Chapitre 1 — Sous la lune interdite
La lune était pleine.
Pas simplement ronde ou lumineuse, mais pleine au sens ancien, saturée d’un pouvoir qui faisait vibrer l’air, la terre et le sang. Elle dominait la clairière comme un œil divin, trop conscient, trop présent. Les arbres formaient un cercle imparfait autour d’elle, leurs branches tordues semblables à des bras figés dans une prière oubliée.
Aelyra Noctem avança pieds nus sur la terre humide.
Chaque pas la rapprochait du centre du cercle, et avec lui, d’un point de non-retour. Elle sentait la magie frissonner sous sa peau, réagir à la lune comme un cœur qui s’emballe avant la chute. Ses cheveux noirs glissaient sur ses épaules nues, et la robe sombre qu’elle portait semblait absorber la lumière lunaire plutôt que la refléter.
Elle n’avait jamais aimé les rituels de liaison.
Trop définitifs. Trop cruels.
Mais celui-ci… celui-ci était nécessaire.
— Ne tremble pas, murmura-t-elle pour elle-même.
La clairière n’était pas vide.
Ils étaient là, dans l’ombre, immobiles, silencieux. Les membres de la meute observaient sans intervenir, leurs regards brillants dans la pénombre. Ils savaient ce que cette nuit signifiait. Ils savaient ce qu’elle allait perdre.
Au centre du cercle se tenait Kaël Grimsang.
Torse nu, la peau marquée de cicatrices anciennes, il avait la posture d’un roi malgré lui. Ses épaules larges étaient tendues, ses poings serrés à ses côtés. Ses yeux — d’un ambre brûlant — étaient fixés sur Aelyra avec une intensité presque douloureuse.
Il ne souriait pas.
Il ne parlait pas.
Il attendait.
Kaël n’avait jamais cru aux prophéties, ni aux promesses murmurées par les sorcières. Il croyait aux crocs, à la loyauté, au sang versé pour protéger les siens. Mais cette nuit, même lui ne pouvait nier ce qui battait dans l’air.
La lune les voulait.
Aelyra s’arrêta face à lui, à quelques pas seulement. La chaleur de son corps la frappa immédiatement. Il y avait en Kaël quelque chose de sauvage, d’indompté, une violence contenue qui l’avait toujours attirée autant qu’effrayée.
— Tu peux encore partir, dit-il enfin, d’une voix grave, rauque.
— Tu sais que ce n’est pas vrai.
Leurs regards se verrouillèrent.
Ils avaient grandi ensemble, appris à se méfier l’un de l’autre avant d’apprendre à s’aimer. Aelyra avait vu Kaël devenir Alpha, avait vu le poids du pouvoir ployer ses épaules sans jamais les briser. Kaël, lui, avait vu Aelyra lutter contre une magie trop grande pour elle, contre un destin qu’on lui avait imposé dès sa naissance.
— Une fois que ce rituel sera accompli… commença-t-il.
— Je sais, coupa-t-elle doucement.
Sa voix ne tremblait pas, mais son cœur, lui, battait à l’agonie.
Le rituel lunaire n’était pas un simple lien. C’était une fusion partielle des âmes, un pacte ancien entre sorcière et loup-garou, destiné à renforcer la meute… au prix de la liberté.
Aelyra s’agenouilla, traçant les symboles dans la terre avec une dague d’obsidienne. Chaque rune brillait faiblement dès qu’elle était achevée, répondant à sa magie. Le cercle se referma lentement, comme une mâchoire invisible.
Kaël entra à son tour dans le cercle.
La lune sembla s’approcher.
— Par le sang de la terre et la lumière de la lune, murmura Aelyra, je lie mon pouvoir à celui du loup.
Le vent se leva brusquement.
Les membres de la meute reculèrent d’un pas instinctif.
Kaël grimaça lorsque la magie l’atteignit. Ce n’était pas une douleur physique, mais quelque chose de plus intime, de plus brutal. Une intrusion. Une présence.
Aelyra leva les yeux vers lui.
— Regarde-moi, ordonna-t-elle.
Il obéit.
Et à cet instant précis, le lien se forma.
Kaël eut l’impression que son cœur explosait. Des souvenirs qui n’étaient pas les siens effleurèrent son esprit — des livres anciens, des chants murmurés dans une langue morte, la solitude glaciale d’une enfant trop différente. Aelyra, elle, sentit la rage du loup, la peur de perdre sa meute, le poids écrasant du commandement.
Elle haleta.
Il la rattrapa avant qu’elle ne tombe.
Leurs fronts se touchèrent, leurs souffles se mêlèrent. Pendant une fraction de seconde, le monde disparut. Il n’y avait plus que la lune, le sang… et ce lien brûlant qui les unissait.
— C’est fait, murmura quelqu’un dans l’ombre.
Aelyra se dégagea lentement, chancelante.
Elle venait de se lier à Kaël.
Et pourtant…
Un frisson glacé parcourut sa nuque.
Quelque chose d’autre venait de s’éveiller.
Au-delà de la forêt, bien au-delà des frontières de la meute, un être ancien ouvrit les yeux.
Dans une cité de pierre noire, baignée de torches rouges et de silence éternel, Eryndor Val’Cyr se redressa lentement sur son trône. Ses doigts pâles se crispèrent sur l’accoudoir tandis qu’une douleur sourde traversait sa poitrine.
— Intéressant…, murmura-t-il.
Il porta une main à son cœur — ou à l’endroit où il aurait dû se trouver.
Il n’avait plus rêvé depuis des siècles.
Et pourtant, à l’instant où la lune avait scellé le pacte, il avait senti son sang appeler.
Une sorcière.
Liée à un loup.
Et bientôt… liée à lui.
Eryndor sourit, dévoilant ses crocs.
— La prophétie commence enfin.
Sous la lune encore vibrante, Aelyra leva les yeux vers le ciel, ignorant qu’au même instant, deux destins venaient de s’entrechoquer.
L’un la posséderait par la lune.
L’autre par le sang.
Et aucun ne la laisserait partir indemne.