Chapitre III

1960 Mots
IIIYvon Gloanoc décida de descendre au “Passage” une bonne heure avant l’étrange rendez-vous fixé à une heure du matin précisément, par un mystérieux individu. Un message rédigé à la main, glissé dans une enveloppe. Elle avait été coincée le matin même de ce mercredi, sous l’un des essuie-glaces de sa voiture, garée sur le parking du Centre Leclerc de Ploudalmézeau où il s’était rendu pour effectuer quelques achats. Outre l’horaire, une phrase figurait, dans une écriture volontairement maquillée, presque enfantine : « Je sais QUI a tué ton frère. » Il n’avait prévenu personne de la réception de cette invitation inattendue concernant le meurtre d’Antoine, de deux ans son aîné, dans des conditions horribles, la veille. Ça sentait le piège à plein nez. Pourquoi ce rendez-vous nocturne, à l’endroit précis où avait été découvert le corps immergé d’Axel Savier, en fin de matinée du même jour ? Mais rien ni personne ne l’effrayait. Il suffisait d’être préparé. Il avait soigneusement réfléchi à la manière dont il aborderait ce contact. Si toutefois il ne s’agissait pas là, ni plus ni moins, que d’un macabre canular. D’un autre côté, après analyse de la lettre, il songeait que son auteur pouvait aussi dire vrai, en déclarant avoir bel et bien été témoin de l’assassinat d’Antoine. C’est à tout cela qu’il pensait en marchant, perpétuellement sur le qui-vive, le long de la rue du Stellac’h. Il y avait des flics dans tous les coins. L’exécution d’Axel Savier, celle de son frère Antoine, plus le crime de Brest, relatés largement par les journaux, faisaient que la commune était sous très haute surveillance. Discrète mais bien présente. Le type assassiné à Brest était aussi installé ici, en pleine cambrousse, mais n’était pas originaire du pays. Il ne le connaissait pas. Tragique coïncidence ou affaires liées ? Yvon Gloanoc louait un appartement à Brélès, à quelques kilomètres de Saint-Pabu, en direction de Plouarzel. Il avait pris la précaution de ne pas venir en voiture. Pour ce déplacement, il avait jugé plus sûr d’utiliser son scooter, plus discret, moins susceptible d’être arrêté pour un possible contrôle de gendarmerie. Il n’y en avait jamais eu autant depuis les terribles et récents événements. Pourtant, ce soir, ça semblait s’être un peu calmé, mais il restait sur ses gardes. La nuit était d’un noir d’encre. Aucune étoile n’était visible. Le ciel s’était plombé en soirée, après une journée pourtant bien ensoleillée. Il s’en félicita. Cette atmosphère cotonneuse était son alliée. Une haine féroce l’animait, mêlée à un chagrin immense. Si jamais il retrouvait l’ordure qui avait fait ça… Un des Kerdérec, il en était persuadé. Axel Savier et son propre frère avaient été liquidés au cours de la même nuit. Aucun Kerdérec… Pour lui, il s’agissait là presque d’une preuve, tant leurs familles se détestaient viscéralement. Le déclencheur de cette animosité remontait à deux ans. Il s’était produit dans une boîte de nuit où Antoine, Axel Savier et Ronan Kerdérec s’étaient retrouvés par hasard. L’alcool aidant, le ton était monté, les provocations avaient fusé, suivies d’insultes. La nuit avait été chaude, s’était achevée dans un pugilat indescriptible, avec plaies et bosses. La rixe avait laissé quelques cicatrices. Des représailles avaient été promises. Des menaces bien pesées, suivies de passages aux actes. Et cette situation perdurait depuis des mois et des mois… En ressassant ces événements, il s’assura instinctivement, une énième fois, de la présence, dans la poche de son blouson, de l’automatique prêt à l’emploi. Il se l’était procuré de manière tout à fait illégale, à Paris, après avoir eu connaissance d’un réseauobscur, spécialisé dans le trafic d’armes. Le contact dur et froid le rassura. Il n’hésiterait pas à s’en servir le cas échéant, sans l’ombre d’un quelconque scrupule. Tête brûlée depuis son plus jeune âge, son service militaire effectué dans les commandos parachutistes n’avait pas arrangé son caractère hargneux et revanchard, bien au contraire. A vingt-sept ans, il était loin d’être un agneau. Au fond de l’autre poche, sa main rencontra un paquet de Gitanes. Il marqua le pas et en alluma une, avec précaution, faisant jaillir la flamme du briquet bien à l’abri au creux de ses mains jointes. Il ne fallait surtout pas attirer l’attention. Il reprit sa marche, après s’être minutieusement assuré qu’il n’était pas suivi. Plutôt que d’emprunter la rue du Passage descendant directement à la vieille cale, il décida de continuer tout droit, afin d’atteindre cette dernière par la plage de Beniguet, puis celle de Ganaoc. De là, en passant par les rochers, il parviendrait à l’endroit idéal. Il n’avait que faire de l’obscurité. Elle ne gênerait en aucun cas sa progression. Il connaissait chaque piège imposant parfois une escalade malaisée. Pour l’avoir très souvent fréquenté pendant son enfance, cet endroit ne recelait plus de secrets pour lui. Ce détour aurait l’avantage, d’une part, d’éviter toute rencontre fortuite, d’autre part d’accéder à la vieille cale de la manière la plus discrète qui soit et d’y dénicher le poste d’observation adéquat. Mais il savait déjà lequel, de mémoire, d’où il pourrait embrasser le Passage dans son intégralité, d’un simple coup d’œil, sans risquer d’être repéré. « Prudence est mère de sûreté », pensa-t-il. Agile comme un chat, parvenu sans encombre à l’endroit pressenti, il s’accroupit, resta quelques minutes immobile, tous les sens en éveil. Ses yeux, depuis longtemps, s’étaient accoutumés à l’opacité pourtant profonde de la nuit. Des lueurs ténues laissaient distinguer des détails fugaces. Tel un félin à l’affût, il scruta les alentours. Un silence impressionnant régnait, uniquement troublé par le léger chuintement de l’eau léchant les rochers, en bordure de sa cachette. La petite brise nocturne un peu fraîche l’incita à remonter le col de son blouson. Il consulta sa montre. Minuit dix. Il estima son avance raisonnable. “L’autre” était susceptible d’avoir eu la même idée… Ces minutes d’observation lui confirmèrent qu’il était bien seul, pour le moment. Le plus discrètement possible, il alluma une nouvelle cigarette qu’il grilla lentement, en prenant soin de ne pas exposer le bout incandescent au regard d’un éventuel autre épieur. Il s’installa dans l’attente. Sur l’aber, semblable à une large rivière d’encre, seule se devinait la masse encore plus noire des bateaux éparpillés, au mouillage. Yvon Gloanoc eut une pensée pour son frère lâchement assassiné, dans d’atroces conditions, et réprima un haut-le-cœur. Il serra les dents. En saurait-il plus dans les minutes à venir ? Connaîtrait-il enfin la vérité ? Qui pouvait bien être le mystérieux auteur de ce message ? Allait-il venir ? Les questions s’accumulaient. Il réfléchissait à toute vitesse, brûlant ces minutes d’attente en réflexions, pour mieux les supporter et raccourcir le temps. Il risqua de nouveau un œil au-dessus du roc derrière lequel il s’était abrité. Toujours rien. Calme plat. Minuit quarante-cinq. Encore un petit quart d’heure… Une furieuse envie de fumer encore le tenailla, mais il renonça. Provoquée par une montée d’adrénaline, non par besoin, indiscutablement. Ce n’était pas le moment de faire la connerie d’être repéré. Pour compenser ce manque, il palpa la poche dans laquelle se trouvait l’automatique. L’arme lui procurait un indéniable sentiment de sécurité. * Sur la rive opposée de l’aber, en face de la cale du Passage, côté Landéda, la silhouette entièrement vêtue de noir grimpa, avec lenteur, à bord de son petit canot. Elle prenait d’infinies précautions dans ses moindres mouvements. A ses pieds reposait le 22 long rifle déjà responsable du meurtre d’Axel Savier. Avant toute chose, la silhouette enfila une cagoule uniquement percée au niveau des yeux. Professionnel jusqu’au bout des ongles, l’inquiétant personnage tenait à ce que même son visage se confondît avec la nuit. La silhouette entama alors sa courte traversée de l’aber, une navigation à la rame, en zigzags, bien pensée, sautant d’un bateau à l’autre, épousant ceux-ci au plus près afin de se fondre dans leur masse engloutie par les ténèbres. Ceci, bien sûr, dans le but d’éviter à tout prix d’être aperçue de la rive opposée. La silhouette se disait qu’elle n’avait pas droit à l’erreur. * Yvon Gloanoc s’enquit de l’heure une ultime fois. Six minutes avant l’heure fatidique. Subrepticement, il se redressa. Son immobilisme forcé commençait sérieusement à lui engourdir les reins. Il fut soudain attiré par un mouvement furtif. Il semblait enfin se passer quelque chose. Une ombre venait d’apparaître. A pas très lents, elle descendait la cale empierrée. Son contact, assurément. Légèrement en avance. Le message énigmatique ne résultait donc pas d’une plaisanterie de mauvais goût. Il s’interrogea sur la meilleure manière de procéder. Depuis sa cachette, l’obscurité lui interdisait toute identification objective du nouvel arrivant. Son allure, autant qu’il puisse en juger, ne lui rappelait personne de connu. Il réfléchit rapidement et décida carrément de le héler depuis sa planque, afin de savoir exactement à qui il avait affaire. En cas de coup tordu, il restait protégé. Il extirpa l’automatique de son blouson et garda l’arme, le doigt sur la gâchette, à hauteur de sa joue. Sur le point de se signaler, les mots restèrent bloqués au fond de sa gorge. Un coup d’œil instinctif sur l’aber venait de l’alerter. Sa tension était extrême. Il vissa son regard sur une petite tache noire qui se décollait de la masse d’un bateau. Imperceptiblement, elle dérivait vers la cale, au milieu de laquelle l’homme s’était arrêté. Lui ne semblait pas avoir remarqué l’ombre furtive glissant sur l’eau. Yvon Gloanoc jugea qu’il devait avoir le regard porté ailleurs ou, autre possibilité, qu’il avait une acuité visuelle inférieure à la sienne… Il voulut déglutir et se rendit compte que sa bouche était aussi sèche qu’un caillou perdu en plein désert. « C’est quoi ce bordel ? », réalisa-t-il, revenant sur sa décision et préférant attendre la suite des événements. Ils étaient désormais trois, et ça, ce n’était pas prévu au programme… Puis tout alla très vite. Une détonation sèche, presqu’aussitôt suivie d’une autre, accompagnées de deux éclairs fulgurants, en provenance de la tache sur l’aber, trouèrent le silence et déchirèrent les ténèbres. Abasourdi, Yvon Gloanoc perçut le cri de douleur de l’homme sur la cale, avant qu’il ne s’affaissât. Déjà le mystérieux tireur rebroussait chemin, très rapidement, à grands coups d’avirons, sans plus chercher à se dissimuler, pour regagner son point de départ. Remis de sa stupeur, Yvon Gloanoc eut l’idée de faire feu en direction de l’embarcation, mais celle-ci fut vite absorbée entre les bateaux. De toute façon, à cette distance, il estima trop aléatoire la chance d’atteindre sa cible. De plus, en le manquant, l’autre saurait qu’il y avait eu un témoin à son acte criminel. Il rangea l’automatique à sa place. C’était mieux ainsi. Brusquement, une terrible hypothèse s’imposa à son esprit. Et si… l’inconnu qui gisait sur la cale N’AVAIT PAS DÛ S’Y TROUVER ? Les cartes auraient alors été redistribuées… Le tireur aurait-il pu confondre cet homme avec lui, Yvon Gloanoc, la vraie cible, commettant du coup une tragique méprise ? Ainsi analysée, la situation prouvait que c’était LUI qu’on voulait supprimer, après son frère. Malgré son courage et sa capacité à faire face aux conditions les plus délicates, un frisson lui glaça la colonne vertébrale. Si cette hypothèse s’avérait exacte, qui pouvait bien leur en vouloir au point de désirer éliminer les membres de sa famille ? Et pourquoi Axel Savier ? Un des Kerdérec, ça lui paraissait plus évident que jamais. Il pensa tout de suite à Gwendal qui, comme par hasard, habitait de l’autre côté de l’aber, et qui plus est, pas très loin de la rive. Il secoua la tête. Il avait un mal fou à rester lucide. Surmontant une appréhension qu’il ne se connaissait pas, il décida d’en avoir le cœur net et d’aller vérifier qui était l’individu touché par les tirs. Peut-être le connaissait-il… L’autre devait avoir déjà abordé la rive opposée et s’être évaporé dans la nature. Il ne risquait plus rien à se découvrir, en restant tout de même prudent… Ce n’était pas le moment de se faire piquer par des flics embusqués ! Il temporisa encore trois minutes. Rien ne bougeait. Il n’y avait donc personne. Avec la méfiance qui le caractérisait, il fut bientôt près du corps inanimé. La flamme de son briquet jaillit entre ses doigts. L’homme gisait sur le dos, inconscient. Il n’avait jamais vu ce type, n’avait aucun souvenir de l’avoir rencontré, même furtivement, à Saint-Pabu ni ailleurs. Physionomiste, il en était certain. Il apposa sa main contre son cou, constata qu’il vivait encore. Mais pour combien de temps ? Il jura. Du sang coulait en abondance et serpentait entre les pierres inégales de la jetée. Il paraissait salement touché. Malgré la fraîcheur nocturne, des gouttes de sueur se mirent à perler sur son front. Si son raisonnement était exact, c’est très probablement lui qui aurait dû se trouver à sa place… Il décida, de façon anonyme, d’alerter les secours avec son portable. Yvon Gloanoc était loin d’être un saint, mais il n’était pas dépourvu d’humanité au point de laisser quelqu’un mourir sans réagir, a fortiori s’il n’avait rien contre lui. Cette nuit, il avait l’occasion de sauver la vie d’un homme, bien qu’il en doutât au constat de son état. Si cet inconnu pouvait être pris en charge à temps, il devait tout faire pour ça.
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