PROLOGUE— Je vais aussi prendre deux sachets de fraises Tagada…
La jeune employée du petit commerce du bourg relève la tête. Machinalement, elle rajuste son chemisier à petits carreaux tombant sur un jean serré. Elle ne glisse jamais le tissu dans la ceinture et elle ne boutonne pas jusqu’en bas. Elle aime bien que le vêtement soit libre. Comme elle.
Quand elle doit vider un sac de pommes de terre nouvelles produites par exemple sur une île, Batz ou Noirmoutier, elle a toujours un effort associé à un mouvement à faire. Elle veut que son corps ne soit pas contraint. Jamais d’ailleurs. Elle y veille. C’est un capital qu’elle protège jalousement.
Elle a peur de paraître trop grosse. Ce n’est qu’une coquetterie féminine parce qu’elle est bien loin d’arborer des formes opulentes comme certaines de ses copines qui se goinfrent de sucreries et de chocolat.
Quand elles passent au magasin, c’est plus à cause d’une addiction au glucose ou au cacao que pour rendre visite à leur amie. Elles repartent la bouche et les poches pleines et elles ne s’offusquent pas des bourrelets qui tentent une sortie au-dessus de la ceinture. Que ça déborde, elles s’en fichent bien, pourvu que quelqu’un s’intéresse à elles. Quand même.
Probablement que ces jeunes filles ne sont pas préoccupées par leur avenir d’épouse et de mère. Elles espèrent davantage pouvoir s’abandonner dans les bras d’un beau mec, le temps d’un plaisir furtif, fort, unique et partagé si possible. Porteur d’espoir parce que c’est déjà arrivé à d’autres. Alors…
Pour l’employée de ce petit commerce de proximité, c’est différent. Elle est plutôt mince de nature même si, quand elle se plante devant une glace, elle se trouve des ondulations disgracieuses côté hanches. C’est le propre des jeunes filles de s’inquiéter de leur ligne, comme s’il n’y avait que cela pour attirer le regard des garçons… De quoi produire une génération d’anorexiques maladives et suicidaires.
Il n’y a que sur sa poitrine qu’elle n’a rien à dire. Elle s’enorgueillit de ne pas l’enfermer dans des bonnets serrés pour se créer un buste qui tient du rêve. Elle n’a besoin d’aucun artifice pour réussir ça et elle est heureuse de cette liberté que lui offre la nature. Elle sait que c’est son point fort.
Justement ! Elle défait toujours un bouton de plus dans le haut de son chemisier pour ne pas paraître trop prude, même si le tissu a tendance à prendre des libertés et à dévoiler un peu trop ses charmes. Il faut raison garder. Il ne s’agit quand même pas de s’offrir au premier venu sans rien recevoir en retour ! Elle ne connaît que trop ces débordements nocturnes qui ne conduisent qu’à l’amertume des matins brumeux.
Mais il y a de la femme en elle et elle n’a absolument pas l’intention de laisser passer sa chance si elle se trouve face à son destin. Elle espère déceler à temps l’étincelle, celle qui… Mais bon, elle verra, le moment venu. Un coup de pouce du destin est d’avance accepté !
Elle aime bien ça aussi, cette liberté vestimentaire. Elle prend plaisir à saisir le regard qui s’égare parce qu’elle se sent plus femme dans les yeux des hommes. C’est plus qu’un jeu, qu’une invitation au voyage. Elle ne laisse pas le rêve de midinette lui envahir l’esprit comme cela arrive à certaines de ses copines. Elle n’attend pas forcément le prince charmant. Surtout que dans son petit bourg, il n’y aura bientôt plus que des personnes âgées à vaquer à leurs occupations. Les jeunes hommes sont en études ou partis ailleurs pour le travail.
Probablement non plus qu’elle ne serait pas très regardante sur l’âge du partenaire, pourvu qu’il ne soit ni trop moche ni trop pauvre. Les occasions ne sont pas nombreuses, on va dire, mais il ne faut quand même pas se méprendre sur ses intentions. Elle s’attache à être une jeune fille d’aujourd’hui. Tout simplement.
Elle observe le client qui lui fait face. Même si son allure un peu particulière peut induire en erreur et le rajeunir d’une manière très insolente, l’homme doit se situer dans la quarantaine. Il arbore une chevelure fournie, façon crinière, sous un chapeau assorti aux vêtements, et une barbe de trois jours bien entretenue, pour se donner un genre. Il est vêtu à la manière d’un gentleman-farmer, pantalon de velours à fines côtes et veston pied-de-poule. Manque plus que le petit foulard en soie pour parfaire la panoplie !
À bien le regarder et l’observer une minute ou deux, il y a quelque chose de fabriqué dans son allure, un je-ne-sais-quoi de pas naturel. À croire qu’il cherche à se donner une image ne correspondant pas précisément à ce qu’il est réellement. Un peu de cinoche pour se cacher derrière un paravent. À espérer que ce ne soit pas celui des larmes…
Mais dans le fond, la jeune employée aime ça, le mystère. C’est une occasion comme une autre de se raconter de belles histoires. Dans son lit, le soir, elle s’endort plus calmement quand elle a exploré son rêve jusqu’au bout.
Depuis le début du printemps, on voit régulièrement le quidam traverser le bourg dans une Volvo break ancien modèle. Il roule lentement comme un taxi en maraude, ce qui ne manque pas d’intriguer les rares passants qui, à pied, accompagnent aisément le déplacement du véhicule en ricanant.
On dit qu’il habite au bord de la rivière dans une grande maison bourgeoise dont l’entretien a été négligé depuis des lustres par des propriétaires occupés à bien autre chose. Il y a des arbres, un jardin de curé et des plantations non maîtrisées qui font qu’il est bien difficile d’apercevoir de la route un pignon, un pan de toit ou une fenêtre de la bâtisse.
Il a loué la propriété à une vieille bigote décatie, partie au soleil soigner ses vieux os avec l’argent d’un industriel, son époux décédé tragiquement il y a peu de temps.
La rumeur, il y a toujours quelques ragots dans les bourgades pour alimenter les discussions sur le parvis de l’église, la rumeur dit qu’on l’a retrouvé écroulé sur son piano, une blessure mortelle à la tempe. Se serait suicidé le grossium de la conserve, un soir de spleen, après quelques notes mélancoliques plaquées sur le clavier… Sauf que l’enquête a mis en évidence quelques incohérences. Dont celle-ci qui est assez gratinée : un droitier se tire une balle dans la tempe droite et non dans la gauche, comme cet industriel envoyé à la casse comme une guimbarde usée. Essayez vous-même, le geste seulement, pas de blague, hein ? et vous verrez que ce n’est ni naturel ni facile.
Ensuite, on a découvert qu’en fait de fer-blanc, il sévissait plutôt dans l’acier dont on fait les armes, véhicules blindés et autres instruments de mort. De quoi bien sûr être un splendide suicidé quand on passe du statut de fournisseur à celui de gêneur.
Elle, la veuve, elle n’a pas investi dans des vêtements de deuil. Une petite voilette pour l’enterrement a suffi pour afficher sa profonde douleur puis, après le passage chez le notaire en compagnie d’un bellâtre gominé, elle s’en est allée sur la côte pour se refaire une santé.
— Vous aimez ?
L’homme relève la tête dans un geste étudié pour ne pas déranger l’ondulation de ses cheveux épais.
À la place de son chapeau d’opérette, il porterait un casque véritable qu’il ne bougerait pas différemment.
Avec une infinie douceur qui semble héritée d’une éducation bourgeoise, il veut indiquer qu’il n’a pas saisi la question.
— Pardon ? dit-il d’une voix soyeuse qui caresse les mots mieux qu’une peau de chamois.
L’employée explique :
— Je vous demandais si vous aimiez ça, les fraises Tagada…
Il esquisse un sourire. Pas question de s’esclaffer, il tente de rester dans le ton de son personnage.
— Parce que vous, oui ? dit-il en appuyant ses mots d’un geste de la main.
La jeune fille accorte se sent en confiance. Les hommes, ça la branche. Toujours. Elle les aime, un point c’est tout ! Pas forcément pour s’abandonner à des débordements qu’elle regretterait ensuite, mais simplement pour se laisser porter par le regard de velours de cet homme qui a beaucoup de charme. Un peu de douceur que diable !
— Faut pas m’en promettre ! dit-elle un peu à l’emporte-pièce, avec une voix qui joue les faubourgs sans y avoir jamais habité. Si je pioche dans le pochon, tout y passe !
Elle a dit pochon et non pas sachet. Lui se penche, avance une main vers un banal paquet de pâtes qu’il caresse machinalement. Machinalement, vraiment ?
— Je crois bien que vous êtes une gourmande… dit-il en plissant les yeux.
— Vous ne vous trompez pas ! en convient-elle sans détour.
À ce moment précis, il se passe quelque chose. Le nuage d’un génie sorti de sa lampe à huile sur une simple caresse. Une sorte de jeu de la séduction à touches discrètes qui n’a pas de raison de les entraîner vers un lit dès que possible mais qui tisse quand même un lien sur lequel l’un ou l’autre pourra tirer le moment venu. Il y a là-dedans la promesse de l’aube comme la certitude de l’acte manqué. À choisir !
Il se redresse et la regarde franchement dans les yeux.
— Prenez un paquet pour vous, dit-il. Je vous l’offre !
Elle joue la mijaurée pour ne pas le froisser.
— Merci, mais je ne peux pas accepter, dit-elle avec un sourire désarmant.
Un ange passe, les ailes basses. Les affaires sont dures en ce moment pour les figures célestes.
Le petit grelot fixé en haut de la porte d’entrée tinte. Il indique la fin de l’acte. Pour le final de la pièce, on attendra encore un peu. Pour l’ovation aux acteurs, on verra ce qu’il reste d’effusion en magasin.
Une personne âgée, engoncée dans un lourd manteau de deuil, entre, un cabas fatigué à la main.
— Bonjour madame Vatrin, lance l’employée avant de baisser les yeux vers l’amoncellement de produits que l’homme vient de déverser en vrac sur le plateau de la caisse.
La jeune employée fait mine de s’étonner.
— Tout ça pour vous ?
Puis elle marque un temps d’arrêt qui lui permet de comprendre que, dans le fond, ça ne la regarde pas. Mais quand même…
— Excusez-moi, ajoute-t-elle, peut-être que vous ne vivez pas seul… Mais comme je ne vous vois jamais accompagné… vous comprenez…
La jeune employée est intriguée par le personnage. Il y a suffisamment d’ombre et de mystère pour l’attirer.
Ici, il ne se passe pas grand-chose. La semaine est d’une banalité affligeante. Le week-end ne sert qu’à se jeter au cou des célibataires du coin pour s’amouracher un peu dans l’espoir de fonder une famille. Avant la déception de s’apercevoir amèrement que les hommes sont tous les mêmes.
L’homme ne s’en offusque pas.
— Ce n’est rien, dit-il simplement.
Il désigne de la main les courses qu’il a faites dans les deux ou trois rayons de la supérette.
— J’ai des chiens à nourrir ! explique-t-il en soupirant.
L’employée le regarde incrédule. De quoi interroger l’autre en quelque sorte. S’il va plus avant dans la conversation, ce sera toujours ça de gagné. Tant pis pour madame Vatrin, elle attendra ! De toute façon, c’est une veuve acariâtre qui n’a pas eu la chance d’avoir un mari riche à millions pour lui donner les moyens de partir vivre au soleil.
L’employée n’a pas envie que l’inconnu s’en aille trop vite. Les journées sont un peu longues. Elle le trouve amusant. Et plein de charme !
— Ils mangent comme moi ! ajoute l’homme comme pour justifier la quantité de nourriture qu’il est en train d’acheter.
Elle secoue la tête. Le buste généreux suit le mouvement.
— Ben dites donc ! Vous les chouchoutez, vos p’tites bêtes !
Il prend un ton sérieux.
— Faut pas avoir des chiens si c’est pour les maltraiter ! dit-il avec une pointe d’émotion dans la voix.
Elle acquiesce :
— Vous avez bien raison !
Elle revient à ses moutons :
— Au total, ça fait…
Elle jette un œil à son écran.
— Quatre-vingt-deux euros soixante-quinze !
D’un geste maniéré, le client sort un porte-chéquier de sa poche intérieure. L’employée avance un stylobille, pensant qu’il va régler par chèque. Au contraire, il pêche un billet de cent euros dans le compartiment à fermeture Éclair de la pochette en cuir. La jeune femme a eu le temps d’apercevoir une épaisse liasse de billets de la même valeur.
Elle fait machinalement craquer le billet, les grosses coupures étonnent toujours un peu, puis elle puise dans sa caisse pour rendre la monnaie qu’elle étale sur le tapis en comptant à haute voix. Pendant ce temps, le client dispose soigneusement ses emplettes dans une petite caisse en carton ayant servi à la livraison de fruits ou de légumes du jour.
Cela fait et la monnaie empochée, l’inconnu saisit la caissette à deux mains, salue de la tête la jeune femme et la vieille dame qui s’est tranquillement approchée du duo, au cas où il y aurait quelque ragot à glaner, puis il fait tinter la clochette en sortant.
L’employée, les mains posées bien à plat sur le bord en métal gris de son poste de travail, le regarde passer devant la vitrine pour rejoindre son véhicule garé de l’autre côté de la rue. À bien faire attention, on pourrait s’apercevoir que ses phalanges blanchissent sous la pression.
Elle se retourne vers madame Vatrin, l’autre cliente, qui ronge son frein en attendant qu’on lui serve de quoi remplir son estomac de moineau avare. Les yeux sont noirs de réprobation envers cette jeune femme qui se jetterait si facilement au cou de ces diables d’hommes juste bons à engrosser leur femme et à lutiner la bonne. Pouah !
L’employée ne prend pas ombrage de cette once de jalousie qu’elle lit dans ce regard. Elle connaît la tristesse de ceux qui constatent amèrement ne plus être ce qu’ils ont été. Leur méchanceté aussi.
D’une voix espiègle, elle lui demande :
— Vous aimez ça, vous, madame Vatrin, les fraises Tagada ?