10 Révélations et crises existentielles

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10 Révélations et crises existentielles ⸺ Quelle chaleur, dites-moi ! On étouffe ! ⸺ Oh oui ! répondirent à l’unisson Chiara et Lorenzo. ⸺ Trop, c’est trop ! renchérit Marco. ⸺ Tu sais, mon oncle, malheureusement avec le réchauffement grandissant de la planète, cela ira de mal en pis ! argumenta calmement Chiara, dont le regard, au même moment, cessa de se planter dans celui de son frère comme la pointe d’une flèche empoisonnée. L’intervention de Marco agissait comme une manœuvre de diversion salvatrice. ⸺ Oh oui ! Tu as mille fois raison, Chiara ! Mais, ne penses-tu pas qu’il faut essayer de tirer le positif de la moindre des situations ? s’empressa de répondre calmement Marco sur un ton faussement détaché, en réajustant pour la énième fois les branches de ses lunettes, sous un ciel bleu camaïeu orphelin de nuages. ⸺ Certainement, mon oncle ! Mais, parfois ce n’est pas si facile que cela, tu sais. Je t’assure pourtant que j’essaie de toujours rester positive, mais là, la conduite de mon frère m’exaspère. Je ne vois pas comment je pourrais accepter ses frasques sexuelles dont il se vante ! Encore moins tolérer le chagrin qu’il a fait naître chez nos parents. Enfin, je suis une femme. La manière dont Lorenzo se comporte avec la gent féminine m’insupporte, s’emporta Chiara en évitant de prendre à partie son frère, qui ne pipait mot. ⸺ Hum ! Hum ! Ton raisonnement est logique Chiara. J’acquiesce totalement à ta colère, mais vois-tu, dans la vie, crois-en ma modeste expérience, il importe de croire que même les âmes les plus noires peuvent être sauvées. L’espoir est au bout du tunnel, argumenta Marco sous un faisceau de lumière, infiltré entre deux branches de kiwis, qui nimbait son front et son crâne dégarni tel un diadème. ⸺ Mon Dieu ! Tu es resté un grand rêveur, mon oncle ! Ce n’est pas étonnant que tu t’entendes aussi bien avec mon père, car vous avez deux personnalités qui se rejoignent sur tellement de points ! Tu sais, j’ai une vision plus pessimiste de la nature humaine. Je suis une grande romantique. Si je préfère souvent la compagnie des livres à celle des humains, c’est que j’aspire à un monde sans pauvreté, sans guerres, sans famine, un monde avec une meilleure répartition des richesses. Nous sommes en 2030 ! Plus nous avançons dans le temps et plus j’ai l’intime conviction que nous régressons dans une trop grande quantité de domaines, dont celui de la spiritualité sans évoquer une quelconque religion. Il m’arrive, je le confesse, de vouloir vivre comme une moniale, s’épancha Chiara, dont l’émotion était palpable, mettant en exergue sa magnifique sensibilité ! Elle n’était pas la fille de Lucia pour rien ! Pendant ce temps, son frère éclusait des coupes de champagne alignées sur une table basse complétée par des amuse-gueules. Il semblait ne pas prêter la moindre attention aux propos de sa sœur. Marco fut touché par le souci d’authenticité du témoignage de sa nièce. Mais il ne savait pas encore en définir la ou les raisons, quelque chose l’intriguait dans sa manière d’être inhabituelle. ⸺ Oh ! Comme je suis touché, Chiara, par ce que tu viens de me dévoiler ! Je sais que tu ne files pas le parfait amour avec André, que tu t’interroges beaucoup sur l’avenir de ton couple. Je sais aussi combien ta fille Graziella est ce phare qui te permet à chaque fois de ne jamais dériver sur des océans de doutes. Elle est ton oxygène, ton espoir ! Celle qui te permet de savoir garder le bon cap ! Mais je ne m’étais jamais rendu compte de ton impérieux besoin de te couper du monde en quelque sorte, à la fois à travers tes lectures et dans ta quête de spiritualité ! On est là bien loin de tes rêves d’antan de vouloir fouler les planches d’opéras célèbres et de chanter devant des publics en liesse qui t’auraient applaudie à tout rompre ! Mais, excuse-moi, j’ai l’impression que tu me caches un détail important. Un fardeau qui te déchire les entrailles bien plus encore que ce que tu viens de me révéler. Je le sens ! se surprit à lancer Marco d’un jet, lui qui avait l’habitude de tempérer ses interventions. Peut-être ai-je été trop franc, s’inquiéta-t-il. ⸺ Oh ! Je te sens si gêné d’être aussi direct, mon oncle, mais il ne faut pas que tu le sois. Tu me trouves excessive, n’est-ce pas ? Tu sais, lorsque j’étais encore une enfant, j’admirais tellement mon frère, qui me faisait rire, et qui était si prévenant ! Il prenait toujours ma défense quand mes caprices de petite fille gâtée prenaient le pas sur tout en faisant damner mes parents. J’idéalisais Lorenzo. Je le mettais sur un piédestal. Je me souviens de ses premiers flirts, du romantisme qui émanait de lui. Adolescent, il était timide, gentil, attentionné. Comment peut-on changer à ce point, mon oncle ? Comment mon frère a-t-il pu devenir un tel sybarite ? Je ne le reconnais plus ! déplora Chiara, perplexe, qui parvenait de moins en moins à se dominer. Marco s’en aperçut. Il s’apprêtait à rassurer sa nièce, en insistant sur le fait que chacun a droit à l’erreur, que le pardon permet de panser les blessures intérieures lorsque, tout à coup, celle-ci fondit en larmes. Entre-temps, comme s’il avait voulu s’exclure du débat par confort et par lâcheté, Lorenzo était allé rejoindre discrètement Graziella plus loin sur la terrasse. L’enfant tentait de saisir au vol des papillons joueurs, qui dansaient autour de corolles aux couleurs et aux formes variées. Marco ne fut pas déstabilisé par la réaction inattendue de Chiara. Il savait que l’esprit humain comportait de multiples facettes. Son fonctionnement obéissait à des codes obscurs, qui échappaient à son contrôle. Chiara ne dérogeait pas à la règle. Le psychanalyste ne s’était pas trompé en subodorant des non-dits dans sa diatribe envers son frère. Sa philippique, certes sincère, était excessive. Marco s’approcha davantage de sa nièce, comme pour la protéger, fort de sa taille de géant. Chiara ne rechigna pas à se blottir contre cette montagne de chair et de sang. On eût dit une fleur sauvage fragile égarée sur le flanc d’une colline. Marco se pencha délicatement vers elle. D’une voix douce, il lui dit… ⸺ Pleure Chiara, ne retiens pas tes larmes. Allez ! Cela ira mieux après ! Personne ne remarqua son désarroi. Le berceau de verdure, qui recouvrait la tonnelle, était composé de nombreuses lianes entrelacées d’actinidias, aux imposantes feuilles vertes et sombres, ovales presque circulaires, qui formaient un épais écran végétal interdisant tout voyeurisme malsain. Quant aux plaintes de Chiara, elles étaient suffisamment faibles et couvertes par les rythmes joyeux des enceintes d’une chaîne hi-fi, que Lucia et Pierre s’étaient fait offrir à l’aube de leurs cinquante ans par leur famille, de même que par quelques amis de longue date, pour qu’elles ne parviennent pas aux oreilles des principaux acteurs de la fête. ⸺ Tu sais Chiara, tu peux te confier sans retenue si tu veux. Je vois bien qu’un secret te ronge le cœur et empoisonne ton âme, lui balbutia Marco dans un soupir, comme s’il manifestait quelques résipiscences à se montrer si direct. Tu sais, je… Il n’eut pas le temps de poursuivre, coupé dare-dare par une Chiara surprise par le franc-parler de son oncle. Mais paradoxalement, alors que l’on eût pu penser qu’elle perde davantage pied, elle eut au contraire une réaction d’amour-propre qui lui fit sortir la tête hors de l’eau. Dans la foulée, elle se défit de l’étreinte amicale consolatrice de Marco. Au même moment, elle cessa de geindre. Elle aimait profondément son oncle. Elle avait toujours apprécié son tact. Elle se doutait bien que sa franchise n’avait rien de provocateur, et qu’il ne cherchait nullement à la fragiliser. Son étonnement ne dura qu’une poignée de secondes. Revigorée, terriblement nerveuse aussi, elle fit une confidence à son oncle qui en resta interdit… ⸺ Mon oncle ! Comment te dire cela ? Mais j’ai un aveu à te faire. S’il y a bien une personne ici-bas en laquelle j’ai foi, c’est bien toi ! Bon ! Allons-y ! Tu es prêt ? se hâta de lancer Chiara à la volée, comme si elle voulait au plus vite et discrètement se délester du poids de sa conscience. ⸺ Je suis tout ouïe, Chiara ! répondit calmement et brièvement Marco, qui repositionna une centième fois, avec une précision d’horloger, les branches de ses lunettes sur ses oreilles. ⸺ Écoute, mon oncle ! Depuis un an, j’éprouve un fort sentiment de culpabilité suite à ce que j’ai fait… Je t’assure que rien n’avait été prémédité… J’ai… J’ai… Oh ! Mon Dieu ! C’est difficile ! J’ai honte, mon oncle ! Seul mon journal intime connaît mon secret ! Sache que ma main tremblait au moment où les mots tombaient de la pointe de mon stylo sur la page blanche, comme des lames de poignards qui lacéraient mon cœur. Tu sais, j’ai reçu une éducation tellement classique ! Mes parents, que j’adore, ont tout fait pour que je grandisse sous un ciel de vertus en tentant de formater mon esprit avec des discours prêchi-prêcha. Je ne rejette pas les valeurs inculquées. Je ne renie pas non plus cette morale, qui m’a permis de ne jamais dévier du droit chemin, au sens où les moralistes les plus rigoristes le définissent. Oh ! J’ai bien sûr eu quelques béguins pour de jeunes apollons ! Mais, tiens, mon oncle, tu sais… tu sais, j’étais encore vierge lorsque j’ai rencontré André ! Si, si ! avoua dans un premier temps Chiara à son oncle Marco, qui l’écoutait religieusement, sans montrer le moindre signe d’étonnement, comme quand il recevait les confidences de ses patients dans son cabinet à Lucca. Suspendu aux lèvres de sa nièce, on eût dit un bonze dont la sagesse et la bienveillance adoucissent les traits du visage, chaque geste, chaque parole. Rien ne semblait pouvoir faire vaciller le thérapeute. Et pourtant… ⸺ Mon oncle ! Tu sais, c’est si délicat ! Je ressens un sentiment ambigu. De la joie et de la honte à la fois ! Tu vois ? C’est comme si j’avais eu le courage et l’inconscience de partir au bout du monde à la découverte de terres inconnues. Oui, c’est cela ! J’ai osé ! J’ai su m’aventurer sur des chemins tortueux. En même temps, en avais-je le droit, à mes risques et périls sans me soucier des réalités ? s’interrogea et insista Chiara, qui s’était risquée à relever le défi de l’authenticité juste avant les agapes arrosées. Et puis, de manière aussi brusque qu’inattendue, elle susurra à l’oreille de son oncle… Tu la connais et je l’ai aimée ! Je l’aime encore d’ailleurs ! Elle s’appelle… Elle s’appelle… Elle s’appelle Sara. Et… et… c’est la fille de ta compagne Loredana ! Je sais que tu considères Sara, comme ta propre fille, se confessa Chiara dans ce théâtre de verdure avec des trémolos dans la voix. Son soulagement ainsi que son inquiétude étaient palpables. Comment allait réagir son oncle suite à sa révélation ? L’espace d’un instant, elle eut la désagréable sensation de n’être plus qu’une cible sans défense, à la merci du tir d’un ennemi visible. Telle une va-t-en-guerre, elle se campa sur ses jambes, prête à affronter, avec ce qui lui restait de courage, le courroux du jugement divin, qui la précipiterait dans les flammes de l’enfer. Mes souffrances y seraient éternelles et nul pardon autorisé par le Père tout-puissant, s’imaginait-elle. Pâlotte, transie de peur et de froid, alors qu’il faisait encore très chaud, elle n’eut cependant pas le temps de s’apitoyer davantage sur son sort, lorsque Marco intervint à bon escient… ⸺ Des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Connais-tu ce proverbe ? ⸺ Euh ! Non, mon oncle ! répondit laconiquement Chiara, qui tentait de sauver la face comme elle le pouvait, feignant un détachement, dont son oncle n’était pas dupe. Il savait que sa nièce bouillait en son for intérieur. ⸺ Vois-tu, Chiara ! Nous traînons notre éducation, avec ses manques et ses excès, comme un lourd boulet. Nous sommes certes en 2030, et nous avons l’impression qu’une grande partie de l’humanité est devenue plus tolérante face aux différences et aux choix des individus. Pour y parvenir, il en a fallu des combats idéologiques et des lois. Et tous les problèmes sont encore loin d’être résolus. Mais c’est un autre sujet. Il y a très longtemps, bien avant la naissance de l’ère chrétienne, je pense notamment à la civilisation grecque, l’homosexualité n’était jamais vécue comme une tare ! Certains affirmaient même que, dans l’Antiquité, les relations sexuelles n’étaient pas définies en fonction de critères biologiques, mais selon des raisons inhérentes à la position sociale des partenaires. Autrement dit, à cette époque, peu importait si un homme couchait avec un autre homme, ou si une femme s’adonnait au plaisir charnel avec une autre femme. Mais, en général, on ne mélangeait pas les torchons et les serviettes. Tu comprends ? Lors de ma formation de psychanalyste, j’ai été amené à lire le remarquable livre Histoire de la sexualité du philosophe français Michel Foucault. Sans entrer dans les détails, sache que dans un style panégyrique, il fut l’un de ceux qui défendirent cette théorie selon laquelle, en fait, il n’y avait pas à proprement parler d’homosexualité dans l’Antiquité, même si ses prises de position furent et sont encore contestées par des universitaires. Tu vois où je veux en venir, Chiara ? Tu as reçu une éducation judéo-chrétienne. Il est donc normal que tu sois tiraillée entre ta volonté de te flageller mentalement, et celle de te connaître vraiment dépouillée de certains principes moraux qui ont façonné une grande partie de ta personnalité. Mais bien te connaître ne signifie pas que tu n’aies pas de morale, et qu’aimer une personne du même sexe que toi soit un crime de lèse-majesté commis contre les dogmes de l’Église catholique ! Moi aussi, je vais te faire un aveu ! J’ai trouvé dans le bouddhisme une réponse à mes interrogations, à mes doutes, à mes peurs. Si tu veux, je te prêterai quelques ouvrages, qui t’ouvriront les yeux sur une flopée de sujets. Le pape Benoît XVI eut l’outrecuidance de déclarer que, je le cite de mémoire, le mariage homosexuel était une menace pour l’avenir de l’humanité ! Tu te rends compte de l’absurdité d’une telle affirmation ? L’intolérance est la mère de l’imbécillité ! Des civilisations entières ont été manipulées par des dogmes religieux ridicules, qui n’avaient pour objectif que de faire croire aux gens les moins instruits qu’un soi-disant jugement dernier leur ouvrirait soit les portes du paradis soit celles de l’enfer, après leur trépas. Foutaises, Chiara ! Alors, je t’en prie ! Prends du recul sur ce que tu subis ! C’est ta vie ! Ce sont tes choix qui importent. Je sais que tu sauras toujours faire les bons ! Je te connais depuis que tu es petite ! Tu es quelqu’un de bien, Chiara ! N’en doute jamais ! Bien sûr que je suis plus qu’étonné par ce que tu viens de me dire ! Sara est comme ma fille, et j’avais déjà, depuis longtemps, supputé qu’elle était attirée par les femmes ! Moi aussi, comme ta mère qui croit au Ciel, et qui prie chaque jour, parfois sous la Voie lactée, j’ai mes propres convictions ! N’est-ce pas là, Chiara, la démonstration évidente, qu’il n’y a aucune vérité établie ? Tu me suis ? ⸺ J’essaie, j’essaie, mon oncle ! Tu sais, Sara m’aime aussi, tellement ! Mais nous avons décidé de moins nous voir… Comment te dire ? Depuis quelques semaines, elle aime une autre femme, avec une intensité folle ! Une femme mariée avec deux enfants ! C’est compliqué ! Certes, elle m’affirme qu’elle ne veut pas me perdre, qu’elle m’aime toujours comme avant. Mais je sens bien qu’un lien profond s’est brisé entre nous. Mon oncle ! Nous ne pouvons plus continuer comme cela ! Je ne veux plus poursuivre cette relation secrète en mentant à notre entourage respectif. Tu vois ? Et merci pour ta bienveillance ! Je ne pense pas que tous les hommes aient la même mansuétude ! Merci aussi de me dévoiler à ton tour certains aspects de ta personnalité comme ton attirance pour le bouddhisme. Je suis très touchée, réagit Chiara avec une sincérité désarmante. Son regard cristallin bleu perle, de la même couleur que celui de sa mère Lucia, s’ancra dans celui marron clair de son oncle qui, sous le coup de l’émotion et de la surprise, qu’il ne chercha plus à dissimuler, avait ôté ses lunettes. Il les abandonna, en face de lui, sur la petite table basse réchauffée par une légère brise délicieuse, tandis que des oiseaux joueurs voletaient autour de la terrasse en sifflant leur bonheur de vivre. Chiara remarqua que son oncle, malgré un discours ex cathedra maîtrisé et pertinent, manifestait des signes d’agitation bizarres. Sans ses lunettes, il semblait plus vulnérable. Curieuse perception. Elle baissa les yeux, gênée. Sa confession était de taille ! Dévoiler, le jour de l’anniversaire de son père, qu’elle était loin d’être une épouse fidèle et, qu’en même temps, elle avait eu une liaison avec Sara, que son oncle tenait comme sa propre fille, était un tsunami émotionnel ! Son oncle se laissa choir dans le fauteuil en rotin. On eût dit une pierre qui se décrochait d’une montagne, et qui finit sa course dans un ravin. Marco accusait le coup, comme s’il y avait un fossé entre ses réponses sensées à ses yeux et ce qu’il pensait vraiment. Au fond, il lui était si commode de s’appuyer sur ses postulats d’intellectuel éclairé et de psychanalyste reconnu. Certes, il ne jugeait pas sa nièce. Certes, il la comprenait. Certes, il appréciait son honnêteté ainsi que son courage. Certes, il était tolérant. Mais était-il pour autant si impartial que cela ? Il n’osait s’avouer que ses arguments solides tenaient plus de son habitude à savoir manier l’art de la rhétorique, qu’à une véritable volonté de dévoiler le fond de sa pensée. Jamais, il n’aurait soupçonné que Sara eût pu coucher avec sa nièce ! Y avait-il des limites à la bienveillance ? Noyé dans ses pensées, il affichait une mine de chien battu. Son cerveau se délitait dans les limbes de sa conscience. Il ne voyait plus Chiara, comme s’il souhaitait la rayer de son existence. Un silence glacial s’instaura entre sa nièce et lui, qui ne savait plus trop comment se comporter. Comme deux automates, ils allèrent rejoindre les invités de Lucia et Pierre. Parallèlement, à l’autre bout de la terrasse, ces derniers étaient en pleine discussion avec André, le mari de Chiara. Ils passaient d’un sujet à un autre comme pour meubler leur vide relationnel. Ils avaient peu d’affinités et leurs discordances générationnelles étaient flagrantes. André était l’archétype du gendre aux attitudes convenues, de celui qui joue un rôle, étrangement aussi depuis plusieurs mois avec son épouse Chiara, sans réelle raison apparente. Or… Cette dernière s’était aperçue du revirement affectif progressif, que son mari avait installé entre eux. Mais elle fit contre fortune bon cœur. Il n’est pas possible qu’il soit informé de…, pensait-elle. Il a sûrement de gros soucis professionnels pour qu’il soit devenu aussi versatile et taciturne du jour au lendemain, se convainquait-elle. André était effectivement surchargé de travail. Avec son équipe d’ingénieurs et de chercheurs, il planchait des heures durant sur un projet de la plus haute importance visant à court terme, grâce à des implants ou à des prothèses neurales, à améliorer les capacités et les performances cognitives des individus atteints de troubles neurologiques majeurs, comme la maladie d’Alzheimer. Les avancées des recherches sur la compréhension et la description des processus neuroélectriques et biochimiques étaient telles, en 2030, que cet objectif pouvait être légitimement envisagé de même qu’atteint empiriquement. André et son équipe estimaient qu’ils approchaient du but, d’où cette frénésie aveugle à travailler sans compter leurs heures. Mais la raison pour laquelle André se montrait de plus en plus distant envers son épouse Chiara était tout autre… Ce n’était pas de la distance, mais de la peur… Celle de… En ce 17 juillet 2030, Chiara ressentait sa colère rentrée. Et toujours cette question récurrente, qui lui rongeait les sangs, sur le pourquoi du brusque changement d’attitude de son mari, même si l’ordinaire de son couple n’avait plus rien d’extraordinaire depuis des années. Même si elle avait pensé le quitter plus d’une fois. Mais il y avait Graziella, ses parents, les apparences à préserver. La vie est un champ de mines, écrivit-elle un soir dans son indispensable et inséparable journal.
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