005 - Awa

997 Mots
Monter ces escaliers à la Joliette a été la chose la plus difficile que j’aie eu à faire de ma vie. Mon sac de voyage pesait une tonne, rempli non pas de vêtements, mais de mes secrets, de mes larmes et de l'odeur de Karim que je portais encore sur ma peau après notre dernière rencontre à l'hôtel. Quand Halima a ouvert la porte, elle rayonnait. Elle portait un caftan en lin blanc, pur, impeccable. Elle ressemblait à une sainte, tandis que je me sentais comme une intruse, une pécheresse entrant dans le sanctuaire qu'elle avait bâti. — Bienvenue chez toi, Awa, dit-elle en m'embrassant sur les deux joues. Ses lèvres étaient froides. Elle m'a conduite vers la chambre d'amis, une pièce parfaitement décorée, sans une poussière. Tout dans cet appartement criait son nom : les rideaux choisis avec soin, les cadres aux murs, l'ordre millimétré. C'était sa forteresse. Et elle m'y invitait pour mieux m'observer. — Karim rentre dans une heure, ajouta-t-elle en lissant le drap de mon lit. Il sera ravi de te voir. Il travaille tellement dur en ce moment... Il rentre parfois si tard, le pauvre. Elle a marqué une pause, ses yeux plongeant dans les miens. — Tu trouves aussi qu'il a l'air fatigué, n'est-ce pas ? Toi qui le vois souvent en ville, paraît-il. Mon cœur a manqué un battement. Est-ce qu'elle savait pour nos rendez-vous ? Ou était-ce juste une de ses piques empoisonnées ? Je me suis forcée à sourire, un sourire qui devait ressembler à une grimace. — Marseille est petite, Halima. On se croise parfois près de la mairie. Je me suis enfermée dans la chambre sous prétexte de réviser mon droit constitutionnel. Mais les mots dansaient devant mes yeux. J'écoutais les bruits de l'appartement. Le cliquetis des clés dans la serrure. La voix de Karim. Le rire de Halima — un rire que je ne lui connaissais pas, cristallin et un peu trop fort. Le dîner fut une torture raffinée. Halima avait préparé un ragoût d'agneau dont l'odeur me donnait la nausée. Karim était assis en bout de table, les yeux fuyants, évitant de croiser mon regard. Nous étions trois, mais il y avait un quatrième convive à table : le mensonge. — Alors, Awa, tes études ? demanda Karim d'une voix trop formelle. — Ça va. C'est difficile de se concentrer en ce moment. — C'est normal, intervint Halima en servant une louche de sauce à son mari. La jeunesse est une période de confusion. On croit vouloir des choses qui ne nous appartiennent pas. Heureusement, avec le temps, on apprend à se contenter de ce que Dieu nous donne. N'est-ce pas, mon chéri ? Elle posa sa main sur celle de Karim. Je vis l'alliance briller sous la suspension du salon. Cette main, cette même main qui m'avait caressée deux jours plus tôt dans une chambre d'hôtel miteuse, restait là, immobile sous la paume de ma sœur. La jalousie me brûla la gorge comme de l'acide. J'avais envie de hurler, de renverser la table, de dire à Halima que son mari passait ses après-midis à pleurer de désir pour moi. Mais je restai digne. Pour Karim. Pour ne pas être chassée. Après le repas, Halima insista pour que nous regardions un film ensemble. Elle s'installa sur le canapé, serrée contre Karim, sa tête posée sur son épaule. J'étais assise sur le fauteuil en face, obligée de regarder ce tableau de bonheur conjugal. C'était du sadisme pur. Elle ne regardait pas l'écran, elle me regardait, moi, pour s'assurer que je ne perdais pas une miette de sa possession. Vers minuit, je n'en pouvais plus. Je prétextai une migraine et me retirai dans ma chambre. Mais le pire était à venir. Les murs de cet appartement étaient fins. Dans le silence de la nuit marseillaise, j'entendais les murmures. J'entendais leurs rires étouffés, le bruit du lit qui grinçait dans la chambre voisine. Chaque son était un coup de poignard. Je me bouchais les oreilles, je pleurais en silence, étouffant mes sanglots dans mon oreiller. *C'est ma place qu'elle occupe*, pensais-je. *C'est mon homme qu'elle touche.* Le lendemain matin, je sortis de ma chambre, le visage bouffi. Karim était seul dans la cuisine, préparant le café. Halima était descendue chercher le pain. — Awa... murmura-t-il en s'approchant de moi. Je suis désolé pour hier soir. C'est insupportable pour moi aussi. — Alors pourquoi tu la laisses faire ? Pourquoi tu joues son jeu ? — Je ne peux pas l'insulter chez nous ! Awa, sois patiente. Je vais parler à ton père la semaine prochaine. Je vais lui dire que je veux faire de toi ma seconde épouse. C'est la seule issue. — Et elle ? Elle acceptera ? — Elle n'aura pas le choix. C'est mon droit. À ce moment-là, la porte d'entrée claqua. Halima revint, des baguettes fraîches sous le bras. Elle nous regarda, nous deux, debout dans la cuisine, trop proches l'un de l'autre. L'air devint soudain irrespirable. — Quel beau tableau, dit-elle d'une voix traînante. On dirait presque que vous complotez. — On parlait juste de l'examen d'Awa, mentit Karim, la voix tremblante. — Bien sûr. L'examen. Elle posa le pain sur le comptoir et s'approcha de moi. Elle réajusta une mèche de mes cheveux avec une douceur terrifiante. — Fais attention, Awa. À trop vouloir réviser les anciennes leçons, on finit par rater l'avenir. Le petit-déjeuner est prêt. Mangeons en famille. Ce week-end-là, je compris que Halima ne se contenterait pas de garder Karim. Elle voulait me détruire de l'intérieur, me montrer cent fois par jour ce que j'avais perdu. Et alors que je regardais le soleil se coucher sur les toits de Marseille depuis ma fenêtre de "chambre d'amis", une pensée sombre germa en moi. Si elle utilisait la tradition pour m'écarter, j'utiliserais son propre foyer pour la renverser. La haine n'était plus seulement de son côté. Elle coulait désormais dans mes veines, aussi noire que le henné de son mariage.
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