IILa soirée a passé à toute vitesse. Infirmière au service de cardiologie, à l’hôpital Laënnec de Quimper, Murielle avait travaillé hier avec l’équipe du matin. Elle avait donc eu tout loisir pour préparer le repas du soir. Avant de mettre les pieds sous la table, nous avons pris le temps d’un apéritif, un kir cassis pour elle, une anisette pour moi. Sans boire tous les jours, ce débriefing est parfois l’occasion de nous retrouver pour évoquer nos journées respectives, nos rencontres ou conversations, et les aléas de la vie, en l’occurrence la facture d’électricité plutôt salée, trouvée dans la boîte aux lettres. Plus tard, j’ai fait la vaisselle pendant qu’elle s’affairait autour du linge. Après un zapping des chaînes de la télé, constatant qu’aucun programme ne méritait que nous nous vautrions dans le canapé, nous nous sommes mis d’accord pour une soirée lecture, au lit. Avant de sombrer dans les bras de Morphée, elle a lu deux chapitres d’un roman policier, moi une très belle nouvelle de l’excellent Patrick Barbier.
Toujours dans l’équipe du matin, Murielle commence à six heures, ce jeudi. Elle se lève donc bien avant cinq heures. Je pourrais traîner un peu, mais l’odeur du café frais me fait sortir du lit quelques minutes après elle. Sur le coup, quand elle part pour Quimper, je suis quasiment prêt, moi aussi. L’envie de rejoindre mes collègues pour aller taper les dealers me fait bouillir intérieurement. Je sais qu’à ce moment précis, ils se préparent à quitter le commissariat, prêts pour une de ces montées d’adrénaline qui font que nous adorons notre job. Frustré de ne pas diriger l’intervention matinale, il faut que je m’occupe l’esprit. Parce que rien ne me retient à la maison, je décide de prendre à mon tour la route de la capitale de la Cornouaille. Rue Nicolas Appert où se trouve la maison de Murielle, tout est calme, à l’exception d’un goéland qui, planant à quelques dizaines de mètres de l’asphalte, lance son cri rauque à intervalles réguliers. En voiture, je fais un crochet par la rue Jules Simon, distante de quelques centaines de mètres seulement, pour aller vérifier la boîte aux lettres de mon appartement, dans lequel je me rends rarement depuis que nous vivons, Murielle et moi, sous le même toit. Là aussi, la facture d’électricité est arrivée. Son montant n’est pas très élevé. Il se résume à l’abonnement, puisque je n’y vais qu’une fois par semaine pour aérer et vider la boîte aux lettres de ses pubs.
Vingt minutes plus tard, au commissariat de Quimper, j’apprends par les gars de la Bac (Brigade Anti-Criminalité) que mes trois collègues et les deux agents supplémentaires venus de Brest sont partis depuis moins de cinq minutes. L’âme en peine, je grimpe lentement l’escalier. Dans mon bureau, j’ouvre le dossier de l’affaire Mancheron et me penche sur les photos prises in situ, découvrant le corps d’un homme de corpulence normale, portant barbe et paire de moustaches qui tiraient plus sur le blanc que le brun. Il y a aussi les procès-verbaux d’audition. Les PV de l’homme et de la femme de ménage qui ont découvert le cadavre se ressemblent. Celui de Michèle Bayarro, l’une des employés du musée, est totalement différent, ce qui est logique puisque les deux premiers et la troisième n’avaient pas la même relation avec Victor Mancheron, à supposer que les deux premiers l’aient même un jour rencontré. Dans son rapport, David Fournot évoque une possible jalousie de celle-ci, pour une question de promotion. Excepté cela, il n’y a rien de rien. Il n’y a pas loin avant de conclure que le pauvre homme, qui était le dernier à quitter le Musée de la Pêche, ait succombé à un accident cardio-vasculaire ou à une complication de ce genre. Dans le doute, le médecin qui est intervenu n’a pas signé le permis d’inhumer, ce qui et courant.
Sur une feuille volante, David Fournot s’est fendu d’un commentaire : « La fille Mancheron a du caractère ! » C’était effectivement ce que j’ai perçu, hier au téléphone, quand elle a lourdement insisté pour que nous nous rencontrions dans les plus brefs délais. Selon les résultats de l’autopsie, cette rencontre n’aura jamais lieu, et je ne m’en porterai pas plus mal…
Le dossier sous le bras, je saute dans ma voiture et prends la direction de Brest. Ayant exigé de mes collègues qu’ils me tiennent au courant de leur intervention, je sais avant de parvenir à destination que l’opération est couronnée de succès. Les deux individus étaient couchés lorsque les forces de police ont donné l’assaut. Ils n’ont eu ni le temps de s’enfuir ni de se saisir d’une arme pour vendre chèrement leur peau. La perquisition qui a suivi a d’ores et déjà permis de mettre la main sur sept kilos de cannabis et plus de cinq cents grammes de cocaïne. Ceci sans compter de l’ecstasy. Cerise sur le gâteau, ils ont aussi trouvé un cahier sur lequel figurent les coordonnées des acheteurs, les quantités vendues et les prix pratiqués. Mensuellement, il y en a pour un paquet d’argent, net d’impôt ! Il reste maintenant à procéder aux interrogatoires pour obtenir les aveux, ce qui ne devrait pas être compliqué, tant les preuves matérielles sont légion.
Le commandant de l’antenne brestoise de la PJ s’est lui aussi tenu informé de nos résultats, alors qu’avec son équipe, ils tapaient d’autres trafiquants en cheville avec nos deux grossistes. À Brest, Guilers et Plouzané, les trois opérations sont également de belles réussites. Les antennes de police judiciaire de Brest et Quimper peuvent s’enorgueillir de l’heureuse conclusion de cette affaire sur laquelle on travaillait depuis plusieurs mois.
À la Cavale Blanche, à l’IML (Institut Médico-Légal) où œuvre le médecin légiste, il exhale une détestable odeur, mélange de formol et autres produits de la même famille. Je ne m’y habituerai jamais. Margot Besson a suivi un régime et perdu plusieurs kilos. Agréable et souriante, comme à l’accoutumée, la trentenaire n’en est que plus ravissante et doit faire chavirer les cœurs. À l’instar de notre première rencontre*, elle me tutoie, ce qui n’est pas pour me déranger. Par mail, elle a reçu une note du procureur, l’enjoignant de compléter son étude de ce qu’elle estimerait nécessaire. L’examen risque de durer un bon moment, ce qui n’entame pas ma joie puisque celle-ci a disparu sitôt que je suis sorti de ma voiture en songeant au funèbre spectacle qui m’attendait. Tout en discutant de choses et d’autres, elle enfile sa tenue de travail : blouse, charlotte, masque, gants. Quand elle est fin prête, elle le dit à l’agent d’amphithéâtre qui a préparé le corps en le déshabillant, puis s’en approche…
*
Sur la RN 165 qui me ramène de Brest à Quimper, je lâche les chevaux. J’ai hâte de rallier le commissariat pour connaître l’épilogue des interrogatoires et féliciter mon équipe. Il va de soi que je les ai appelés, aussitôt sorti de la salle d’autopsie, pour m’inquiéter des suites de l’arrestation des deux grossistes en produits illicites. En garde à vue, les prévenus n’ont eu d’autre possibilité que de balancer les noms de leurs comparses, que nous connaissions déjà, en regard des écoutes téléphoniques qui ont monopolisé notre attention depuis des mois, et dont les noms figurent sur le cahier. Poussés dans leurs retranchements, ils ne pouvaient qu’avouer les faits. C’est là une affaire rondement menée, qui vient récompenser un travail de fourmi et une préparation sans faille.
Leur boulot terminé, les deux lieutenants brestois n’ont pas attendu mon retour pour retourner dans la ville du Ponant.
Pour le débriefing, c’est donc à quatre que l’on se serre dans mon bureau. On pourrait faire sauter un bouchon de champagne, mais c’est autour d’un café serré que nous célébrons notre victoire qui est, en fait, leur victoire puisque je n’étais pas présent pour le bouquet final. Ensemble, ou à tour de rôle, ce qui a le mérite d’être plus audible et plus clair, Suzy, Simon et Justin entrent alors dans le détail des opérations. Tout m’est minutieusement narré. J’apprends ensuite que les droits afférents à un gardé à vue ont été respectés ; Ils ont refusé la visite d’un médecin, et si l’un s’est vu imposer la présence d’un avocat nommé d’office, le second a voulu qu’un avocat qui l’avait défendu dans une autre affaire le représente. Contacté, le magistrat a refusé, arguant que ce client ne lui avait jamais réglé la somme qu’il lui devait. Autant son refus était catégorique, autant il avait lui-même proposé que l’avocat qui serait commis d’office lui cède le dossier, ce qui serait pour lui la certitude de se faire payer par les deniers de l’État. L’intention pourrait être louable, mais tous les quatre avons raillé cette attitude, sachant que près de trois cent cinquante euros pour une consultation d’une à deux minutes au commissariat était une somme faramineuse pour laquelle nous aussi nous ferions un effort. Un deuxième avocat avait donc été commis d’office.
Interrogeant les suspects isolément, s’appuyant sur le cahier et les quantités de drogues saisis, mes collègues ont recueilli des aveux qui ne se sont pas fait attendre. Les procès-verbaux ont été rédigés dans les règles, et dûment signés de la main des trafiquants. Avant de tourner la page et de se pencher sur les affaires en suspens, il reste maintenant à conduire les deux durs à cuire devant le procureur qui décidera sûrement de leur placement en détention.
— Et toi ? m’interroge Simon Jaouen. Comment s’est passée ta matinée ?
— Margot Besson n’a rien décelé qui puisse laisser supposer un décès suspect. C’est bien une mort naturelle, comme on le pensait dès le départ. J’ai appelé le procureur depuis l’institut médico-légal : l’affaire Mancheron est close avant d’avoir vraiment été ouverte.
— Tant mieux, ponctue Suzy Villard, ça va nous dégager du temps !
J’occupe la fin de matinée à régler quelques petits problèmes d’intendance pendant que mes trois équipiers se chargent de la levée d’écrou des trafiquants, puis de leur défèrement devant le parquet, avant de les convoyer en maison d’arrêt, l’un à l’Hermitage à Brest, l’autre à celle de Plœmeur, dans le département voisin du Morbihan.
Après un rapide déjeuner au restaurant administratif, je suis fin prêt pour recevoir la fille de Victor Mancheron. Elle se présente, une poignée de minutes avant quatorze heures. J’ai en face de moi une très jolie jeune femme d’un mètre soixante environ, aux cheveux châtain foncé, presque noirs, qu’elle a ramenés sur le sommet de sa tête. En dépit de ses paupières gonflées par les larmes, ses yeux marron ont un je-ne-sais-quoi d’indéfinissable, mais on y lit une vraie intelligence et une farouche détermination. Les présentations faites, je la prie de s’asseoir de l’autre côté du bureau. Je glisse ensuite quelques mots de circonstance pour l’assurer de mon soutien en cette cruelle période. Cette inévitable convention achevée, il me faut faire attention à la formulation de mes phrases pour ne pas évoquer crûment l’autopsie, ce qui n’est pas un exercice aisé.
— Ce matin, un médecin légiste a effectué un examen du corps de votre père. Il ne comporte aucune trace de coup ou de blessure, de sorte que rien ne permet de penser qu’il ait subi une agression entraînant son décès.
— Peut-être que rien ne l’interdit non plus !
Sa réplique a fusé dans la seconde, assortie, dans la voix, d’une pointe de défi, sans que son visage ne reflète une quelconque effronterie ou la moindre provocation. Je comprends sa tristesse, aussi je me retiens d’y aller franco. Je ne vais tout de même pas évoquer les crevées, ces incisions des avantbras et des bras, qui permettent, lorsqu’il y en a, de mettre en évidence des traces sous-cutanées de coups reçus. C’est là la première intervention d’un légiste lorsqu’il y a un doute sur le décès d’un homme ou d’une femme, même si, pour celle-ci en particulier, on procède d’abord à un curetage des ongles, car il est bien connu qu’un homme et une femme ont une manière différente de se défendre, l’homme cherchant à parer les coups en opposant ses membres supérieurs, alors qu’une femme sort ses griffes.
— On le saura bientôt de façon définitive, puisque des analyses sont tout de même en cours.
— Dans combien de temps ?
Elle aborde un sujet sensible, auquel les policiers ou les gendarmes sont confrontés lorsqu’ils en discutent avec les familles. Dans les séries télé, en particulier anglo-saxonnes, les “experts” obtiennent les résultats d’une autopsie en un temps record. Il ne faut surtout pas en conclure que les légistes et les enquêteurs français ne sont pas compétitifs. Loin s’en faut. En fait, la réalité est totalement différente de ce que montrent les œuvres cinématographiques ou télévisuelles. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le nœud du problème repose sur une question d’argent. Dans une administration au budget de plus en plus étriqué, la notion d’économies nécessite de faire des choix. L’incertitude d’une mort naturelle ou accidentelle justifie qu’on ait recours à une autopsie pour procéder à des recherches tous azimuts ou ciblées. Cela coûte cher, et encore plus cher pour obtenir des résultats rapides. Dans le cas qui nous intéresse, je sais pertinemment qu’il faudra environ une ou deux semaines avant que le laboratoire de l’hôpital ne nous les adresse. Une ou deux semaines, voire trois parfois… Bon Dieu ! Impossible de l’avouer à Pénélope Mancheron qui me regarderait comme si j’étais un fonctionnaire qui se contrefiche de son cas et de la notion de service public, me contentant tout bonnement d’attendre la fin de la journée, les yeux rivés sur l’horloge, ou, pire encore, comme si j’y mettais une flagrante mauvaise volonté. Les familles sont à mille lieues d’imaginer cette consternante vérité. Et nous, flics ou gendarmes, on n’ose pas le leur dire, de même qu’on ne peut leur conseiller une inhumation plutôt que la crémation. En effet, si, après ces longues semaines d’attente, les résultats du laboratoire mettent finalement en lumière que la mort n’était pas naturelle, après une crémation il n’y a plus rien à chercher. Alors que si le corps a été inhumé, il est encore possible de l’exhumer pour procéder à de nouveaux examens sur les cheveux, les os…
Négligeant sa question et cherchant sans en avoir l’air à l’éluder, car je n’ai pas de réponse concrète à lui apporter, je tape en touche, changeant de sujet :
— Je voulais profiter de ce rendez-vous pour vous rassurer sur ce point, car il ne fait quasiment pas de doute que son décès ait une origine on ne peut plus naturelle. Ce qui est réconfortant, je crois… Dans cette douloureuse épreuve, savoir qu’il est parti de sa bonne mort, et sans souffrir, est quelque part un soulagement…
Un lourd silence s’ensuit, que je m’efforce de briser en posant la première question qui me vient :
— Avez-vous commencé les démarches inhérentes aux obsèques ?
— Non. Je ne sais pas par où débuter. Il va falloir que je m’y colle, ainsi qu’à la vente de la maison. Pour sa voiture, je pense la garder. Enfin, peut-être…
Des larmes ourlent ses paupières. Déjà submergée par l’émotion du décès, elle semble découvrir que l’épreuve est loin d’être terminée. Alors qu’elle déplie un mouchoir en papier, je juge utile de la guider.
— Contactez son notaire, s’il en avait un. Il pourra gérer certaines tracasseries pour la succession, comme celles avec la banque par exemple. C’est son métier, il saura vous conseiller…
Il n’y a plus rien à dire, ou si peu. La conversation roule quelques minutes mais ne s’éternise pas. Un peu plus tard, seul dans mon bureau, je range le dossier, sachant que je n’aurai pas l’occasion de l’ouvrir avant quelques semaines, pour y glisser les résultats d’analyses toxicologiques, avant de le ranger ad vitam… aeternam.
*Voir Escale forcée à Brest, même auteur, même collection.