Le parfum du *thiouraye* imprégnait chaque pore de ma peau, chaque fibre de mon boubou en soie sauvage. Dans le miroir de la chambre parentale, je ne reconnaissais pas la femme qui me faisait face. On m'avait parée d'or, de la tête aux pieds, comme une idole ancienne. Mes mains et mes pieds étaient recouverts de henné noir, dessinant des arabesques complexes qui semblaient être des chaînes autant que des parures.
Aujourd'hui, à vingt-cinq ans, je n'étais plus Halima « la grande sœur sérieuse », celle qui gérait les factures de mon père et les crises d'adolescence de sa cadette. J'étais la mariée.
— Tu es magnifique, ma fille, murmura ma mère en ajustant mon voile. Dieu a entendu mes prières. Un ingénieur... Un homme de valeur.
Je savais ce qu'on murmurait dans les cuisines. On disait que j'avais eu de la chance, que Karim était "tombé" sur moi parce que la tradition l'exigeait. Ma mère elle-même semblait surprise que le sort m'ait enfin souri. Personne ne se demandait ce que *moi* je ressentais. Personne ne voyait le feu qui couvait sous mon calme olympien.
Pendant des années, j'ai regardé Awa papillonner. Je l'ai regardée dépenser l'argent de poche que je lui donnais dans des robes légères et des sorties sur le Vieux-Port, pendant que je restais au bureau de la mairie à classer des dossiers administratifs. J'ai vu les regards des hommes s'allumer pour son rire bruyant et s'éteindre devant ma réserve. On me respectait, oui. Mais on ne me désirait pas.
Et puis, Karim est arrivé.
Quand il est entré dans le salon pour la demande, j'ai vu tout de suite qu'il ne me voyait pas. Ses yeux cherchaient la porte de la cuisine, cherchant le parfum sucré d'Awa. Mais quand mon père a prononcé mon nom, j'ai ressenti une décharge électrique. Ce n'était pas de la pitié que j'éprouvais pour ma sœur, c'était un sentiment de justice divine. Pourquoi devrais-je encore m'effacer ? Pour sa jeunesse ? Pour son sourire ? Non. J'avais payé ma dette à cette famille par ma patience. Il était temps que je sois la première.
La cérémonie à la mosquée fut rapide, un murmure de prières entre hommes. Puis vint la fête dans cette salle louée près des docks. La musique mbalax résonnait contre les murs, et Marseille semblait s'être invitée à notre table.
Karim était assis à mes côtés sur le trône des mariés. Il était beau, d'une beauté sombre et tourmentée. Ses mains étaient moites quand il prenait la mienne pour les photos. Il souriait aux invités, mais ses yeux étaient ailleurs, errant sans cesse dans la foule. Je savais ce qu'il cherchait. Je savais *qui* il cherchait.
Je l'ai vue, enfin. Awa. Elle portait un ensemble vert émeraude qui jurait avec la pâleur de son visage. Elle ne dansait pas. Elle me fixait avec une intensité qui aurait pu me brûler vive. À un moment, nos regards se sont croisés. Elle pensait m'intimider par sa douleur. Elle pensait que j'allais me sentir coupable.
Je lui ai adressé un sourire lent, presque imperceptible. *Regarde bien, petite sœur. C'est mon nom qu'il porte maintenant. C'est avec moi qu'il rentre ce soir.*
Le retour vers notre nouvel appartement à la Joliette se fit dans un silence de cathédrale. Le luxe de la voiture de location semblait dérisoire face à la tension qui nous habitait. Une fois la porte refermée, le poids du mariage nous est tombé dessus.
Karim a retiré sa veste et l'a jetée sur le canapé en cuir beige. Il est allé vers la fenêtre qui donnait sur les lumières du port autonome.
— C'est un bel endroit, Halima, dit-il sans se retourner. Tu y seras bien.
— *Nous* y serons bien, Karim, rectifiai-je en m'approchant de lui.
Je posai ma main sur son épaule. Il ne tressaillit pas, mais je sentis ses muscles se tendre comme des câbles d'acier.
— Je sais que ce n'est pas ce que tu avais prévu, commençai-je d'une voix douce, presque maternelle. Mais je serai une bonne épouse pour toi. Je prendrai soin de ta maison, de ton honneur. Je serai la femme que ton rang exige.
Il se tourna enfin. La détresse dans son regard était si profonde qu'elle aurait pu m'apitoyer si je n'avais pas été si résolue.
— Halima... tu es une femme de grande valeur. Je le sais. Mais je ne veux pas te mentir. Mon cœur est... compliqué.
— Le cœur est un muscle, Karim. Il s'entraîne. On apprend à aimer ce qui est juste. La passion d'Awa est un vent de sable, elle aveugle et elle finit par s'en aller. Moi, je suis la terre. Je reste.
Je l'ai conduit vers la chambre. Cette nuit-là, il a fait son devoir. Il a été prévenant, presque tendre, mais je n'étais pas dupe. Dans ses silences, dans la façon dont il fermait les yeux, je savais qu'il invoquait un autre visage. Il croyait me tromper avec ses pensées, mais il oubliait une chose : j'avais gagné la réalité. Les souvenirs ne font pas de repas, ils ne tiennent pas chaud l'hiver, ils ne donnent pas d'enfants légitimes.
Le lendemain matin, alors qu'il dormait encore, je me suis levée pour préparer le petit-déjeuner. J'ai ouvert les rideaux sur Marseille qui s'éveillait. J'ai pris son téléphone qui traînait sur la table de chevet. Il n'était pas verrouillé.
Un message venait d'arriver. *"Je n'ai pas dormi. Je sens encore tes mains sur moi. Dis-moi que tu ne l'as pas touchée. Dis-moi que tu n'appartiens qu'à moi. Awa."*
Mon sang n'a fait qu'un tour, mais je n'ai pas tremblé. J'ai reposé le téléphone exactement là où il était.
Ils pensaient que j'étais la victime passive d'une coutume ancienne. Ils pensaient que j'accepterais les miettes de son affection pendant qu'ils vivraient leur idylle clandestine dans les recoins de la ville. Ils ne connaissaient pas Halima Diop.
J'ai versé le café dans les tasses en porcelaine fine. Je suis retournée dans la chambre et j'ai réveillé mon mari avec un b****r sur le front.
— Réveille-toi, Karim. Une nouvelle vie commence pour nous.
Ma sœur voulait la guerre ? Elle l'aurait. Mais elle oubliait que dans cette ville et dans notre culture, c'est toujours celle qui tient les clés de la maison qui finit par dicter les règles. Awa n'était qu'une passagère clandestine. J'étais la capitaine.