IIIMars a laissé la place à avril depuis quelques jours. Mes équipiers et moi avons chacun un portefeuille de dossiers en cours, de sorte que le travail ne manque pas. Nous en avons par-dessus la tête, à tel point que les facétieux Justin et Simon ne se sont même pas fendus d’un quelconque délire le premier jour du mois. La politique du résultat a eu raison de l’inoffensif et récréatif Poisson d’avril. À défaut d’affaire exceptionnelle à élucider, genre un homicide ou un mirifique braquage, seules comptent les saisies de produits illicites. Alors, casque sur les oreilles, chacun est isolé dans son bureau pour retranscrire des appels téléphoniques ou des SMS de gaillards placés sous écoute. Et comme ceux-ci ne sont pas des lapins de trois semaines, ils se gardent bien de ne pas balancer de paroles pouvant étayer nos soupçons ou orienter nos recherches.
Peu après onze heures, ce mardi, je repère dans le courrier fraîchement livré, une enveloppe comportant le logo de l’hôpital la Cavale Blanche de Brest. Négligeant les autres lettres, je commence par celle-là. Je pressens immédiatement qu’elle est liée à l’affaire Victor Mancheron, ce qui ne tient pas d’un quelconque pouvoir divinatoire, mais plus simplement du fait que nous n’attendons rien d’autre du laboratoire. Ayant ouvert l’enveloppe, je constate que le rapport contient au bas mot une trentaine ou une quarantaine de pages. Instantanément, je revois la légiste Margot Besson, quand elle a rempli quatre flacons, deux à des fins d’analyses, deux autres pour archivage, dans l’attente d’une toujours possible contre-expertise. À partir du sang prélevé en périphérie du cœur de la victime, une espèce de robot a recherché des molécules dont il en a environ six cents en mémoire. Pour me simplifier la tâche et rendre accessibles les informations au profane que je suis, une note résume le bilan en des termes moins scientifiques que le reste du rapport. Je zappe les mentions obligatoires, comme le rappel de la mission, la liste des scellés et leur descriptif, le bris des scellés, les techniques et machines utilisées pour les analyses, l’interaction entre les molécules… Cela laissé de côté, je lis qu’il n’y a nulle trace d’alcool, pas plus que de produit stupéfiant. Si l’ensemble des tests sont négatifs à telle ou telle autre substance, je relève un taux anormalement élevé d’un produit au nom impossible à mémoriser pour le commun des mortels. Pour être certain de ne pas me tromper, je prends le temps de relire la ligne en question.
Je poursuis ma lecture pendant quelques minutes encore, avant de m’y résigner : en préambule à un appel à Pénélope Mancheron, un coup de fil au médecin légiste se révèle indispensable pour que je ne raconte pas de bêtise à la demoiselle. La femme de science est parfaitement apte à apporter de la lumière sur des zones particulièrement opaques pour un premier venu comme moi. Coup de chance, elle décroche dès la troisième sonnerie, alors qu’elle aurait très bien pu être dans sa nécropsie, en train de disséquer un corps, de peser des organes ou de se livrer à d’autres réjouissances du même acabit.
— Bonjour Margot, ici Maxime Moreau, à Quimper. Tu vas bien ?
— Salut, beau capitaine ! Je vais très bien. Et toi ?
— Impeccable. Te souviens-tu du corps que je t’ai amené, il y a environ quinze jours ? Celui du directeur du Musée de la Pêche de Concarneau…
— Heureusement que tu précises de qui il s’agissait, parce que des macchabées, j’en vois tous les jours. Pour en revenir à ton client, je ne m’en souviens pas de manière indélébile, mais il me semble qu’il n’y avait rien de spécial… si ?
Son interrogation est une invitation à divulguer le motif de mon appel.
— Je n’en sais rien encore. Ce jour-là, tu as conclu à une autopsie blanche et, par précaution, tu as adressé au labo de l’hôpital deux flacons de sang. Je viens de recevoir les résultats, et il s’avère qu’avant d’appeler sa fille et de clore le dossier, je souhaiterais une ou deux précisions…
— Je suis devant mon ordinateur, dit-elle. Le labo m’adresse systématiquement une copie des résultats. Laisse-moi regarder, que je me fasse une idée…
Il s’écoule une trentaine de secondes, avant qu’elle n’émette :
— Voyons… Qu’est-ce qui te chagrine ?
— Sur la trentième feuille. En haut, la quatrième ligne. Tu y es ?
— Attends… j’y suis… bla bla bla… Whaou ! Oh la vache ! Il y a un truc, là !
— Tu vois, ce n’est pas très normal. Raconte… Qu’est-ce qui te fait réagir comme cela ?
— Tu y connais un rayon en screening métabolique ? Ça te parle un choc anaphylactique ?
— Pas du tout. Tu es certaine que c’est du français ?
— Ne plaisante pas, Max, c’est du sérieux. Que je te résume, en français de tous les jours. Le taux d’histamine de ton gars est énorme. Ce n’est pas de ça qu’il est décédé, mais il n’empêche qu’il y a un problème.
— C’est quoi, ce taux ? Comment peut-on expliquer son décès, alors ?
— Je vais faire simple, Max, histoire de ne pas te prendre la tête. Lorsqu’un individu ingère une substance empoisonnée ou lorsqu’il est piqué par une abeille ou mordu par une vipère, son organisme produit de l’histamine. C’est comme une défense à l’agression que subit son corps. La quantité produite est proportionnelle à l’attaque. En l’occurrence, dans le cas qui nous intéresse, la quantité dépasse de loin ce que j’ai pu voir dans ma carrière.
— Tu veux donc dire qu’il a été empoisonné ?
— Je le dis sans le dire, puisque rien ne précise la nature de l’empoisonnement. En clair, au vu du taux d’histamine, l’agression sur son organisme était conséquente.
Quelques secondes d’intense cogitation, chacun à un bout du téléphone, puis je demande :
— Une exhumation permettrait de retrouver la nature de cet empoisonnement ?
— Impossible d’être catégorique, comme ça, de but en blanc. Reste en ligne, je consulte le dossier d’autopsie. Quoique… Ça va me prendre du temps… Je te rappelle dès que j’ai épluché le dossier.
— Aujourd’hui ou il te faudra plus de temps ?
— Aujourd’hui ! Accorde-moi un délai pour compulser le rapport et procéder à quelques recherches, et je te rappelle avant midi. À plus !
*
Margot Besson tient parole.
— Alors ?
— Avant que je ne te renseigne, fait-elle avec le plus grand sérieux, j’ai une petite question : sait-on à quel moment de la journée est décédée la victime ?
— Pas avec précision. On a découvert son corps au petit matin sur son lieu de travail. La logique voudrait qu’il eût dû quitté cet endroit vers dix-huit ou dix-neuf heures. Il est donc rationnel de penser qu’il est mort sensiblement à ce moment-là ou un peu plus tard. De plus, la rigidité cadavérique était avérée, ce qui exclut qu’il soit décédé le matin, peu avant la découverte de son corps.
— D’accord, ça confirme mes soupçons. Je t’en parlerai plus tard. Je continue à te le faire en français de tous les jours, sinon tu vas y perdre ton latin.
— Margot, tout à l’heure c’est toi qui me demandais de ne pas plaisanter.
— Pardon chef, c’était juste pour le fun, l’allusion français latin. Je ne le ferai plus, promis juré. Donc, les résultats du laboratoire mettent en évidence un taux hors norme d’histamine. On ne peut évoquer un empoisonnement, puisque sinon le poison serait, lui aussi, mis en exergue par l’examen toxicologique. Tu me suis, jusque-là ?
— Oui, jusque-là c’est d’une implacable logique. Vas-y, continue…
— On peut donc en déduire que si l’organisme a produit énormément d’histamine et que rien d’autre n’apparaît, c’est que ce qui a créé l’empoisonnement est d’origine naturelle.
— Tu es en train de me perdre. Je comprends ton cheminement, mais je ne vois pas où tu veux en venir.
— Patiente, il n’y en a plus pour longtemps. Je n’avais pas prélevé seulement du sang, lors de l’autopsie, mais également de l’urine, de la bile, le bol alimentaire, des cheveux pour une recherche toxicologique… Ma question, quant à l’heure supposée de la mort, prend ici tout son sens, car soit il avait mangé du pain ou des gâteaux au petit-déjeuner, soit il en avait mangé dans l’après-midi. Comme les gosses lorsqu’ils prennent leur goûter. Donc, concernant le bol alimentaire, l’estomac était vide de son repas de midi, mais contenait, comme l’indique le biologiste dans son rapport, ce qu’il avait absorbé dans l’après-midi. Ne me demande pas ce que c’était, l’état de digestion ne permet pas de le savoir, mais il est établi qu’il y avait des composants de farine. De là à supposer qu’il ait mangé du pain ou s’est régalé de gâteaux, il n’y a qu’un pas que nous pouvons allégrement franchir. Or, il est bien connu que les gâteaux font grossir mais ne tuent pas. Tu es d’accord sur le principe ?
— Oui. Tu me fais languir !
— Eh bien, accroche-toi, parce que voici le dénouement. Dans la composition des gâteaux, et en particulier de la farine, il y a un élément que tout le monde ne supporte pas. Lorsqu’on le sait, on prend ses précautions, mais quand on l’ignore, on en paye le prix.
— On en paye le prix en passant l’arme à gauche ? Juste avec un gâteau ou un morceau de pain ?
— Non, et heureusement, sinon je ne serais plus là, tant j’en ai avalé depuis que je suis née. Cet élément, c’est le gluten. Tu sais si ton client se savait intolérant ?
— Aucune idée ! C’est la première fois que j’entends qu’une absorption de gluten peut s’avérer mortelle. Attends, je griffonne un mot pour poser la question à sa fille, dis-je en attrapant stylo et papier.
— Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit, Max ; le gluten n’est pas mortel. L’intolérance au gluten est ce que l’on nomme une maladie cœliaque, pour laquelle il n’y a pas de médicament. En général, l’individu souffre de diarrhées et de vomissements. Si cela dure, il y a une perte de poids, comme lors d’une gastro-entérite. Pour d’autres personnes, il peut y avoir des complications, genre des villosités intestinales, en particulier au niveau de l’intestin grêle, qui peuvent entraîner une destruction de la paroi intestinale. Tout dépend du degré d’intolérance et de la quantité absorbée.
— Pas très drôle, tout ça !
— Tu sais aussi bien que moi que nous ne sommes pas tous égaux devant la maladie. Je te rassure quand même, ces cas sont une minorité de chez minorité, mais les personnes qui se savent intolérantes doivent être intransigeantes et ne prendre aucun risque.
Même si elle ne lève pas le voile sur l’origine du décès, son discours est intéressant à plus d’un titre, puisqu’il m’informe sur une maladie que j’ignorais si machiavélique. En revanche, je suis toujours dans le flou.
— Soyons plus terre à terre, Margot : qu’en est-il de la mort de Victor Mancheron ?
— Nous venons de voir l’épisode histamine, qu’il soit consécutif à l’absorption de gluten ou autre chose et qui me trouble, même si rien n’indique qu’il y ait eu volonté de lui nuire. C’est pour cela que je te disais qu’on ne peut évoquer un empoisonnement, car le gluten est d’origine naturelle. Cependant, il se trouve que l’examen toxicologique fait aussi état de la présence de molécules d’un bêtabloquant. Tu sais si Mancheron avait des problèmes d’ordre cardiaque ?
— Aucune idée. Je note d’en parler aussi à sa fille, fais-je en reprenant le stylo. C’est quoi, cette histoire de bêtabloquant ? Tu peux développer ?
— Les bêtabloquants sont utilisés pour traiter des problèmes d’hypertension artérielle ou de maladie coronarienne. Je t’en parle simplement parce que, hormis le taux d’histamine élevé et la présence de molécules que l’on retrouve dans les bêtabloquants, rien d’autre n’indique la cause de la mort.
Quelques secondes nous sont indispensables pour digérer ces informations et tracer le cap à suivre. Tandis que je réfléchis, mes yeux se posent sur la feuille devant moi. Pour progresser, notre conversation ne peut se passer de renseignements extérieurs. Un appel à Pénélope Mancheron se révèle indispensable.
— Margot, c’est abuser de ton précieux temps que de te rappeler dans quelques minutes ? Dans l’intervalle, je me fais fort de contacter la fille Mancheron et, grâce à elle, nous aurons les réponses aux questions qui nous tarabustent.
— Pas con du tout, Max. Je vérifie quelques trucs, en attendant ton coup de fil…