Une dernière minauderie de la belle et nous voici sur le plateau. Une étendue de pierrailles et de gravier noir se déroule à perte de vue. L’œil ne peut s’accrocher au moindre relief. On croirait traverser un paysage dévasté par quelque catastrophe nucléaire. La végétation tout entière se réduit à un squelette d’arbre calciné dont on aperçoit la silhouette au bout de deux heures de marche. Il marque, nous dit-on, la moitié du chemin. Nous ne rencontrerons aucun autre souvenir d’une vie antérieure avant d’atteindre l’oasis, sous les derniers feux du crépuscule.
À proximité d’un puits, six dromadaires nous attendent. Ils ruminent paisiblement, couchés au pied d’un vieux cèdre. Ils nous conduiront à travers les vallées durant les jours qui vont suivre. Un peu plus loin, quatre tentes militaires nous serviront d’abri pendant la nuit. Elles dessinent un vague rectangle au milieu duquel se dresse une table, déjà prête à nous accueillir pour un repas frugal. À quelques pas de là, nous retrouvons nos havresacs qu’on a fait monter à dos d’âne, par un chemin plus direct et, sans doute, moins pittoresque.
Les dames demandent les toilettes. D’un geste approximatif, on leur désigne une butte voisine, couronnée d’un muret. Derrière la ceinture de pierres qui se trouve ainsi formée, quelques lunettes, fixées sur des armatures pliantes et placées au-dessus d’un simple trou creusé dans le sol, attendent les nobles postérieurs des touristes. Je ne découvre l’endroit qu’un peu plus tard, une fois la dernière des femmes revenue au camp, et je constate alors en riant que le parapet ne circonscrit pas entièrement les lieux d’aisance. À demi cachée par un arbre, une solution de continuité dans la maçonnerie permet d’observer à loisir les fesses des belles Européennes. Plaisanterie de collégiens auxquels les Touareg les plus âgés doivent se plaire à initier leurs cadets.
Nous soupons d’un maigre ragoût de mouton aux légumes et de quelques dattes, le tout arrosé d’eau tiède. Cette fois, Stevie s’est assise en face de moi, et fait mine de s’intéresser à l’un de nos jeunes guides noirs, Agerzam. Mais, de temps en temps, son regard croise le mien et je crois y lire une forme inattendue d’inquiétude. Comme si ses provocations répétées dissimulaient en réalité une profonde blessure. J’ai pitié d’elle soudain. Mais j’ignore absolument pourquoi.
Après le dîner, une brève négociation s’organise à propos de la répartition des voyageurs dans les tentes. Chacune d’entre elles peut accueillir quatre touristes, dans d’étroits lits superposés. Une fois les couples officiels logés, il reste deux abris vacants. Les guides ont prévu d’installer Stevie dans l’un d’eux, en compagnie de l’aïeule et de sa petite-fille, et donc de me laisser, seul, occuper le dernier. Je frémis en devinant la jeune femme sur le point d’intervenir. Je l’entends déjà prétexter : « Je suis sûre que Tristan ne verra aucun inconvénient à ce que… » Mais elle hésite, puis finalement renonce à prendre la parole. Constatant que j’ai surpris, malgré tout, son manège, elle se penche au-dessus de la table et me murmure à l’oreille :
— Vous ne craignez rien, vous savez, j’ai un pyjama tout à fait décent.
— Je le crois volontiers, Stéphanie, mais moi, je l’avoue, je dors nu, et cela depuis l’âge de douze ans.
Elle feint le trouble et glisse à mi-voix :
— Moi aussi quand je suis seule… Je veux dire… à la maison…
À tour de rôle, les quatre couples s’écartent du campement avec une petite cuvette d’eau, pour une rapide toilette. Puis vient le tour de la vieille dame et de l’adolescente. Enfin, celui de cette chère Stevie.
— Je n’ai pas envie de dormir, Tristan, je vous laisse volontiers la priorité. Je prendrai la suite.
La fatigue m’assomme. Je n’ai pas l’intention de faire assaut de politesse. Je m’empare de la cuvette qu’elle me tend, la rince à l’eau claire avant de la remplir, puis, ma trousse de toilette dans l’autre main, une serviette sur l’avant-bras, je m’enfonce dans la nuit.
Quelques heures plus tôt, alors que je fermais la marche sur le plateau, j’ai eu à plusieurs reprises le sentiment que quelqu’un suivait de loin notre progression. À chaque fois, je me suis brusquement retourné mais je n’ai pas réussi à surprendre la moindre présence humaine. Rejoignant aussitôt le reste du groupe, j’ai eu droit, invariablement, à une remarque de Stéphanie que mes appréhensions soudaines semblaient amuser au plus haut point. À présent, tandis qu’accroupi près d’un arbre, je me brosse consciencieusement les dents, ces impressions fugitives se changent en certitude. Oui, c’est une évidence absolue ! Je sais qu’on m’observe. Je braque ma lampe de poche en direction des maigres fourrés alentour. J’interroge les ténèbres à voix basse : « Anwa ? » – « Qui est là ? » Mais seul répond le silence de la nuit saharienne, à peine troublé par les bruits ordinaires du campement, qui résonnent à un jet de pierre. Je me sens stupide à fouiller de la sorte l’obscurité profonde. Comme si dans l’ombre qui m’environne, une forme allait apparaître, une voix se faire entendre et venir calmer ou, peut-être, aviver mes terreurs d’enfant.
Mes objets de toilette en mains, je rejoins le carré des tentes et retrouve Stevie. On pourrait croire qu’elle dévore des yeux le guide dont elle feint de s’être entichée. Je lui tends la cuvette après l’avoir rincée à l’eau claire. Comme en proie à une excitation extrême, elle me demande à mi-voix, tout en désignant le beau noir du menton :
— Tristan, vous qui avez vécu ici, vous savez ce que signifie son prénom ?
— Agerzam ? Je pense que cela veut dire « Guépard ». Mais je ne connais pas le targui. Je menais mes recherches plus au nord, dans le M’Zab, et non dans le Tassili.
La jeune femme fait la moue, furieuse de se voir privée de l’effet escompté. Non seulement j’ai répondu à sa question mais encore je lui donne l’impression de ne me préoccuper en rien de ses toquades et caprices. Elle peut minauder jusqu’au matin devant son étalon si ça lui chante. Je m’en moque éperdument.
— Je vous souhaite une excellente nuit, Stevie ! Je suis fourbu et demain nous partons à six heures.
Esquissant un vague salut, Stéphanie se lève, saisit la cuvette d’un geste rageur et s’en va la remplir à la réserve. Puis elle disparaît dans les ténèbres, plantant là le malheureux Agerzam. Celui-ci me contemple d’un air interrogateur avant d’éclater d’un bon rire franc de jeune homme sans complexe. Je lui adresse un signe complice de la main et je rejoins ma tente.
Je me réveille à cinq heures, avant même que ne sonne l’alarme de ma montre-bracelet. Je me lève rapidement, sans prendre garde à la disposition des lieux, et heurte violemment de la tête la couchette supérieure dont j’ai oublié la présence. Un grognement se fait entendre. J’enfile en vitesse un caleçon, un pantalon et me dresse au niveau du second lit. Stéphanie est là, pelotonnée dans son duvet. Je n’aperçois que ses épaules nues, mais c’est assez pour deviner qu’elle a dédaigné le pyjama décent qu’elle prétendait revêtir pour la nuit.
Elle se tourne vers moi et murmure d’une voix ensommeillée :
— La vieille ronflait comme un sonneur. Je suis venue, je vous ai demandé l’hospitalité. Et comme vous ne répondiez pas, je me suis permis d’entrer. Effectivement, vous dormiez… Elle sourit avant d’ajouter : « comme un ange. »
Je fais mine de n’avoir pas entendu :
— Et vous avez traversé le camp en tenue d’Ève ?
— Non, gros malin ! J’ai retiré mon pyjama lorsque je me suis installée ici. Il faisait trop chaud. Et puis, poursuit-elle avec une touche d’ironie dans la voix, je savais qu’avec vous, je ne risquais pas grand-chose… Vous pouvez me passer mon sac ?
Tandis que je m’exécute, elle s’assied dans le lit. Le toit de la tente la force à plier la nuque et soudain le duvet dans lequel elle s’est emmaillotée glisse, libérant une poitrine aux courbes pleines. Les mamelons d’un rouge vif saillent dans le froid du petit matin. Je sens fondre mes préventions à son encontre. Une furieuse envie d’elle m’envahit, alors qu’elle tourne vers moi un regard étrange où je crois lire un sombre désespoir. J’aimerais comprendre, connaître les détails du drame intérieur qui la ronge. Mais déjà montent des autres tentes les premiers bruits, signifiant le réveil général. Nous partons dans moins d’une demi-heure. Je saisis la main de ma belle dormeuse, la porte lentement à mes lèvres :
— Ce soir, Stevie, je vous promets…
Je ne sais au juste la nature de l’engagement dont je viens d’esquisser les contours. Je doute cependant de n’avoir eu en tête sur le moment que la perspective de recueillir de tristes confidences.
Le petit-déjeuner hâtivement pris, nos guides nous conduisent devant les dromadaires qui, placidement agenouillés, attendent le signal du départ. Stéphanie et moi partagerons la même monture. L’un en face de l’autre, nous attachons nos sacs au bât, tout en nous conformant, avec l’application des bons élèves, aux indications que nous donnent les Touareg. J’aide ensuite ma compagne à enjamber la bête et à se caler contre le dossier de la selle. Puis je prends place devant elle et saisis fermement les branches de la croix plantée sur le pommeau.
— J’espère que vous n’avez pas le mal de mer, ma charmante dame, car maintenant ça va tanguer, et surtout… rouler.
Stéphanie me ceinture de ses bras et murmure, la tête collée à mon épaule :
— Finalement, mon cher Tristan, vous êtes un fieffé macho ! Vous vous arrogez, sans la moindre justification, le privilège de conduire notre monture ! Qui donc vous a dit que je n’avais pas envie d’être devant, moi ?
J’éclate de rire, tandis que la petite troupe se met peu à peu en branle, escortée par les guides qui, à pied, indiquent la route aux bêtes d’une simple pression sur le licol.
Une méharée silencieuse commence, ponctuée seulement par les gestes que fait l’un ou l’autre d’entre nous pour attirer l’attention de ses voisins sur telle concrétion rocheuse, telle forme insolite creusée par le vent. De temps en temps, les Touareg arrêtent nos montures, les font s’agenouiller et nous invitent à descendre. Nous pénétrons alors dans une vallée étroite, dans une grotte, ou encore sous le repli imperceptible d’une falaise et nous découvrons soudain le spectacle étonnant de fresques ou de bas-reliefs millénaires.
À Tegharghart, nous contournons une énorme masse minérale, composée de deux grandes formes pyramidales, reliées par un mince ruban de pierre. L’ensemble paraît fiché dans le sable comme un météore tombé du ciel. À mesure que nous en approchons, la scène sculptée sur la paroi se précise. Nous distinguons finalement un troupeau de bovins, cinq ou six bêtes tout au plus, coiffées d’immenses cornes. L’une d’entre elles laisse échapper de son œil une sorte de larme. L’artiste préhistorique a dessiné le contour fortement incurvé d’une goutte d’eau. C’est « la Vache qui pleure », explique l’aîné de nos guides, ce vieux Targui qui semble toujours couver Stéphanie du regard, comme pour la protéger de quelque danger imprévu. La légende raconte que l’animal incarne Talêla, déesse de la fertilité agricole et maîtresse des sources. Il y a des siècles et des siècles, le paysage aride que nous traversons était une vallée riante, couverte de végétation. Mais les dieux prirent ombrage du bonheur des hommes et l’eau commença à manquer. Les arbres se recroquevillèrent, les herbes jaunirent, les épis rétrécirent, puis bientôt disparurent. Peu à peu, le sable prit possession du domaine. Alors la grande vache quitta Tegharghart, après avoir versé sur le sol stérile une unique larme, censée grossir un jour et redonner prospérité à ce panorama désolé…
Déjà, nos compagnons de route rebroussent chemin en direction des dromadaires. Je reste aux côtés de Stevie, qui semble bouleversée par le bas-relief. Elle avance la main vers la paroi, comme saisie par une envie irrépressible. Elle voudrait caresser ce mufle étroit, plonger un doigt – qui sait ? – dans cette goutte vivifiante. Elle croise un instant mon regard et je lis dans ses yeux comme une profonde détresse. Je m’approche d’elle en silence et lui presse amicalement l’épaule.
— Je suis pareille à cette pauvre bête, Tristan, assiégée par la mort !
Une larme se forme au coin de son œil droit et commence à glisser le long de sa joue. Je l’essuie d’un doigt, et dépose un b****r à l’endroit qu’elle a marqué de son humidité légère.
— Ce n’est rien, conclut Stéphanie. Rejoignons les autres.
À l’instant où je quitte la paroi sculptée du regard, je crois apercevoir, au-dessus de nous, une silhouette mouvante, perchée sur le bandeau pierreux qui réunit les deux blocs colossaux composant le massif. Sans doute est-ce la créature qui nous suit depuis le début. Je n’ai guère le temps d’y prêter attention. Je dois rejoindre le groupe. La balade va se poursuivre, mais à présent teintée d’une étrange mélancolie. Quelle forme de désespoir ronge donc Stevie ? Aurai-je seulement le courage de chercher à savoir ?
Le soir approche tandis que nous atteignons Tillélene. Cette fois, nous allons dormir dans les grottes, sous des parois couvertes de peintures rupestres. Le site comporte des centaines de salles. Presque toutes sont ornées et chacun peut à sa guise en choisir une pour en faire sa chambre. Nous récupérons nos sacs à dos, puis, profitant des dernières lueurs du jour, nous nous dispersons en quête d’un abri nocturne. Les quatre couples partent en premier. La vieille dame et sa petite-fille leur emboîtent presque aussitôt le pas. Stéphanie me jette un coup d’œil, visiblement inquiète. Je la rassure en abaissant lentement mes paupières, afin de manifester mon consentement. Elle répond par un rire étouffé, presque silencieux. Je lui saisis la main et nous filons dans la direction opposée à celle qu’ont empruntée les autres.