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L’amour sous toutes ses formes
et ses secrets
Les baffles de la chaîne hi-fi lâchaient leurs décibels sans retenue. Sara, dont les interminables cheveux noirs magnifiques, libres comme le vent, recouvraient ses épaules comme une étole, venait d’arriver. Elle lança un regard aimanté de désir à Chiara, qui répondit à son invitation par un large sourire. Sara, à l’allure altière frisant l’arrogance, alors que c’était sa posture naturelle transmise génétiquement par sa mère Loredana, portait élégamment l’une de ses propres créations, dont elle semblait être l’égérie indiscutable.
Sa robe rouge midi cache-cœur volantée à étage, sexy et légère, épousait harmonieusement les formes délicieuses de son corps. Svelte, soignant son apparence grâce une hygiène de vie stricte, joggeuse avertie, Sara resplendissait de sensualité. Ses yeux bleu lagon incitaient au voyage. Celui qu’elle entreprit avec Chiara fut l’un des plus beaux qu’elle connut, avant que la vie ne reprenne ses droits avec son lot d’obligations aussi stupides que nécessaires.
Mais au moment où leurs regards de braise s’unirent dans le même feu, sous un arc-en-ciel de lumière superbe, Chiara et Sara n’avaient qu’une seule envie : celle de s’aimer encore et encore. Durant le dîner, elles évitèrent cependant de s’observer. Elles se contentèrent d’échanger des banalités du bout des lèvres, comme deux étrangères qui ne parlent pas la même langue et qui éprouvent les pires difficultés à communiquer.
Quant à Marco, il sut sauver la face, en faisant montre d’un flegme étudié et d’une distance nécessaire, qui lui permirent de contrôler ses émotions. Il crut enfin agir de la meilleure des façons, en n’évoquant jamais avec Loredana la discussion, qu’il avait eue avec sa nièce. Il ignorait que celle-ci connaissait déjà la liaison secrète entre sa fille et Chiara. Comme dotée d’un sixième sens, elle fut à peine surprise lorsque, quelques semaines plus tôt, sa fille lui fit part de sa relation avec Chiara. Sara fut époustouflée par l’exemplarité de la tolérance de sa mère. Son amour pour elle avait décuplé son ouverture d’esprit.
Sara aurait pu se confier à Marco, à cet homme intelligent, à cet humaniste reconnu, à celui qu’elle considérait comme son vrai père. Celui qui l’avait élevée avec tellement d’amour ! Mais sans qu’elle sache trop en définir et en expliquer les raisons, elle préféra écarter cette possibilité. Peut-être inconsciemment craignait-elle que Marco n’intellectualise trop cette belle histoire qu’elle partageait avec Chiara.
Sa mère Loredana était une femme simple issue d’une famille d’agriculteurs, et qui, à défaut de posséder la culture de Marco, disposait du bon sens des gens qui savent travailler la terre de leurs mains expertes. Directe et intègre, elle inspirait la sympathie et la confiance. Ses qualités perdurèrent quand elle devint infirmière. Elle traitait les malades avec une patience et avec une humanité qui forcèrent l’admiration de tous, à l’hôpital public de Lucques, là, où peu de temps après l’implosion de son ménage, elle s’éprit de Marco, dont le côté naturellement distingué et le charme la conquirent dès qu’elle le vit. Marco, à l’époque, homme pudique et délicat, timide, malgré son incontestable assurance professionnelle, qui fit vite autorité auprès de ses collègues, qui le portèrent aux nues, se laissa séduire sans prendre la moindre initiative. Mais il succomba rapidement à la beauté de Loredana, dont les longs cheveux corbeau ondoyaient jusqu’au bas du dos, comme une gigantesque cascade.
Sur la terrasse, quelques décennies plus tard, ses cheveux cendrés coupés court à la garçonne, comme ceux de Lucia, seyaient parfaitement à son visage oblong aux traits fins et à la peau cristalline. Un petit nez charmant, de grands yeux bleus rieurs, une bouche aux lèvres minces, un menton discret, complétaient finement le faciès de cette femme de soixante-douze printemps, en ce 17 juillet 2030.
Vêtue d’une longue robe droite lavallière en satin mat pure soie noire, que Sara lui avait offerte pour ses soixante ans, Loredana affichait sa belle et longue silhouette avec une prestance certaine. Elle ne faisait pas son âge, s’empressant de dresser la table pour les convives, n’hésitant pas à mettre la main à la pâte pour aider Pierre et Lucia, qui n’en demandaient pas tant, mais qui appréciaient au plus haut point la coopération de celle qu’ils considéraient comme leur belle-sœur, même si elle n’épousa jamais Marco, trop traumatisée par l’échec de son mariage puis de son divorce d’avec Alberto.
En cette fin d’après-midi, dans ce huis clos familial, les personnalités s’affirmaient avec leurs zones d’ombre, leurs secrets, leurs forces, leurs faiblesses, leurs doutes, leurs espoirs aussi. Loredana se garda bien de rapporter à Lucia et Pierre que leur fille Chiara trompait son monde par confort. Essentiellement par peur du qu’en-dira-t-on.
Graziella, enjouée et excitée à l’idée d’avoir su capturer des papillons, les relâcha aussitôt tant elle ne supportait pas de les voir se débattre dans les mailles de son filet. Lorenzo l’aida à ne pas abîmer les ailes des lépidoptères. Sara s’émerveillait de la diversité et de l’éclat des roses de la roseraie installée au centre du jardin de Pierre.
Chiara eut envie d’aller rejoindre son mari André qui, agacé et préoccupé, s’était éloigné du groupe, comme s’il cherchait une porte de sortie pour s’enfuir sous d’autres cieux. Pensif, le regard fuyant qui épousait les courbes les plus lointaines des montagnes, l’ingénieur en informatique spécialisé en intelligence artificielle, vivait avec un terrible secret. En briser le sceau, c’eût été comme trahir un secret d’État. Ce n’était pas le moment de le révéler à qui que ce soit. Le commun des mortels ne l’aurait pas cru. Il importait qu’il respecte à la lettre les ordres reçus. C’est ce qu’il sut faire, dans un premier temps…
Quant à Chiara, elle n’eut pas le courage d’affronter son mari. Pour le moment. Elle préféra se rapprocher de Sara…