I

2121 Mots
ILe mois de mars s’étire paresseusement, sans que deux ou trois belles journées d’affilée ne laissent augurer d’un printemps revigorant. Sur le Finistère, comme sur la majeure partie de la Bretagne, de lourds nuages gris n’en finissent pas de déverser de copieuses averses. Une fois de plus, Météo-France s’est royalement plantée, elle qui, depuis deux jours, promet des passages ensoleillés. Cela s’est peut-être avéré dans certains endroits, en particulier sur le littoral, mais à Quimper, le couvercle couleur aluminium ne s’est pas levé. Néanmoins, parce qu’il faut bien positiver, la pluie a pour effet d’adoucir la température ; le thermomètre qui stagne en journée de zéro à quatre degrés sur le reste de la France, frôle ici allégrement les neuf ou dix degrés. Il est près de dix-huit heures. Dehors, la nuit commence à tomber. Sous l’éclairage de deux néons, en compagnie de mes collègues, Suzy Villard, Simon Jaouen et Justin Débolo, nous sommes dans mon bureau, en train de régler les ultimes détails de l’opération que nous allons mener le lendemain matin, à l’heure du laitier. Après des semaines et des semaines d’écoute, de transcription d’appels téléphoniques et de SMS, de filatures, puis de planques, nous sommes parvenus à identifier et à loger les principaux membres d’un important trafic de drogues de toutes sortes, principalement du cannabis et de la cocaïne. Ils arrosent le sud du département, en lien avec une autre b***e qui se réserve le nord. Pour leur malheur, il y a une antenne du Service Régional de Police Judiciaire à Brest, et une autre à Quimper. Une action conjointe est prévue pour couper définitivement les tentacules de cette terrifiante pieuvre. Comme s’ils avaient prévu de nous simplifier la tâche, les deux gros bonnets quimpérois demeurent ensemble, dans une maison sans signe ostentatoire de leur réussite financière, quartier du Braden. — On se retrouve à quelle heure ? demande Simon. — On tape à six heures. Donc, on se retrouve ici à cinq heures un quart, on s’équipe et on y va. Il faut qu’on soit pile-poil à l’heure, pour bénéficier de l’effet de surprise. En plus, on se doit d’être ponctuels, l’horaire est calé avec nos homologues brestois pour qu’ils tapent à la même heure. Je vais pour leur conseiller de se coucher de bonne heure, quand sonne le téléphone posé sur le bureau. Avisant le numéro de l’appelant qui est au courant de l’opération que nous préparons, je me dis qu’il y a peut-être contre-ordre… — Allô ! — Bonjour capitaine Moreau. J’espère que je ne vous dérange pas ? — Bien sûr que non, Monsieur le procureur. Qu’y a-t-il pour votre service ? Maintenant qu’ils connaissent l’identité de mon interlocuteur, Suzy, Simon et Justin, ont relevé la tête, attendant la suite de l’échange pour savoir si le planning du lendemain va s’en trouver modifié. Il y a peut-être deux heures de sommeil à gratter… — La fille de Victor Mancheron, le directeur du Musée de la Pêche de Concarneau dont on a retrouvé le corps ce matin, sort à l’instant de mon bureau. Vous êtes au courant de cette histoire ? Comme à l’accoutumée, il y va sur la pointe des pieds. Pressentant qu’il va nous échoir une nouvelle affaire, je lui cède le soin de pratiquer à sa manière, en demeurant évasif. — Non, j’ignorais son décès. Remarquez, je n’avais aucun lien avec ce monsieur, et aucun membre de mon équipe n’était concerné. Il n’y avait donc pas nécessité de m’avertir. — Ce n’est pas faux, d’autant que la cause du décès semble naturelle. — Le mot « semble » insinuant le doute, vous pensez qu’elle ne le serait peut-être pas, finalement ? — Eh bien… nous l’ignorons, pour l’instant. Mais autant, ce matin, j’ai estimé devant le lieutenant Fournot, du commissariat de Concarneau, qu’un simple examen du corps serait suffisant, autant, maintenant, sa fille attire mon attention sur divers points qui font qu’il y a quelques précautions à prendre. Je ne vois pas où il veut en venir. Si David Fournot et le commissariat de Concarneau sont sur le coup depuis ce matin, il convient de les laisser investiguer, dans la mesure où rien ne définit qu’il y a eu meurtre ou assassinat. J’ai l’impression que ce coup de téléphone va me mettre dans une fâcheuse situation vis-à-vis de mes anciens équipiers de la Ville Bleue. — Madame Mancheron, la fille de la victime, est venue me rencontrer, ceci en raison de liens amicaux qui m’unissaient à son père. Elle m’a rapporté des arguments qui me laissent circonspect. Il serait donc souhaitable que vous vous y atteliez. Si je fais appel à vous, c’est parce que l’entretien entre madame Mancheron et Fournot n’a pas été concluant. Selon elle, il n’a pas accordé beaucoup d’intérêt à ses affirmations. Aussi, je vous saisis de cette affaire qui n’en sera peut-être pas une. Voyez avec la légiste de la Cavale Blanche à ce que l’autopsie soit plus poussée que le simple examen du corps réclamé initialement. Avertissez-moi de vos avancées, et en fonction des résultats, je verrai s’il y a lieu de nommer un juge d’instruction. Avez-vous des questions ? J’en ai une longue liste, mais je sais qu’il ne m’accordera pas le temps de toutes les poser. Il y en a cependant une qui, dans l’immédiat, me turlupine plus que les autres : — Le lieutenant Fournot est-il avisé de son dessaisissement ? — Oui, je viens de le lui signifier par téléphone. Il tient à votre disposition les procès-verbaux de ses premières auditions. Quant à Pénélope Mancheron, elle vous contactera dans quelques minutes. Il marque un temps, avant de poursuivre en sautant non pas du coq à l’âne mais d’une affaire à une autre : — Au fait, pour demain matin, l’opération est toujours d’actualité. J’ai vu avec la PJ de Brest pour que deux de leurs éléments viennent épauler et encadrer votre groupe. Ainsi, vous serez disponible pour aller à Brest suivre l’autopsie qui aura lieu à sept heures trente. Je découvre ainsi que mon petit-déjeuner du lendemain me restera sur l’estomac. Ou peut-être pas, tant les odeurs de l’institut médico-légal me sont insupportables… Il n’y a pas grand-chose à ajouter, aussi, après les fins de conversation d’usage, la communication ne se prolonge-t-elle pas. En quelques mots, je mets mes équipiers au courant. J’appelle ensuite le responsable de l’antenne brestoise de la police judiciaire, pour m’assurer qu’il diligente bien deux membres de son équipe. Confirmant que les agents en question seront dans nos locaux entre cinq heures et cinq heures trente, il me donne l’identité des deux lieutenants, un homme et une femme, qui chapeauteront l’intervention et avec qui nous avons déjà eu l’occasion de travailler. Ceci étant établi, lorsque je raccroche, je subis les railleries de mes collègues qui s’amusent qu’il faille deux lieutenants pour me remplacer. Parce que je ne suis pas le dernier des “chambreurs”, j’objecte que les deux officiers ne seront pas là pour me remplacer, mais pour les surveiller. Deux ou trois vannes encore, et nous allons pour, tous ensemble, quitter la pièce quand mon téléphone rejoue sa petite musique. Après un « Salut, bonne soirée ! » aux trois brigadiers-chefs qui franchissent le seuil pour regagner leurs pénates, je décroche. Je me doute qu’il s’agit de la fille de Victor Mancheron. Gagné ! Notre échange commence par les civilités de rigueur, saupoudrées de sincères condoléances et de gêne, comme s’en distribuent deux individus qui ne se connaissent pas et qui auraient très bien pu ne jamais se croiser de leur vie. Dans le même temps, je note, à toutes fins utiles, le numéro du portable qui s’est affiché. D’une voix dans laquelle pointe sa tristesse, elle parle de sa rencontre avec le procureur Colinet, ce dont je suis au courant. Elle souhaite que nous nous voyions au plus vite, pour qu’elle me narre les faits qui l’incitent à penser que son père n’est pas décédé de sa bonne mort mais qu’il a été assassiné. J’ignore sur quoi repose sa certitude, mais c’est aller un peu trop vite en besogne que de lancer une telle information. Sous le coup de l’émotion, les familles ne réagissent pas toutes de la même façon, certaines criant au meurtre en exigeant une enquête aussi rapide qu’efficace, d’autres rejetant l’autopsie qu’elles assimilent à une atteinte taboue au corps de l’être cher. Il convient de tempérer son ardeur… — Écoutez, Madame, en l’état actuel, rien ne rend ce décès suspect. Je vous propose d’attendre les résultats de l’autopsie pour que nous envisagions la marche à suivre. Il sera alors temps de nous rencontrer. Nous pouvons fixer un rendez-vous pour demain, disons en début d’après-midi… — Pas avant ? — Non. Je ne serai pas là, puisque je serai sur Brest demain matin, pour l’autopsie. Je serai de retour à Quimper vers onze heures, ou midi, ou treize heures… difficile d’être ferme sur l’horaire, mais je vous suggère un rendez-vous à quatorze heures. Cela vous convient-il ? — Tout à fait. Votre bureau est au commissariat de Quimper ? — Oui. Vous me demanderez à l’accueil, on vous dirigera. À demain, Madame. * Une demi-heure plus tard, j’entre au commissariat de police de Concarneau, situé dans le bas de l’avenue de la Gare, l’une des principales artères de la ville. Je connais bien les lieux pour y avoir travaillé avant ma mutation à l’antenne quimpéroise de la police judiciaire, il y a de cela un peu plus de deux ans. Parce que je m’y sens bien, j’habite toujours cette ville, et ce n’est donc pour moi qu’un détour, avant de retrouver Murielle dans sa maison de la rue Nicolas Appert. Dans son bureau, au premier étage, le lieutenant David Fournot m’attend. Officier bien noté par ses supérieurs, depuis plusieurs années déjà, le jeune bourguignon a choisi la Bretagne comme affectation et, à aucun moment, il n’a regretté son choix tant il apprécie les avantages de notre péninsule bercée par l’Atlantique. — Salut David ! Comment ça va ? — Salut Max, fait-il en se levant pour m’accueillir. Je vais bien. — Eh bien, tant mieux ! Et le boulot ? L’ambiance est bonne ? — C’est plus cool maintenant. Depuis que Luc Pallas est parti, on a retrouvé une atmosphère plus amicale, plus détendue. Ça se ressent au niveau de l’ambiance. Il n’y a pas photo entre l’avant et l’après Pallas. À la suite d’une boulette, le lieutenant marseillais Luc Pallas avait été sanctionné et affecté en Bretagne*, loin de son Sud dont il nous vantait les mérites à longueur de journée. Je me souviens que le méridional n’avait pas son pareil pour pourrir nos journées de ses phrases acerbes. Lors de mémorables joutes verbales qui nous avaient opposés, ce qui était fréquent, il m’avait fallu prendre sur moi pour ne pas lui défoncer le portrait ou, de manière plus raisonnée, transmettre un rapport au commandant Daniel Bernier qui, à l’époque, dirigeait le commissariat. — Quel boulet, celui-là ! Personne ne doit le regretter, si ? — Oh que non ! Bon, Max, on se met au boulot ? J’ai rendez-vous ce soir avec une jeune fille bien sous tous rapports et à la plastique irréprochable, ce qui ne gâche rien, alors ça me dérangerait d’arriver en retard dès le premier soir. — Allons-y, dragueur impénitent ! Alors, que peux-tu me dire sur ce dossier ? — Un minimum, tu vois ! C’est d’ailleurs ce qui suscite mon étonnement en apprenant que la PJ en soit saisie, car il n’y a rien de notable. Il attrape un dossier posé sur son bureau, me le tend tout en poursuivant : — Tiens ! Tu as là-dedans les procès-verbaux d’audition de la femme et de l’homme de ménage qui ont découvert le corps. C’est moi qui les ai interrogés. Je n’ai rien relevé de particulier. Idem pour les personnes qui bossaient avec la victime. — La victime, justement, tu peux développer ? — Victor Mancheron était le directeur du Musée de la Pêche. Il travaillait sous les ordres de la conservatrice en chef du musée de Pont-Aven. — On baigne dans la Culture avec un grand C ! Et l’origine du décès ? — Il n’y en a pas de véritablement établie. Tout donne à penser à une mort naturelle, genre infarctus, ce qui explique ma surprise en te voyant débarquer. Je ne sais pas sur quelle base le procureur a fondé sa décision de creuser plus profondément, car les premières constatations sont on ne peut plus limpides. — À ce qu’il m’a dit, la fille de Mancheron a attiré son attention sur différents points qui pourraient démontrer que son père aurait été assassiné. Je ne l’ai pas encore croisée, cette fille, mais il me brûle d’en savoir plus. — C’est moi qui lui ai téléphoné, ce matin, vers huit heures, pour l’avertir de la mort de son père. Elle habite Paris. Elle a sauté dans un avion ou un train, et elle était là dès le début de l’après-midi. Je l’ai reçue pour lui dire, comme je viens de te l’expliquer, qu’il s’agit d’une mort naturelle. Elle a rejeté cette hypothèse et a quitté mon bureau sans s’appesantir. Hormis en la menottant à sa chaise, je n’aurais rien pu faire pour convaincre cette vraie tête de mule de revenir sur sa décision. Je pense que c’est ensuite qu’elle s’est mise en relation avec le proc’. — Impétueuse et décidée, cette jeune femme ! Où a-t-on trouvé le corps de son père ? — Au Musée de la Pêche. Il semblerait que Victor Mancheron ait été le dernier à quitter le musée, hier soir. Il a dû faire un AVC, un infarctus, une rupture d’anévrisme ou un truc de ce tonneau, à ce moment-là. On peut raisonnablement supposer que s’il n’avait pas été seul, il aurait peut-être pu être sauvé… — Le proc’ Colinet m’a annoncé que le simple examen du corps se transforme en autopsie. Ça aura au moins pour avantage de définir clairement la cause de cette mort. Lorsque nous aurons ce renseignement, nous verrons s’il convient de pousser nos investigations ou pas… Nous discutons pendant encore une dizaine de minutes. Le dossier à sangle qui détient les procès-verbaux change définitivement de main. Je propose à David de venir jusqu’à la maison boire un verre, mais l’heure de son rancart approchant, nous décidons que ce sera pour une autre fois. Tant pis, je trinquerai avec Murielle, ma chère et tendre… *Voir Chili Concarneau, même auteur, même collection.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER