I-2

2087 Mots
Après la rage silencieuse, il est tenté de se résigner pour pouvoir s’économiser, le temps d’un geste salvateur. Mais il n’a rien à attendre de son agresseur. Les choses sont allées bien trop loin pour qu’on puisse encore effacer le tableau noir et réécrire l’histoire. Son destin est scellé. Il ne lui reste qu’une poignée de secondes. Il le sent. Il le sait. Il doit y avoir un moment où le corps lâche la rampe. Alors, en désespoir de cause, parce que ses jambes ne le portent plus, il se laisse tomber à genoux, puis il s’affaisse sur lui-même comme un sac de son. Il meurt sans un mot. Maintenant, tout doit nécessairement s’accélérer. Le drame est là, bien présent. L’auteur des faits n’a pas voulu ça, mais il ne peut plus reculer. Il vient de tuer quelqu’un. Légitime défense, pourrait-il invoquer comme circonstance atténuante, mais sa présence dans cet escalier, elle, n’était pas légitime. On vient de passer du simple au compliqué, du délit au crime en un rien de temps. La visite discrète qui n’avait pour seul motif que de favoriser une fugue, s’est muée en affaire criminelle. Il essuie le sang qui a maculé le couteau et les gants de latex qu’il avait soigneusement enfilés avant l’opération, puis il se lance dans l’escalier. Il faut que Béatrice le suive immédiatement et sans résister, sinon il devra être très désagréable. Au point où il en est, il ne faiblira pas. Il en va de sa liberté. Ils doivent partir vite. Fuir ensemble. La femme a instinctivement perçu du bruit. C’est comme ça quand on vit régulièrement dans un espace. Il y a la réminiscence du genre animal. La tanière et son territoire. Tout à coup, les sons ont été différents, voire absents. Peut-être celui de l’aspirateur tout à coup anormalement constant et régulier… Elle a coupé le gaz sous la poêle et baissé le feu sous la cocotte, puis elle est sortie de la cuisine. Une fois dans le couloir, elle a levé le nez comme un animal inquiet sentant l’orage approcher. Puis elle a attendu. Quand le tueur arrive sur le palier, elle est là entre lui et la volée de marches qui monte à l’étage. Vers Béatrice qui n’entend rien avec sa musique à fond. Il constate que la maîtresse des lieux est beaucoup plus jeune que son mari qui refroidit déjà à l’entrée de la cave. La femme ne crie pas. Aucun son ne parvient à sortir de sa bouche. Il relève le couteau et il la menace. Elle voit la lame rougie de sang. Elle est comme statufiée. Elle comprend que c’est celui de son mari qui souille la lame et ça la paralyse. L’homme est obligé de lui prendre le bras. Il l’entraîne vers la cuisine où il monte le son de la télévision. C’est quand il fait ce geste que la femme se rebiffe. Elle se saisit de la poêle où attendent les champignons et les lardons qu’elle vient de faire revenir, mais elle n’a pas le temps de se servir de l’ustensile comme arme. L’homme la pousse d’une forte bourrade, mains posées à plat sur sa poitrine. Elle part en déséquilibre arrière et heurte violemment le porte-serviettes apposé sur le mur, à côté du bac à vaisselle. L’objet a été offert par Béatrice, il n’y a pas si longtemps. Les deux pitons colorés en forme de queue d’animal, un bleu et un jaune, ne feront plus sourire personne. D’un coup incisif, ils ont percé la base du crâne de la ménagère, juste au-dessous du cervelet, lui ôtant ainsi tout avenir ici-bas. Il n’a pas un regard pour le gâchis qu’il vient de créer. Il n’a pas envie de croiser le regard mort du cadavre accroché au porte-serviettes comme à un croc de boucher. Il aura beau dire qu’il n’a pas voulu ça, le résultat est là. En attendant, le sang coule sur le mur recouvert de toile de verre peinte de couleur gaie. Il passe le couteau sous l’eau, essuie ses gants mouillés à un torchon de cuisine, dépose le couteau dans l’égouttoir, puis il retourne dans le couloir après avoir éteint le gaz sous la cocotte et fermé la porte derrière lui. Il s’engage dans l’escalier en cherchant à ne pas faire de bruit. Il ne tuera pas une troisième fois dans cette maison. Cela suffit comme ça ! Il est venu chercher Béatrice. Pas pour la tuer. La porte de la chambre du fond du couloir arbore des autocollants colorés. Il s’en approche et colle son oreille contre le panneau de bois. Il entend un murmure, comme si quelqu’un chantait à voix basse de l’autre côté. Il décide d’entrer. La jeune fille aux cheveux longs lui tourne le dos. Elle a un casque sur les oreilles. Elle écoute de la musique et danse en même temps en contemplant le portrait d’un artiste à la chemise ouverte qui ne semble sourire que pour elle. L’intrus s’arrête un instant. L’image est belle. La jeune fille s’est débarrassée de son chemisier. Elle porte un caraco couleur pastel qui remonte dans le dos, laissant apparaître une peau bronzée d’un velouté presque palpable. Il hésite. Son action ne s’est pas passée aussi simplement qu’il l’espérait. Déjà deux cadavres au tapis pour une simple fugue. C’est beaucoup. C’est trop. On va les poursuivre et les traquer, c’est forcé. Les faits vont peser lourd dans la balance. Il sait déjà qu’il lui faudra beaucoup d’imagination et de discrétion pour qu’on ne les retrouve pas. Tant pis. Il n’a plus le choix. Laisser tomber maintenant risquerait de placer Béatrice dans une très mauvaise posture. À l’évidence, on la croirait coupable de deux meurtres et elle ne pèserait pas lourd devant des enquêteurs déterminés à lui faire porter le chapeau. Et, conséquence inévitable, il n’aurait plus aucune chance de la revoir. On dirait que le temps suspend son vol. Il la contemple encore onduler sur la musique. Il aimerait tant que cette scène devienne habituelle, presque banale, qu’elle fasse partie de leur vie quotidienne… Hélas, on est dans un tout autre registre. Dans la cuisine, il y a des coulures de sang sur le mur. Dans l’escalier de la cave, il y a un filet de sang qui descend de marche en marche. Deux cadavres, deux ! Le visiteur se déplace. Il tourne autour de la danseuse pour qu’elle s’aperçoive qu’il y a quelqu’un dans sa chambre. Il constate son étonnement de le voir là. Il s’y est préparé. Elle ouvre de grands yeux noirs sans montrer de crainte. Sa bouche s’arrondit comme si elle allait crier. De son index barrant verticalement ses lèvres, il lui intime le silence alors qu’il sait fort bien que personne ne pourrait l’entendre, puis il lui fait signe d’enlever son casque. Un filet de musique se faufile tout à coup entre eux deux. La jeune fille jette l’accessoire sur le lit défait, jonché de magazines féminins, sans quitter des yeux le nouveau venu. D’une voix ferme, celui-ci ordonne : — Il faut que tu viennes avec moi ! La réponse fuse : — Mais je ne veux pas ! Pas maintenant ! Il se fait menaçant : — Tu n’as pas le choix ! Il lui serre le bras. Un peu fort. — Arrête ! Tu me fais mal ! Elle se contorsionne pour se dégager de l’emprise. — Calme-toi, sinon tu vas vraiment sentir la douleur. Comme tu n’as pas idée ! — Je vais hurler ! — À ta place, je ne ferai pas ça ! Son regard dur semble subjuguer la jeune fille. Elle serre les lèvres. Un nuage passe dans ses yeux comme si elle allait fondre en larmes. — Tu décides quoi ? demande-t-il. Elle a un geste en direction de la porte. — Et eux en bas, qu’est-ce qu’ils vont dire ? Il joue au dur, au tatoué. — T’inquiète ! C’est moi que ça regarde. — Ils ont été plutôt chouettes avec moi… Elle fait une moue capricieuse et poursuit : — Je veux leur parler avant de partir ! Leur dire au moins au revoir ! Il a compris que le grain de sable qui va gripper la machine roule dans leur direction. Inexorablement. Il sait parfaitement qu’il ne va pas pouvoir accéder à la demande de la jeune fille. Il n’en est même pas question ! Sinon l’aventure va s’arrêter là. Définitivement. Il n’a donc pas d’autre choix possible que de passer au plan B. Faute d’accord amiable, il va devoir basculer côté violence. Il fait mine d’accepter : — OK, allons-y ! La jeune fille prend son trousseau de clefs et son casque de deux-roues. C’est plutôt bon signe. Elle fait demi-tour et sort rapidement de la chambre. Il la suit dans le couloir au pas de course puis dans l’escalier, tout en cherchant quelque chose dans sa poche. Arrivé au rez-de-chaussée, il ne lui laisse pas le temps de parvenir jusqu’à la porte de la cuisine. Il se précipite sur elle avec un coton qu’il vient d’extraire d’un petit flacon hermétique en plastique. Il ceinture la jeune fille qui laisse tomber le casque sur le tapis du couloir. Il lui applique le coton très imbibé sur le nez en appuyant fort. Immédiatement, elle est prise de soubresauts. Le produit lui coule vers les lèvres. L’air lui manque et celui qui pénètre quand même dans ses poumons est chargé de produit anesthésiant. Elle roule des yeux affolés. Elle secoue la tête. Ses cheveux longs s’animent dans tous les sens. Elle tente encore un peu de se défaire de l’emprise des bras musclés, mais l’homme est décidé. Il ne relâche pas la pression. Il veut aboutir au résultat escompté. Par deux fois, il a été contraint de tuer pour y arriver. Celui-ci se profile enfin. Le corps de Béatrice devient un poids mort. Elle a perdu connaissance. Il replace la boule de coton dans le flacon en plastique, fourre le tout dans sa poche tout en soutenant la jeune fille, puis il la soulève et la prend dans ses bras. D’un pas hasardeux, il descend l’escalier de la cave avec son fardeau. Il faut quand même dire que la jeune fille ne pèse pas très lourd. Le trousseau de clefs cliquette à chaque pas et rythme la progression. Au bas de l’escalier, il évite le corps sans vie du propriétaire, appuyé contre la cloison, puis il traverse le garage aussi vite que possible. Avant de sortir à l’air libre, il jette un regard. Il sait bien qu’il est comme dans une souricière. Il serait vain de tenter quelque chose, un corps sur les bras. Au programme, crime et enlèvement. Un ordre et il se rend. Les portes de la voiture sont ouvertes et l’aspirateur en marche couvre tous les bruits. Le propriétaire des lieux rend bien service au visiteur, post mortem. Celui-ci s’approche de la voiture, fait glisser Béatrice contre sa poitrine en lui soutenant la nuque, puis il la bascule sur le siège arrière. Il n’a pas quitté ses gants. Il saisit un plaid plié dans un angle de la tablette de coffre, dissimule la jeune fille sous le tissu écossais, puis il va débrancher la rallonge, tire l’aspirateur à l’intérieur du garage et il le range comme il peut. Tout à coup, un silence pesant l’enveloppe. Silence de mort. Il n’a pas le temps de revenir sur ses actes. C’est fait, un point c’est tout. Le moment venu, si celui-ci vient, il faudra bien qu’il en assume les conséquences. D’ici là, il aura Béatrice à ses côtés. La première période passée, elle comprendra et elle changera d’attitude… Pour l’instant, il faut s’en aller d’ici rapidement. La matinée tire à sa fin. Tout à l’heure, des gens du quartier vont rentrer déjeuner et il ne sera plus question de s’affairer pour brouiller les pistes. Il ne restera que la fuite éperdue pour sauver sa peau. Surtout si le voisin, militaire de carrière, se prend pour John Rambo. Il remonte l’escalier et récupère le casque, donne un tour de clé à la porte d’entrée pour condamner l’accès de la maison, puis il repasse par le garage. Il abaisse la porte métallique et la verrouille. D’un geste très sûr, il fait faire marche arrière à la voiture, pénètre sur la chaussée, puis file en marche avant. S’il est pris maintenant, il ne reverra plus la liberté avant bien longtemps. Deux meurtres plus un enlèvement : même si cela ressemble à un titre de film, cela n’a rien d’une fiction. Il y a perpète à la clé ! Au coin de la rue, il tourne à droite, roule un peu, puis longe une haie avant de s’enquiller dans un renfoncement, à côté d’un hangar désaffecté. Il a repéré les lieux, il y a quelques jours. Il n’a fait qu’une ou deux centaines de mètres depuis la maison du crime. Il va jouer davantage sur la rapidité que sur la sécurité. C’est un choix. Il revient à pied vers la maison. Il n’y a toujours aucune animation dans ce bout de rue à l’abri de bien des regards. Il a mis un casque de moto. Il enfourche le scooter, cherche la clé dans le trousseau attaché à un ourson en peluche que Béatrice avait sur elle, démarre et disparaît dans le sens opposé à celui qu’il a emprunté au volant de la voiture. En deux autres minutes, il arrive près de celle-ci. Il ne traîne pas. Il ôte la clé de contact du scooter, geste qu’aurait fait la jeune fille si elle avait été aux commandes de l’engin, puis il s’engouffre dans la voiture et démarre. Il recule en évitant le scooter, se replace sur la chaussée, puis il enclenche la première avant de disparaître. Sans témoin. Peut-être…
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