ou moins bien assortis et de tous les âges, puis une vieille dame avec sa petite-fille, une gamine de quinze ans – toutes deux doivent accomplir une sorte de pèlerinage ; enfin une jeune femme, plutôt séduisante, longue et blonde, des cuisses interminables sous un court short kaki, la peau lisse et satinée, parfaitement hâlée, sans doute à grand renfort d’huiles et de lampes bronzantes. À l’instant où je rejoins le groupe, je la sens me toiser comme un maquignon qui jetterait son dévolu sur un étalon : taille, largeur d’épaules, tour de bassin, couleur des yeux… Une soudaine envie de fuir m’envahit. Une récente rupture sentimentale a laissé en moi trop de traces encore. Toutes les blessures ne sont pas refermées et les amours de vacances ne me tentent en rien. Je me poste un peu en retrait des autres, tandis que les guides détaillent le programme de la journée. Malgré tout, au moment de sauter dans l’une des trois jeeps qui doivent nous conduire au pied du plateau, me voilà comme par hasard tassé entre un bidon d’essence et la grande blonde – visiblement décidée à jouer les croqueuses d’hommes.
— C’est votre premier séjour en Algérie ? demande-t-elle d’une voix suave.
Je réponds dans un grognement :
— J’ai vécu ici pendant trois ans !
— Ah ? Coopérant ?
— Non, ethnologue. Je préparais ma thèse de doctorat. À présent, je travaille sur les rites d’origine celte.
— Stéphanie, poursuit-elle. Mais mes amis m’appellent Stevie. Je suis dans le marketing.
Je serre la main qu’elle me tend et marmonne à mon tour, sans la moindre conviction :
— Enchanté, moi c’est Tristan.
Elle me gratifie d’un sourire appuyé. Sans doute est-elle séduite par la perspective de jouer les Yseult d’un jour et d’ajouter ainsi une nouvelle tête à son tableau de chasse. Puis le silence s’installe. Ma voisine attend vraisemblablement que je lui parle de mes recherches, que je me dévoile un peu avant de faire plus ample connaissance, ce soir, sous la tente, qui sait ? Mais je m’enferme dans un complet mutisme. De guerre lasse, après avoir quelque temps laissé, au gré des cahots, sa main me frôler la cuisse, elle se détourne, comme pour s’absorber dans la contemplation du paysage. Sans doute se dit-elle que je ne constitue pas une proie aussi facile qu’elle se plaisait d’emblée à l’imaginer. De mon côté, je ne peux réprimer un sourire vengeur tandis que je l’observe ainsi, presque de dos. À la pliure des aisselles, la transpiration a dessiné deux légères auréoles. Elles tachent la chemisette de lin dont l’une des courtes manches bâille assez pour me permettre d’entrevoir la naissance d’un sein. Plus bas, sur le duvet que le vêtement laisse à nu en haut des reins, deux gouttes de sueur captent par instants les rayons du soleil. Le grand fauve blond ne va pas tarder à souffrir de la chaleur…
Mais nous voici au pied du plateau, face à la falaise de Djabbaren. Le passage que nous allons emprunter est impressionnant, presque en à-pic. Je dois fermer la marche et, comme je m’y attendais, « Stevie » s’arrange pour me précéder afin que, durant toute la montée, j’aie son short kaki et sa chute de reins à la hauteur des yeux. De temps de temps, elle fait rouler une pierre, feint de glisser. En brave petit mâle, je dois l’intercepter, la retenir par les hanches, les cuisses ou les fesses. Elle pousse alors un gloussement de parfaite idiote, tout en s’abandonnant dans mes bras. Posté un peu plus haut en amont, l’un des guides, un vieux Targui au visage buriné, me regarde, semble-t-il, avec suspicion. C’est lui qui dirige notre expédition, et depuis que nous avons commencé l’escalade, il couve littéralement Stéphanie des yeux. On dirait qu’une force invisible lui enjoint de la protéger. Je repousse amicalement la jeune femme, comme pour l’aider à se redresser, et réajuste mon jerrycan dont les lanières, ainsi que je l’avais prévu, me labourent les épaules et le dos.