006 - Karim

931 Mots
En ingénierie, il existe un concept que nous appelons la « charge de rupture » : c’est la limite précise au-delà de laquelle un matériau ne peut plus supporter de pression et se brise de manière irréversible. En garant ma voiture devant l'immeuble des Diop ce samedi après-midi, je savais que j'atteignais cette limite. Mes mains étaient moites sur le volant. Depuis le week-end de cohabitation à la Joliette, l'air dans mon propre appartement était devenu irrespirable. Halima régnait par le silence et les sourires de façade, tandis qu'Awa dépérissait, m'envoyant des messages de détresse toutes les heures. Je ne pouvais plus construire ma vie sur des sables mouvants. Je montai les escaliers, mon oncle Mansour à mes côtés. Il avait fallu des jours pour le convaincre de m'accompagner à nouveau. — C’est de la folie, Karim, m’avait-il répété. Vouloir la cadette après avoir épousé l’aînée ? Tu jettes de l’huile sur un feu qui couve déjà. — C’est ma seule chance de paix, oncle. Sinon, je les perdrai toutes les deux, et moi avec. Monsieur Diop nous reçut avec la même dignité austère que la première fois. Mais cette fois, l'odeur du *thiouraye* me parut étouffante, comme un gaz toxique. Il nous servit le thé en silence. Je voyais ses mains trembler légèrement — l'âge, ou peut-être pressentait-il l'affront qui allait suivre. — Monsieur Diop, commençai-je, ma voix résonnant étrangement dans le salon calme. Je suis venu vous remercier pour le trésor que vous m'avez confié. Halima est une épouse exemplaire. Le vieil homme hocha la tête, flatté. Mon oncle prit le relais, préparant le terrain avec des circonvolutions verbales sur la prospérité et la tradition. Puis, le moment de vérité arriva. Je pris une grande inspiration, comme avant de plonger dans des eaux troubles. — Cependant, mon foyer n'est pas complet. Ma religion et nos coutumes m'autorisent à élargir mon toit. Je souhaite demander la main d'Awa pour en faire ma seconde épouse. Je m'engage à les traiter avec une égalité parfaite, ici à Marseille, selon nos lois sacrées. Le silence qui suivit fut plus lourd que le béton armé. Monsieur Diop reposa son verre de thé avec une lenteur terrifiante. Ses yeux, d'ordinaire voilés par l'âge, devinrent deux lames d'acier. — Tu oses ? murmura-t-il. Tu entres dans ma maison, tu prends mon aînée, et maintenant tu veux transformer mes deux filles en rivales sous le même toit ? Tu veux que le sang des Diop se déchire pour ton bon plaisir ? — Ce n'est pas pour mon plaisir, Monsieur Diop ! C'est par amour pour Awa et par respect pour votre famille. Je ne l'ai jamais oubliée. — Sortez, dit-il d'une voix basse, vibrante de rage retenue. — Monsieur Diop, je vous en prie... — SORTEZ ! hurla-t-il en se levant, sa silhouette décharnée dominant soudain la pièce. Tu as souillé l'honneur de cette demande. Tu ne toucheras pas à Awa. Elle mérite un homme qui la choisira seule, pas un homme qui veut collectionner mes filles comme des trophées ! Nous fûmes expulsés manu militari. Sur le palier, j'entendis des cris monter de l'appartement. Awa devait être en train de subir la foudre paternelle. Je voulais défoncer la porte, la sortir de là, mais mon oncle me retint par le bras. — Viens, Karim. Tu as provoqué un séisme. Laisse la poussière retomber. Je rentrai à la Joliette, le cœur en lambeaux. En ouvrant la porte de mon appartement, je trouvai Halima assise dans le salon, une tasse de thé à la main. Elle ne s'était pas levée. Elle ne m'avait pas accueilli. — Tu as échoué, n'est-ce pas ? dit-elle d'une voix de glace. Je me figeai. — Comment sais-tu où j'étais ? — Je suis ta femme, Karim. Je connais tes pensées avant même qu'elles n'atteignent ton cerveau. Tu pensais vraiment que Père accepterait une telle insulte ? Tu pensais que j'accepterais de voir ma petite sœur, celle qui a toujours tout eu, venir piétiner mon tapis et partager mon lit ? Elle se leva et s'approcha de moi. Pour la première fois, je vis la haine pure dans son regard, sans le voile de la politesse. — Écoute-moi bien, Karim. Tu as épousé l'aînée. Tu as épousé la loi. Si tu ramènes Awa ici, si tu continues ce jeu pervers, je te détruirai. Je dirai à la préfecture que notre mariage religieux cache une polygamie illégale en France. Je ruinerai ta carrière d'ingénieur. Je te laisserai seul avec tes regrets sur le Vieux-Port. Je la regardai, horrifié. La femme douce et pieuse avait disparu. Devant moi se dressait une architecte de la vengeance, capable de raser tout l'édifice pour ne pas perdre son titre. — Tu ne ferais pas ça, Halima. C'est ta sœur. — C'était ma sœur, cracha-t-elle. Maintenant, c'est l'ombre qui menace mon soleil. Et je ne supporte pas l'ombre. Elle tourna les talons et s'enferma dans notre chambre, me laissant seul dans le salon plongé dans le noir. Mon téléphone vibra. Un message d'Awa : *"Père m'envoie au Sénégal demain par le premier vol. Il veut me marier là-bas. Karim, fais quelque chose. Je t'en supplie."* L'ingénieur en moi savait que la structure était en train de s'effondrer. Il ne restait plus qu'une solution : une manœuvre d'urgence, hors de toute légalité, hors de toute tradition. Je devais l'enlever. Marseille, avec ses ruelles sombres et ses vents contraires, allait devenir le théâtre d'un rapt amoureux ou d'un suicide social. Je pris mes clés de voiture et ressortis dans la nuit. La charge de rupture était atteinte. Le béton craquait.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER