002 - Awa

1148 Mots
J’étais restée dans le couloir, le dos plaqué contre le mur froid, mes doigts crispés sur le plateau en argent que je n’avais même pas eu la force de poser. Dans le salon, les voix d’hommes résonnaient comme des sentences de tribunal. J’attendais le cri de révolte de Karim. J’attendais qu’il renverse la table, qu’il dise à mon père que le cœur ne se négocie pas comme un sac de ciment sur un chantier. Mais le silence qui a suivi la proposition de mon père a été plus v*****t qu'une gifle. Et puis, cette phrase, cette sentence de mort : *« J’accepte, Monsieur Diop. »* Le plateau a glissé de mes mains. Le fracas du métal sur le carrelage a brisé l'atmosphère pesante du salon, mais personne n'est venu voir. Dans cette maison, à cet instant précis, j'avais cessé d'exister en tant que femme. Je n'étais plus qu'une ombre, un dommage collatéral de la « décence » et de la « tradition ». Je me suis enfuie dans notre chambre, celle que je partageais avec Halima depuis notre arrivée à Marseille. J'ai enfoui mon visage dans mon oreiller pour ne pas hurler. Quelques minutes plus tard, la porte s'est ouverte. Je n'avais pas besoin de lever les yeux pour savoir qui c'était. L'odeur de son encens, un mélange de musc et de fleurs séchées qu'elle préparait elle-même, l'avait devancée. Halima ne pleurait pas. Elle ne jubilait pas non plus, du moins pas ouvertement. Elle s'est assise devant sa coiffeuse et a commencé à défaire son foulard avec une lenteur calculée. — Tu ne vas pas dire quelque chose ? ai-je lancé, ma voix étouffée par les larmes. — Qu'est-ce que tu veux que je dise, Awa ? répondit-elle sans se retourner. Père a parlé. Le destin a choisi. — Le destin ? Tu appelles ça le destin ? Tu savais ! Tu savais qu’il venait pour moi ! Karim m’aime, Halima. Il m'a offert une bague, il m'a fait des promesses ! Halima a enfin tourné la tête. Son visage était un masque de marbre noir, ses yeux d'une profondeur insondable. — Les promesses des hommes s'envolent dès qu'ils franchissent le seuil du salon d'un patriarche. S'il t'aimait tant que ça, il serait parti. Il ne l'a pas fait. Il a choisi la famille. Il a choisi le respect. Il m'a choisie, moi. — Il ne t'a pas choisie ! Il a été acculé ! criai-je en me redressant. — Ça n'a aucune importance, petite sœur. Dans un mois, je serai Madame Karim Faye. Je vivrai dans son bel appartement à la Joliette. Et toi, tu resteras ici, à préparer le thé pour les prétendants que Père te trouvera quand il estimera que mon mariage est une réussite. Je regardais ma sœur comme si je la voyais pour la première fois. Où était passée la complice de mon enfance ? Celle qui me tressait les cheveux le dimanche et me protégeait des colères de maman ? À la place, il y avait une étrangère, une rivale qui semblait savourer chaque goutte de ma douleur. Je compris alors que pour Halima, ce mariage n'était pas une question d'amour pour Karim, mais une victoire contre le temps, contre son statut de "vieille fille" qui commençait à peser dans la communauté de la rue d'Aubagne. La nuit fut un calvaire. Je l'entendais respirer, calme, presque apaisée, tandis que mon univers s'effondrait. Le lendemain, Karim m'envoya un message. *"Parc Longchamp. 18h. Derrière la fontaine."* J'y suis allée, le cœur plein d'un mélange d'espoir fou et de rage noire. Le parc était magnifique sous la lumière du couchant, mais pour moi, les colonnades de pierre ressemblaient aux barreaux d'une cage. Quand je l'ai vu, appuyé contre un muret, son visage semblait avoir vieilli de dix ans. — Ne m'approche pas, dis-je alors qu'il faisait un pas vers moi. — Awa, écoute-moi... — Tu as accepté, Karim. Tu lui as dit oui. Devant mon père, devant ton oncle. Tu as pris ma sœur comme si tu choisissais une marchandise de substitution. — J'ai fait ça pour nous ! s'exclama-t-il, les yeux brillants de détresse. Si j'avais refusé, ton père t'aurait enfermée. Il m'aurait banni. Je n'aurais plus jamais pu te voir. En acceptant Halima, je reste dans le cercle. Je deviens un membre de la famille. Je restai pétrifiée par son raisonnement. — Tu es ingénieur, Karim. Tu calcules tout, même l'amour ? Tu penses vraiment que je vais te regarder dormir avec ma sœur, t'occuper d'elle, l'honorer devant tout Marseille, en attendant mon "tour" ? — Ce ne sera pas long, Awa. Je te le promets. Dès que le mariage sera consommé, dès que les esprits se seront calmés, je demanderai ta main comme seconde épouse. La religion nous y autorise. Je subviendrai à vos deux besoins. Vous vivrez comme des reines. — Des reines ? On vivra comme des ennemies ! Tu ne connais pas Halima. Elle ne partagera jamais. Elle a un feu en elle que tu ne soupçonnes pas. Karim s'approcha et me prit les mains. Elles étaient glacées. — Laisse-moi faire, Awa. C'est le seul pont que je peux construire pour nous sauver. J'épouse son nom, mais c'est ton cœur que j'emporte. Aide-moi. Ne me rejette pas, sinon je n'aurai plus la force de supporter ce qui arrive. Je l'aimais. C'était là ma plus grande faiblesse. Malgré la trahison, malgré l'image insupportable de lui aux côtés de ma sœur, je ne pouvais pas imaginer ma vie sans lui. À cet instant, dans la fraîcheur du soir marseillais, je devins complice de mon propre malheur. — On va se cacher, alors ? demandai-je d'une voix brisée. — Pour un temps. Jusqu'à ce que je puisse faire de toi ma femme officiellement. Je suis rentrée à l'appartement, l'âme en lambeaux. Dans le salon, ma mère et mes tantes étaient déjà en train de feuilleter des catalogues de tissus pour le trousseau de Halima. Les rires fusaient. On discutait du prix du gramme d'or et de la qualité du basin. Halima était au centre du canapé, rayonnante. Quand j'entrai, elle croisa mon regard. Un petit sourire énigmatique s'étira sur ses lèvres. Elle toucha son cou, à l'endroit exact où, quelques jours plus tôt, Karim m'avait embrassée. — Awa, viens m'aider, dit-elle d'une voix mielleuse qui me fit l'effet d'un poison. Tu as meilleur goût que moi pour les parures. Après tout, c'est mon grand jour qui se prépare. La haine n'est pas née d'un coup. Elle a infusé doucement, comme le thé qu'on laisse trop longtemps sur la braise, devenant de plus en plus noir, de plus en plus amer. À cet instant, je fis une promesse silencieuse à ma sœur : elle aurait peut-être le mariage, le nom et le lit, mais je ne lui laisserais jamais l'homme. La guerre des sœurs Diop venait de commencer sous le ciel de Marseille.
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