La forêt n’était plus silencieuse.
Elle vibrait.
Aelyra le sentit avant même de bouger : une pression diffuse, comme si l’air lui-même retenait son souffle. Les arbres semblaient penchés vers elle, leurs racines frémissant sous la surface. Ce n’était ni la lune, ni le sang.
C’était la peur.
Pas la sienne — celle du monde.
Elle inspira lentement, se redressant complètement. Ses vêtements étaient encore ceux du sanctuaire, déchirés, marqués de poussière et de magie figée, mais son port avait changé. Elle ne se recroquevillait plus. Elle ne fuyait plus.
Elle écoutait.
Et ce qu’elle entendit fit se contracter son cœur.
Des pas.
Beaucoup trop nombreux.
Synchronisés.
— Ils arrivent…, murmura-t-elle.
Pas seulement les Exécuteurs qu’elle avait repoussés. Eux n’étaient que l’avant-garde. Ceux qui venaient maintenant marchaient sans se cacher, certains que rien ne pouvait leur résister.
Les Anciens.
Kaël sentit le premier choc bien avant que ses éclaireurs ne reviennent.
La meute était dispersée sur les hauteurs, tendue, prête à défendre son territoire jusqu’au dernier souffle. L’Alpha se tenait immobile, le regard fixé vers l’horizon, le corps parcouru de frissons violents.
— Ce ne sont pas des vampires, dit l’un des loups.
— Ni des sorciers, ajouta un autre.
Kaël grogna.
— Je sais.
Il sentait Aelyra.
Pas comme avant — pas comme un appel désespéré ou une douleur partagée. C’était plus subtil, plus stable. Comme une présence ferme, ancrée, qui refusait de plier.
— Elle est revenue, murmura-t-il.
Un ancien de la meute s’approcha.
— Alpha… si les Anciens marchent, ce n’est pas pour négocier.
Kaël montra les crocs.
— Alors ils apprendront à craindre la forêt.
Dans la cité vampirique, les torches s’éteignirent toutes en même temps.
Un silence glacé s’abattit sur les salles de pierre noire. Les vampires se figèrent, sentant une force qui ne relevait ni de la nuit ni du sang.
Eryndor se leva lentement de son trône.
— Fermez les portes extérieures, ordonna-t-il. Et appelez ceux qui dorment encore.
Un ancien vampire osa demander :
— Seigneur… est-ce la Confluence ?
Eryndor esquissa un sourire sans joie.
— Non. C’est ce qui vient pour elle.
Il ferma les yeux un instant.
Il la sentait désormais autrement. Plus lointaine. Plus inaccessible. Et pourtant… plus fascinante que jamais.
— Ils veulent l’effacer avant qu’elle ne nous échappe à tous, murmura-t-il. Dommage.
Il ouvrit les yeux.
— Personne n’efface ce qui m’intéresse.
Aelyra se déplaçait sans bruit à travers la forêt, ses pas épousant le rythme du monde. Chaque mouvement était précis, instinctif, mais réfléchi. Elle n’avait jamais été aussi consciente de son environnement — ni aussi calme.
Elle arriva dans une clairière dévastée.
Le sol était brûlé par des symboles anciens, la végétation réduite en cendres blanches. Au centre se tenait un cercle de figures drapées de manteaux pâles, leurs visages partiellement dissimulés par des masques gravés.
Ils se retournèrent à l’unisson.
— Confluence, dit l’un d’eux. Tu as été localisée.
Aelyra s’arrêta à quelques mètres.
— Vous n’avez toujours pas compris, dit-elle doucement. Je ne fuis plus.
— Tu n’as pas à fuir, répondit une femme à la voix glaciale. Tu as à cesser.
Les Anciens levèrent leurs mains.
Le monde se crispa.
Aelyra sentit la magie tenter de se refermer sur elle — pas comme une attaque, mais comme une correction. Une tentative de la ramener à une forme acceptable.
Elle résista.
Non pas en opposant une force… mais en refusant la forme.
L’espace se distordit autour d’elle.
— Impossible…, souffla l’un des Anciens.
— Si, répondit Aelyra. Vous m’avez conçue pour choisir. Moi, j’existe pour refuser vos limites.
Un éclair fendit la clairière.
Kaël surgit de la forêt, déjà partiellement transformé, suivi de la meute. Le sol trembla sous leur arrivée.
— Elle n’est pas seule, gronda l’Alpha.
Les Anciens se tournèrent vers lui.
— Les loups sont obsolètes, dit l’un.
— Peut-être, répondit Kaël. Mais nous mordons encore.
La bataille éclata.
Les Anciens invoquèrent des lames de lumière pure, capables de trancher la chair et la magie. Les loups ripostèrent avec une rage primitive, arrachant, griffant, mourant parfois — mais ralentissant l’inévitable.
Aelyra sentit la colère monter.
Pas une rage aveugle.
Une détermination froide.
Elle leva les bras.
Le monde s’agenouilla.
La terre se souleva, emprisonnant deux Anciens dans des carcans de pierre vivante. Le ciel s’assombrit sans lune ni nuage. Les symboles gravés dans leurs manteaux se fissurèrent.
— Tu n’as pas le droit ! cria l’un d’eux.
— J’ai l’existence, répondit-elle.
Une ombre se matérialisa derrière les Anciens restants.
Eryndor.
Il apparut sans bruit, ses yeux rouges brillant comme des braises.
— Messieurs-dames, dit-il poliment. Vous chassez sur mon territoire émotionnel.
Les Anciens se figèrent.
— Vampire ancien…, gronda l’un. Recule.
Eryndor sourit, découvrant ses crocs.
— Non.
Le combat devint chaos.
Lune, sang, magie ancienne, refus pur — tout s’entrechoqua. Aelyra se tenait au centre, immobile, maintenant l’équilibre alors que le monde tentait de s’effondrer autour d’elle.
Puis, soudain, tout s’arrêta.
Un Ancien s’agenouilla.
— Assez…, souffla-t-il. Elle est trop stable.
Le silence retomba.
Kaël haletait, couvert de sang.
Eryndor observait Aelyra avec une intensité presque dangereuse.
— Ce n’est pas fini, dit l’Ancien en se relevant. Mais tu viens de gagner du temps.
Ils disparurent.
La clairière resta dévastée.
Aelyra se tourna vers Kaël.
— Tu aurais pu mourir.
— Je sais, répondit-il. Mais je t’ai retrouvée.
Eryndor s’approcha à son tour.
— Ils reviendront, dit-il. Et la prochaine fois… ils ne testeront plus.
Aelyra hocha lentement la tête.
— Alors il est temps que j’arrête de survivre.
Elle les regarda tous les deux.
— Et que je commence à choisir le monde que je veux briser… ou sauver.
La nuit frissonna.
La chasse était terminée.
La guerre, elle, venait seulement de commencer.