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2023 Mots
IC’est un pavillon comme tant d’autres, construit dans un quartier tranquille, à deux pas d’un château d’eau hérissé d’antennes de téléphonie. C’est une petite agglomération du Sud-Finistère dont l’image pourrait brutalement changer. Pour ça, il faudrait qu’il s’y passe quelque chose qui bouscule les habitudes et mérite la une des journaux, locaux pour commencer puis de la presse nationale, avant que l’information passe en boucle sur des chaînes de télévision spécialisées. Question de remplissage de la grille des programmes. Pour cela, il faudrait des faits insolites. Ou graves. Pour l’instant, l’histoire peut rester d’une banalité affligeante. Il n’y a que l’espièglerie du destin qui pourrait en décider autrement. Il sait si bien balayer le calme d’une bonne grosse tempête… La maison a un étage sur un rez-de-chaussée légèrement rehaussé, une descente de garage avec des pavés autobloquants couleur terre brûlée, un jardin avec des bordures en ciment peint et un muret de clôture qui matérialise la limite de la propriété, sans jouer le rôle de repoussoir pour les gens malintentionnés. C’est un quartier calme. Il ne s’y passe rien. Le samedi, le bruit de quelques tondeuses à gazon. Le dimanche, de rares fumées de barbecues avec quelques éclats de voix à l’heure de l’apéritif, si le ciel est clément. Dans la semaine, le matin, il n’y a guère que le va-et-vient des familles qui vivent leur quotidien, le passage du livreur de journaux au petit matin et celui de l’utilitaire de la poste pour le courrier. L’après-midi est encore plus mortelle avant que les enfants ne rentrent de l’école. C’est un peu comme partout, ici et ailleurs. Après Les Feux de l’Amour, c’est sieste ou mots croisés. Ensuite, on sort le chien, histoire de trouver une voisine pour casser un peu de sucre sur les absents. Et si on ne possède pas de canidé soi-même, on se rapproche de ceux qui en ont. Histoire de se faire les crocs sur quelque voisine un peu leste qu’on a vue en mauvaise posture. Tout cela fait partie de la vie et il n’y a pas forcément de méchanceté dans ces échanges. C’est pour parler. C’est pour briser la monotonie des journées. C’est humain. La matinée d’aujourd’hui restera gravée dans les mémoires. Les choses ne seront plus jamais pareilles. Il y a toujours un avant et un après. Surtout quand le destin s’amuse avec la vie des gens. À côté du pavillon en question vivent un retraité de l’armée et sa femme. Un jeune retraité, les militaires ont gardé quelques privilèges malgré tous ces bouleversements dans les acquis sociaux. Ce sont des gens discrets et bien élevés. Lui conserve son arsenal à la cave. Il bichonne barillets et culasses. Il caresse l’acier, fait claquer les mécanismes et range ses munitions dans des boîtes de collection. Parfois, il exhibe quelques belles pièces pour ceux qui aiment les armes, histoire de se rappeler le bon temps. Les rizières et le djebel sont gravés dans certaines mémoires. Il sort les photos, les articles de journaux et d’aucuns croient sentir l’odeur si particulière du napalm au petit matin. Aujourd’hui, il est parti conduire son épouse chez un spécialiste, pour une mammographie. Ce n’est rien d’autre qu’un contrôle de routine, mais il exige qu’elle se soumette à ce genre d’exercice régulier. Jugulaire, jugulaire ! Il n’y a que le petit caniche qui jappe dans la véranda. Il sautille, puis grimpe sur le sofa pour tenter de voir ce qui se passe à l’extérieur. Il a horreur d’être seul. Il voit tout ce qui se passe. C’est un témoin muet. L’autre voisin est une voisine. Son mari partait le lundi et revenait le vendredi, du temps où il était directeur commercial dans le textile. Elle ne travaillait pas. Elle l’attendait. Un week-end, Le VRP n’est pas rentré. Ni le lundi suivant, pas plus que les autres jours. Définitivement. Une histoire d’essayages qui a fini à l’horizontale, on a dit. Toujours est-il qu’il a tout bonnement disparu et que les autorités ne se sont pas mobilisées pour le retrouver, selon le sacro-saint principe de l’adulte qui dispose de sa vie comme il l’entend. Depuis, sa femme élève seule leurs deux enfants. Elle a utilisé les économies gracieusement laissées à sa disposition par le joli cœur parti conter fleurette sur un autre gazon, puis elle s’est mise sur le marché du travail. Après des mois de galère, elle a trouvé un bon job, même si les horaires sont élastiques. On dit qu’elle aurait trouvé une épaule accueillante pour poser sa tête. Son chef direct. Un divorcé aussi, ça crée des liens. Ce matin, elle n’est pas chez elle. Elle est partie travailler et elle ne rentrera pas à midi. Les enfants sont au collège. Elle a un déjeuner de travail qui pourrait se prolonger par un café du pauvre. La porte du garage est grande ouverte et la voiture grise a été sortie en marche arrière. Le coffre est relevé. Un câble électrique orange serpente le long du mur de soutènement du jardin. À la hauteur de la portière avant gauche, ouverte elle aussi, il aboutit à un aspirateur. L’appareil domestique est rutilant. Il est neuf. C’est sa grande première. Il est en marche. Il fait un bruit d’enfer. Il en profite. On n’entend que lui. Le visiteur s’approche discrètement en essayant de ne pas attirer l’attention par une attitude équivoque. Tant qu’il est sur le trottoir, il n’y a rien à lui reprocher. Sauf à lui trouver un comportement particulier. Justement, il se garde la possibilité d’interrompre l’opération si quelque chose, quelqu’un, le met en danger. Il jette un coup d’œil en direction des fenêtres de la maison. Il guette le mouvement d’un rideau que l’on écarte quand on regarde à l’extérieur. Il se retourne légèrement afin de vérifier qu’il n’y a personne dans la rue. Dans un instant, le retour en arrière deviendra difficile. La décision lui appartient. Tout paraît calme. Alors il s’enhardit et commence à descendre vers le garage. C’est un moment extrêmement délicat, une sorte de coup de poker. S’il est repéré, il ne lui restera que la solution d’une fuite honteuse sans espoir de retour. Avec le risque d’avoir les gendarmes du coin aux fesses. Il reste confiant. Il n’y a pas de raison de s’inquiéter. Du moins, pour l’instant. Il avait espéré que Béatrice serait seule à la maison. Des jours d’observation lui avaient fourni des indications précieuses sur les mouvements des uns et des autres. Le couple habitant à cette adresse était le plus souvent absent à cette heure du matin. D’où son choix pour intervenir. Un coup de sonnette aurait suffi pour que la jeune fille ouvre la porte sans méfiance. Il l’aurait alors persuadée de le suivre. Il l’aurait menacée si cela s’était avéré nécessaire. Elle aurait pu crier sans que personne ne l’entende. Action idéale. De son affût, il a constaté que le couple était au gîte. Ses projets ont été bousculés d’un coup. Il a hésité, pensant même faire demi-tour pour revenir une autre fois. Comme sa décision était arrêtée, il a choisi d’aller jusqu’au bout. Quoi qu’il lui en coûte ! Les choses se présentent quand même assez bien. Il décide de passer dans le dos du propriétaire qui est penché vers l’intérieur de son véhicule. Il doit être en train d’insister sur le tapis de sol où s’incrustent si facilement boue et gravillons importés par les semelles des chaussures. Le visiteur fait usage de toute sa souplesse pour se déplacer sans bruit. Il est prêt à se figer à tout moment puis à fuir si besoin. Mais le conducteur frotte. Il est méticuleux. Il veut avoir une voiture propre. Il s’est même allongé sur les sièges pour atteindre la portion de tapis réservée aux chaussures du passager avant. Ainsi positionné, il ne peut s’apercevoir que quelqu’un passe derrière lui avant de disparaître dans la pénombre du garage. Surtout que l’aspirateur ronfle à plaisir. L’intrus temporise. Il se demande s’il va avoir le loisir de faire ce qu’il souhaite sans anicroche. L’épouse du conducteur affairé doit être au rez-de-chaussée. Il les a observés pendant quelques jours. L’un ne va pas sans l’autre. À cette heure, on peut espérer la ménagère debout devant la gazinière à faire revenir oignons et lardons pour rajouter dans un ragoût. À l’odeur qui flotte dans l’air, on peut parier sur cette hypothèse. La nourriture roborative sied aux jeunes retraités comme s’ils voulaient en profiter avant de passer par la case sans sel, sans sucre et sans beurre. Sauf que, parfois, la cuisinière baisse le feu sous la cocotte et s’en va faire autre chose. C’est suffisant pour faire capoter une mécanique bien huilée. C’est avec ce type de hasard que l’on prend dix ans de placard. D’autres, un coup de fusil à changer définitivement de physionomie. En même temps, il n’a guère le choix. S’il se pointe avant le déjeuner, c’est bien pour trouver les habitants au gîte. Béatrice en l’occurrence. Il n’est pas pour l’effraction, il n’est pas pour l’enlèvement. Il est pour la paix des ménages, autant que faire se peut. Cela dit, il a une idée derrière la tête, un projet et un objectif. Se mettre en travers de sa route serait présomptueux, voire dangereux. L’inconnu saisit un couteau de sa main gantée de latex beige, un couteau de cuisine banal – mais aussi une arme – il l’a emporté avec lui et l’assure dans sa paume. C’est avec ça qu’il va menacer, s’il en est besoin… Entendons-nous ! Il envisage de s’aider de cette lame pour obtenir ce qu’il veut, pour peu qu’on lui résiste, mais il préférerait qu’on lui obéisse d’emblée pour ne pas être contraint d’être désagréable. Avant de devenir très con. Béatrice est dans la maison. Il l’a vue revenir tout à l’heure sur son scooter bleu et blanc, d’ailleurs garé bien en vue sur le trottoir. Position stratégique idéale parce qu’elle va pouvoir enfourcher son bolide pour le suivre hors de la ville. C’est alors qu’il lui demandera d’abandonner la machine pour qu’on ne puisse pas les pister à la trace. Il va devoir la persuader, en quelques secondes seulement, de le suivre au bout du monde. Pari audacieux mais risqué. Il compte sur elle pour comprendre et décider vite. Et si elle n’adhère pas à son projet, qu’au moins elle le laisse repartir sans être inquiété. Il n’imagine pas qu’elle puisse refuser. Le sentiment devrait l’emporter… Béatrice a seize ans. Elle a de longs cheveux châtain qui lui coulent sur les épaules dans un mouvement très naturel. Elle est au lycée. Le jeudi, elle rentre un peu après onze heures. Elle a le temps de déjeuner tranquillement à la maison puisqu’elle ne reprend qu’à quinze heures. Il compte sur ce laps de temps pour brouiller les pistes et disparaître avec elle. Pourvu que le couple ne se mette pas en travers de ses projets. Il n’aura pas le temps de parlementer ni de négocier. Il n’a pas envie d’entendre la voiture de police progresser inexorablement vers le pavillon où il se trouverait en mauvaise posture, une pétoire braquée sur sa poitrine. Ça passe ou ça casse ! Il entrouvre la porte de l’escalier qui monte du garage au rez-de-chaussée. Tout de suite, il entend de la musique. Un générique d’émission de jeux lui donne un coup de main. Mais ces quelques notes jouent un air de traîtrise. Sans le savoir. En bas, dans la descente de garage, il y a eu un déclic. Le propriétaire de la voiture a dû voir ou entendre quelque chose de suspect. Il a interrompu son activité de nettoyage, mais il n’a pas arrêté l’aspirateur pour, lui aussi, profiter de l’effet de surprise et il est rentré sans bruit dans le garage. Lentement, il s’est approché de la porte ouverte sur l’escalier jusqu’à se trouver à deux pas de l’intrus lui tournant le dos. Il tient une manivelle de cric dans la main. Il a pris la précaution de s’en munir avant de laisser le véhicule et l’aspirateur faire bon ménage. Il comprend ce que le visiteur est en train de faire. Celui-ci écoute les bruits venant d’en haut de l’escalier, avant de s’engager plus avant dans la maison. Il s’approche encore. Il est silencieux avec ses chaussons à semelle de feutre. Il lève la manivelle assez haut. Il veut faire mal tout de suite. Et il l’abat. Dans le vide. Il a suffi d’un cliquetis ou d’un frottement pour prévenir l’autre du danger. Il a esquivé en se penchant vers la gauche, mais il s’est retourné et son couteau frappe instinctivement le retraité à quelques centimètres en dessous du cœur. Il répète le geste à plusieurs reprises. Le brave homme laisse tomber la manivelle qui ne fait presque pas de bruit à cause du revêtement en plastique des marches. Dans un geste pathétique, il comprime la plaie de ses mains serrées, espérant arrêter la vie qui s’en va. Le sang sourd entre ses doigts, poisse ses phalanges et macule son pull pourtant très épais. La stupeur se lit sur son visage. Il comprend qu’il va bientôt manquer à l’appel. Il voudrait crier. Crier pour qu’on l’aide, crier pour dire que c’est trop injuste, crier sa haine contre le destin qui l’accable, crier son amour pour qu’on ne l’oublie pas. Il est de ces moments qui ne laissent aucun choix. Il s’en aperçoit amèrement.
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