004 - Karim

911 Mots
Le béton ne ment jamais. Quand une structure est mal conçue, elle finit par se fissurer. On peut masquer les lézardes avec de l'enduit, repeindre les murs en blanc immaculé, mais le vice de forme demeure dans les profondeurs. C'est exactement ce que je ressentais en garant ma voiture devant l'immeuble de la Joliette, trois mois après le mariage. Ma vie était devenue un chantier permanent où je ne contrôlais plus rien. D'un côté, il y avait Halima. Elle était la perfection faite femme, et c'est ce qui m'effrayait le plus. Chaque soir, je rentrais dans un appartement qui sentait bon la cuisine épicée et la lavande. Mes chemises étaient repassées avec une précision chirurgicale, mes dossiers classés, et Halima m'accueillait toujours avec ce calme imperturbable, cette dignité de reine qui semblait dire : *« Je suis ta légitime, le reste n'est que du vent. »* Je commençais, malgré moi, à m'attacher à cette stabilité. Il y avait une forme de paix toxique dans notre foyer. Halima ne posait pas de questions. Elle ne faisait pas de scènes. Mais son regard, parfois, se posait sur moi avec une acuité qui me transperçait. Elle savait. Je savais qu'elle savait. Et pourtant, nous jouions cette pièce de théâtre chaque soir, entre le dîner et les prières. De l'autre côté, il y avait Awa. Ma drogue. Mon péché. Ma raison de respirer. Ce mardi-là, j'avais quitté le chantier de la Corniche à seize heures, prétextant une réunion à la mairie. En réalité, j'avais loué une petite chambre dans un hôtel discret près de la gare Saint-Charles. C'était sordide, indigne de nous, mais c'était notre seul refuge. Quand Awa entra, elle se jeta dans mes bras avec une violence qui me coupa le souffle. Elle ne souriait plus autant qu'avant. Ses yeux étaient cernés, son visage aminci. — Elle t'a touché aujourd'hui ? demanda-t-elle, ses lèvres frôlant mon cou. — Awa, s'il te plaît... Ne commençons pas par ça. — Je ne supporte plus de t'imaginer avec elle, Karim. Je sens son odeur sur toi, même quand tu t'es douché. C'est ma sœur ! Tu te rends compte de l'horreur de la situation ? On dîne ensemble le dimanche chez mes parents, elle me sourit, elle me propose de l'aide pour mes cours, et toi tu es là, assis entre nous deux, à faire semblant de ne rien voir ! Je la serrai plus fort. La culpabilité me rongeait comme de l'acide. — Je prépare le terrain, Awa. J'ai ouvert un compte épargne à ton nom. J'ai commencé à chercher un deuxième appartement, plus petit, vers Castellane. Dès que j'aurai l'accord de ton père pour la seconde union, tout s'arrangera. — Mon père ? Tu penses vraiment qu'il acceptera que tu prennes ses deux filles ? Il va croire que tu l'insultes ! Elle avait raison. Dans la tradition, épouser deux sœurs est souvent mal vu, voire interdit selon certaines interprétations, à moins que la première ne soit plus là. Mais j'étais aveuglé par mon désir de ne perdre aucune des deux. L'une était ma boussole, l'autre était mon incendie. — Je trouverai une solution, murmurai-je contre ses cheveux. Je suis ingénieur, Awa. Je trouverai le point de rupture et je le renforcerai. Nous avons passé deux heures dans cette chambre, à essayer de retrouver la candeur de nos débuts. Mais le spectre de Halima était là, entre nous. Chaque fois que mon téléphone vibrait, je sursautais. C'était Halima qui m'envoyait une photo d'un nouveau rideau pour le salon, ou un simple : *« Rentre prudemment, le dîner est prêt. »* Ces messages étaient des rappels à l'ordre, des ancres qui me tiraient vers le fond. En quittant l'hôtel, je me sentais sale. J'avais l'impression de mener une double vie qui ne rendait personne heureux. Le soir même, alors que je m'installais à table face à Halima, elle me servit une part de *thiéboudienne* avec une grâce infinie. — Tu as l'air fatigué, Karim. Le chantier avance ? — Doucement. Beaucoup de complications imprévues. — Les complications viennent souvent d'un manque de clarté dans les plans initiaux, répondit-elle en me fixant avec un sourire qui ne touchait pas ses yeux. Mais ne t'inquiète pas. On finit toujours par s'adapter à la structure, même si elle est tordue. Je manquai de m'étouffer avec une arête de poisson. Elle parlait du bâtiment, ou de nous ? — J'ai invité Awa à venir passer le week-end prochain ici, ajouta-t-elle nonchalamment. Elle a besoin de calme pour réviser ses examens, et notre appartement est plus spacieux que la maison de Père. Le sang se glaça dans mes veines. Halima invitait Awa sous notre toit. C'était un coup de maître. Elle nous forçait à jouer notre comédie sous ses yeux, dans son arène, là où elle régnait en maîtresse absolue. — C'est une... excellente idée, bégayai-je. Elle sera contente. — Oui. Je veux que nous soyons soudés. Une famille ne peut pas vivre dans le mensonge, n'est-ce pas ? Elle se leva pour débarrasser la table, me laissant seul avec mes doutes. J'avais cru pouvoir gérer cette situation avec la logique d'un plan de masse. Mais j'avais oublié que dans une structure humaine, quand on pousse trop fort sur un pilier, c'est tout l'édifice qui s'écroule. Marseille brillait au loin, un chaos de lumières et de secrets. Et pour la première fois, je me demandai si j'étais le constructeur de ma vie, ou simplement l'ouvrier qui creusait sa propre tombe.
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