IV— Alexandre, boucle ta ceinture, s’il te plaît. Tout de suite !
— Mais, maman… Ma game boy est tombée et je ne peux pas l’attraper, sans me détacher…
— Tu n’avais qu’à faire attention ! Allez, dépêche-toi ! Avec toute cette circulation, c’est dangereux, tu comprends ? En voiture, on ne doit jamais se détacher. Il faut absolument rester sanglé, même à l’arrière. Sans compter que je risque une amende, si les gendarmes nous arrêtent !
Alexandre se moqua :
— Eh ben, papa la fera sauter !
— Tu as vraiment réponse à tout, toi, hein ?
A quatre pattes, il récupéra sa mini-console disparue sous le siège, se réinstalla, puis se replongea dans son jeu là où il l’avait laissé.
Il oublia de boucler sa ceinture.
Ils ne tardèrent pas à quitter le périphérique. Soulagée, Isabelle Savignac estima que, pour une fois, ils avaient eu un sacré coup de chance. Ils avaient évité les bouchons, traditionnel tracas à cet endroit. Son visage s’illumina d’un large sourire. Demain, c’était samedi. Un samedi pas comme les autres.
L’anniversaire d’Olivier.
En conduisant, elle n’espérait qu’une chose : qu’il ne soit pas rentré avant eux, ce soir, à leur maison de campagne en proche banlieue parisienne. Il n’y avait pas beaucoup de risques. Olivier rentrait souvent tard. Avec son métier…
En sortant des galeries de Montparnasse, elle avait maintes fois répété à Alexandre de ne surtout pas vendre la mèche. Le cadeau devait rester secret jusqu’au lendemain. Plongé dans son jeu électronique, Alexandre avait fini par se lasser des recommandations récurrentes de sa mère.
— Oui, je sais ! reprocha-t-il. Tu me l’as dit déjà au moins mille fois ! Je ne dirai rien à papa ! Mon papa chéri ! Je te le promets ! Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer ! Dis, maman, j’aurai droit à un peu de champagne, j’espère ?
— Oui mais… Les secrets, avec toi… ironisa-t-elle. Quant au champagne, juste une goutte, alors. A ton âge…
En ce début de février gratifié d’un froid glacial, la nuit avait enveloppé Paris depuis plus d’une heure. Une pluie mêlée de flocons de neige commença à tomber, réduisant encore la visibilité. Isabelle activa les essuie-glaces, monta un peu le chauffage.
— Tu n’as pas froid ? s’inquiéta-t-elle.
— Je l’ai eu ! Je l’ai eu ! claironna Alexandre, ignorant la question, absorbé par son jeu. C’est la première fois, maman ! Méga-génial ! Je vais pouvoir passer au niveau supérieur ! Mais avant, je sauvegarde ! Pas fou !
Isabelle soupira. Elle ne put s’empêcher de sourire. Comme beaucoup de gamins de huit ans, son fils ne décrochait pas de sa game boy.
On n’arrêtait pas le progrès !
Elle se remémora l’époque où elle aussi avait huit ans et se souvint notamment d’une poupée offerte par ses parents. Elle se rappela la joie qui avait été la sienne en découvrant ce cadeau, déballé en toute hâte au pied du sapin inondé d’ampoules multicolores. Une superbe poupée sur laquelle elle avait flashé en compulsant fébrilement les pages d’un catalogue de Noël. C’était celle-là qu’elle voulait et aucune autre ! Cela paraissait dérisoire, mais ce présent restait un souvenir impérissable. D’ailleurs, elle l’avait gardée précieusement. Elle était au grenier, mais qu’importe l’endroit, elle était là. Au fond d’un carton, elle avait sa place dans leur maison et revêtait une grande valeur sentimentale. C’est grâce à elle qu’elle avait trouvé la force de se consoler de la disparition de son père, brutalement emporté par une maladie incurable.
Pour rien au monde elle ne s’en séparerait ! Protégée dans son petit recoin, elle vivait, depuis des lustres, sa solitude.
Ils approchaient de leur domicile. Encore cinq kilomètres. Le flot intense des automobiles avait fondu comme par enchantement.
Brusquement, l’image de la poupée s’estompa, puis se volatilisa, violemment occultée par la lumière acide, dans ses rétroviseurs, des feux de route, suppléés par quatre projecteurs longue portée, d’un véhicule qui venait de surgir sur leur arrière, à très grande vitesse.
« Il est complètement dingue, celui-là », s’indigna-t-elle en pensée, détournant le rétroviseur intérieur, tant le flash l’éblouissait.
En moins de cinq secondes, toujours plein phares, le chauffard fut pratiquement collé à leur pare-chocs. Alexandre, plongé dans un autre monde, ne se rendit compte de rien, profondément concentré sur sa game boy. Isabelle Savignac bascula dans une frayeur subite, incontrôlable, assaillie par un horrible pressentiment. Elle estima que, vu la hauteur des projecteurs agressifs de cet abruti, il devait s’agir d’un énorme 4 × 4. Sa panique fut à son comble lorsque le véhicule fou les heurta violemment. La Laguna fit une embardée, fut projetée contre le flanc d’une voiture en stationnement. Isabelle tenta de redresser sa trajectoire, mais la pluie mêlée de neige rendait la chaussée extrêmement glissante. Une véritable patinoire.
Malgré ses excellents réflexes, elle perdit définitivement le contrôle, après un second choc tout aussi v*****t. La Laguna n’obéissait plus à ses efforts désespérés pour tenter de rétablir la situation. A l’arrière, Alexandre roula d’une portière à l’autre. Sa console lui échappa des mains. Épouvanté par les chocs successifs et les embardées de la voiture, il poussa un hurlement déchirant. Devant ses propres phares, Isabelle Savignac vit avec horreur se rapprocher, à vive allure, une large façade blanchâtre. Dans une tentative ultime, désespérée, elle s’arc-bouta sur la pédale de frein.
Sa dernière vision fut l’apparition, très nette, du visage d’Olivier et d’images du passé, une fraction de seconde avant que la Laguna ne vienne percuter le mur de plein fouet.
L’effroyable vacarme de la tôle qui s’écrase lui explosa les tympans.
* * *
Une sensation de choc bien réelle, sitôt suivie d’une douleur fulgurante, amplifiée par la brutale émergence d’un sommeil peuplé de fantômes, le fit se redresser d’un coup.
Il se retrouva assis dans son lit, sans s’en être rendu compte.
Hagard, collant de transpiration, désorienté, Olivier Savignac sortait violemment de cette nouvelle nuit agitée par ce cauchemar terrible, récurrent.
Il ferma les yeux. Ils lui semblaient prêts à exploser, à jaillir de leurs orbites pour partir se scotcher au mur d’en face. Un mal de crâne épouvantable enserra ses tempes, comme si sa tête était prisonnière des mâchoires d’un étau. Pour couronner le tout, il avait la sensation qu’on lui avait bourré la bouche de coton, tant elle lui semblait pâteuse.
Un geste incontrôlé, brusque, l’avait extirpé des visions d’horreur de la fin de ce maudit cauchemar.
Dans une réaction inconsciente, le dessus de sa main droite était venue heurter brutalement l’angle du chevet, projetant lampe et radioréveil au sol.
Dans la pénombre, il se força à examiner l’hématome naissant, déjà bien bleu, prouvant qu’une veine en avait pris un coup.
Il n’était pas douillet. L’application d’une pommade adaptée soignerait ce léger traumatisme.
De l’autre main, il épongea son front ruisselant, puis chercha sa montre. A tâtons, il la trouva au pied du meuble de chevet d’où elle était également tombée.
Cinq heures dix du matin.
Il posa ses pieds sur le parquet. Celui-ci lui parut froid. La tête baissée, il resta assis au bord du lit largement défait, signe de son intense agitation nocturne, puis cacha son visage au creux de ses mains.
Ce foutu mal de tête…
Isabelle… Alexandre… L’accident…
Toujours ces maudites images, ce film intolérable… Il revenait souvent. Toujours le même scénario d’horreur. Il en appréhendait de se coucher, mais se refusait à absorber quelconque somnifère.
Il tenta de réfléchir et de se souvenir, à travers ce nouveau rêve épouvantable, de quelque chose de nouveau. Il s’y força, malgré sa migraine. Mais cette dernière prenait de l’ampleur.
Six soleils… Oui, voilà ce que lui livrait son cerveau meurtri.
Six soleils diffusant une lumière intense, glaciale, réunis en un seul flash, d’un éclat insoutenable.
Quelle était la signification de cette vision ?
Ce n’était même pas un élément d’appréciation utilisable. Seulement quelque chose d’irréel.
Oui. Six soleils fondus en un seul.
Son esprit déraillait, du moins le croyait-il, torturé, encrassé par ce réveil sauvage. Péniblement, il se mit debout, ce qui eut pour conséquence d’accentuer le battement de tambour logé dans sa boîte crânienne. Ahuri, il marcha d’un pas mal assuré vers le commutateur de la chambre. Une lumière crue et aveuglante éclaboussa la pièce. Il renonça et éteignit aussitôt. L’éclairage de la salle de bain était beaucoup moins agressif. A l’extérieur, la circulation s’amplifiait. Plus ça irait, plus le bruit des moteurs, encore espacé, deviendrait un incessant et un assourdissant bourdonnement.
Avant de se glisser sous la douche, il décida, tel un robot, d’inspecter l’armoire à pharmacie, en quête d’un Efferalgan codéiné, afin de calmer au plus vite cette douleur encéphalique qui ne semblait pas décidée à céder un pouce de terrain.
Il se serait cuité la veille que son état n’eût pas été pire. Et ce n’était pas le cas.
Les bras ballants, il resta longtemps prostré sous l’eau tiède, la tête rejetée en arrière, sans bouger. Elle agissait telle un baume purificateur, apaisant. Il se sentait sale. Physiquement, mais surtout moralement. Isabelle, sa femme, et Alexandre qui aurait douze ans passés aujourd’hui l’obsédaient. Cet accident qui les avait tués tous les deux, un peu plus de quatre ans auparavant, restait une énigme. Il se sentait minable. Lui, le super flic du Quai des Orfèvres, l’homme que toute la Crim’ parisienne reconnaissait pour être l’un des meilleurs, lui, l’inspecteur fétiche de toute une corporation, également reconnu par nombre de VIP du Ministère de l’Intérieur, n’avait jamais réussi à élucider les circonstances exactes de ce drame.
Son drame.
Son calvaire quotidien.
Oui, ce matin encore, il se sentait plus que jamais frustré, impuissant, coupable, infiniment malheureux aussi, comme à chaque fois que ce maudit cauchemar revenait hanter ses nuits.
Cependant, au fond de lui-même, il gardait espoir.
Plusieurs cafés corsés achevèrent de le sortir de sa torpeur. Il nota avec satisfaction que la codéine commençait à faire du bon boulot. Par précaution, il décida d’emporter le tube.
Il renonça à se raser, s’habilla et sortit de l’immeuble du boulevard Saint-Germain.
La capitale était grise. Il avait plu dans la nuit. Noyé dans son bitume luisant, Paris le dégoûtait de plus en plus. Alors qu’il rejoignait sa voiture, il trouva les odeurs de gazole et les vapeurs d’essence, plus écœurantes et le bruit discontinu, plus agressif que jamais.
Il laissa échapper un profond soupir et lança le moteur.
Direction le 36, Quai des Orfèvres.
Il ne se doutait pas que, en ce petit matin d’avril au temps chagrin, comme lui, “Gogo”, alias le commissaire Gautherin, était d’une humeur massacrante.
Et son supérieur hiérarchique avait de très bonnes raisons d’être dans tous ses états…
* * *
Dans la ruche bourdonnante que constituait le service anti-criminalité, chaque fonctionnaire de police passait comme une fusée devant le bureau vitré du commissaire Bernard Gautherin, sans y jeter un coup d’œil, même furtif, de peur de croiser son regard.
Réveillé en fanfare par le téléphone vers trois heures trente du matin, il ne parvenait pas à calmer sa fureur et demeurait totalement inabordable.
La seule personne à s’être risquée à frapper à sa porte, pour lui faire part d’un rapport, était une jeune femme du service.
Les inspecteurs et autres policiers présents, suffoqués, avaient gonflé les joues et ouvert des yeux ronds d’indignation en percevant les éclats de voix qui émanaient du bureau de “Gogo”. Elle en était ressortie moins de trois minutes plus tard, plus pâle qu’un cachet d’aspirine, après avoir écopé d’une engueulade aussi incompréhensible qu’injustifiée. La mine ahurie de leur infortunée collègue les avait laissés pantois. Plusieurs d’entre eux s’étaient aussitôt précipités pour la réconforter, sans pouvoir l’empêcher de fondre en larmes.
Largement écœurée, elle était au bord de la syncope.
Les passages répétés, derrière sa vitre, bien que tout à fait normaux, finirent par excéder Bernard Gautherin. Il bondit de son fauteuil et balança à travers la pièce l’épais dossier qu’il tenait en main. Une neige de feuillets s’envola et s’éparpilla tous azimuts. En gestes brusques, il abaissa les rideaux vénitiens afin de s’isoler totalement, avant de revenir s’avachir lourdement au fond du siège en skaï auquel il imprima un mouvement rotatif d’un coup de talon rageur.
Après trois tours sur lui-même, le fauteuil s’immobilisa dans le grincement de son axe.
Les yeux exorbités, il cogna plus qu’il ne posa ses coudes sur le bureau. Il cacha son visage buriné de rides profondes dans ses mains, le frotta énergiquement, puis resta immobile. La lumière crue des néons lui faisait mal. Les pulsations des vaisseaux de ses doigts résonnèrent dans ses yeux clos. Il aspira une grande bouffée d’air qu’il souffla bruyamment dans un long soupir d’exaspération.
Le ciel lui tombait sur la tête !
Témoins de l’épisode des rideaux manipulés avec brutalité, les inspecteurs Mérand, Fichet et Beaulieu se consultèrent du regard.
— Hé bé ! C’est bien la première fois que je le vois dans un tel état ! observa Fichet, estomaqué, les poings sur les hanches. Le patron a pété un câble !
Éric Mérand se frotta le menton.
— D’après Fabien, il est ici depuis quatre heures et demie du mat’. A mon avis, il a dû se passer quelque chose de plutôt gravos, pour qu’il soit rendu à ce point… Notre Gogo n’est pas homme à se laisser aller si facilement. Vous avez vu Élodie ? Elle en a méchamment fait les frais. Totale injustice !