L’obscurité de ma chambre d’enfant était devenue une cellule de prison. De l’autre côté de la porte, j’entendais le va-et-vient frénétique de ma mère et de mes tantes. Elles ne préparaient pas mon trousseau avec les rires et les chants qui avaient accompagné celui de Halima. Non, elles jetaient mes vêtements dans une valise en plastique comme on emballe des preuves compromettantes.
— C’est pour ton bien, Awa, répétait ma mère entre deux sanglots étouffés. Ton père ne peut plus te regarder sans voir le déshonneur. Saint-Louis te calmera. Ton cousin t’attend là-bas.
Mon cousin. Un homme que je n’avais pas vu depuis mes six ans, une ombre lointaine à qui on me livrait pour éteindre l'incendie que Karim avait allumé.
Je fixais l'écran de mon téléphone, cachée sous mes draps. La lumière bleue me brûlait les yeux.
*« Sois prête à trois heures du matin. Devant la boulangerie au coin de la rue. Ne prends rien. Juste toi. »*
Le message de Karim était ma seule bouffée d’oxygène. Mais la terreur me paralysait. Si mon père me surprenait, il me renierait. Si Halima l’apprenait… je frissonnai. Ma sœur n’était plus la femme pieuse que Marseille admirait. Elle était devenue une ombre malveillante qui hantait mes pensées.
Deux heures du matin. Le silence dans l'appartement était lourd, interrompu seulement par les ronflements lourds de mon père dans la chambre voisine. Je me levai avec la lenteur d'un spectre. Je n'osais pas allumer la lumière. À tâtons, je trouvai mes baskets et un vieux sweat-shirt à capuche pour dissimuler mon visage.
Je jetai un dernier regard à cette chambre. Les posters de mes chanteurs préférés, mes manuels de droit, les souvenirs d’une vie où j’étais simplement la petite sœur protégée. Tout cela appartenait au passé. En ouvrant cette fenêtre, je devenais une fugitive.
Le froid de la nuit marseillaise me cingla le visage. Je descendis les escaliers de service, chaque craquement du bois résonnant comme un coup de feu à mes oreilles. Arrivée en bas, je courus. Je courus sans me retourner, mes poumons brûlant sous l'effort et l'angoisse.
La voiture de Karim était là, garée en double file, le moteur tournant au ralenti. Dès qu’il me vit, il ouvrit la portière. Je me jetai à l’intérieur, tremblante, les larmes coulant enfin librement.
— On part, Awa. On part loin d'ici pour quelques jours. Le temps que les esprits se calment.
— Il va me tuer, Karim. Père va me tuer s'il nous trouve.
— Personne ne nous trouvera. J'ai loué un petit studio vers Cassis, sous un faux nom. On va réfléchir. On va trouver une solution.
Il démarra en trombe. Je regardais les lumières de la ville défiler. Le Vieux-Port, la Corniche, les quartiers que j'aimais… tout me semblait étranger maintenant. J'étais avec l'homme que j'aimais, mais le prix de cette liberté était un gouffre noir.
Soudain, le téléphone de Karim, posé sur le tableau de bord, s'éclaira. Un appel vidéo.
C’était Halima.
Karim hésita, puis finit par décrocher, sans doute par crainte qu'elle n'alerte la police immédiatement. L'image qui apparut nous glaça le sang. Halima était assise dans notre salon familial, chez mes parents. Elle tenait mon passeport dans une main et un briquet dans l'autre.
— Vous pensiez vraiment que je dormirais ? demanda-t-elle, sa voix d'une douceur venimeuse. Je savais que tu viendrais la chercher, Karim. Tu es tellement prévisible dans ton désespoir.
— Halima, pose ça, ordonna Karim, ses mains crispées sur le volant.
— Tu as choisi ton camp, petite sœur, continua-t-elle en me fixant à travers l'écran. Tu as choisi de fuir comme une voleuse. Père est réveillé. Il est derrière moi. Il vient de découvrir que sa fille préférée est une traînée.
La caméra pivota brièvement. Je vis la silhouette de mon père, le visage déformé par une douleur et une colère que je n'oublierai jamais. Il ne cria pas. Il nous regarda simplement avec un mépris total.
— Tu n'as plus de père, Awa, dit Halima en reprenant l'écran. Et toi, Karim, tu n'as plus de femme. J'ai déjà envoyé un message à ton patron avec les preuves de ton "détournement de mineure" et de tes absences répétées.
Elle approcha la flamme du briquet de mon passeport.
— Vous voulez vivre votre amour ? Vivez-le dans la rue. Parce qu'à Marseille, il n'y a plus de place pour vous.
Elle raccrocha. Le silence dans la voiture fut absolu, seulement rompu par le bruit des pneus sur l'asphalte. Nous étions sur l'autoroute, lancés vers un avenir que nous avions rêvé radieux, mais qui venait de se transformer en un désert de cendres.
Karim gara la voiture sur le bas-côté, dans l'ombre des calanques. Il me prit dans ses bras, mais je sentais son corps trembler autant que le mien. Nous avions gagné notre nuit, mais Halima venait de nous voler nos vies.
— Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demandai-je dans un souffle.
— On se marie, répondit-il avec une détermination sauvage. Demain. À l'aube. Devant un imam qui ne posera pas de questions. Tu seras ma seconde épouse, Awa. Et elle pourra faire tout ce qu'elle veut, elle ne pourra pas défaire ce qui est scellé devant Dieu.
C'était notre déclaration de guerre finale. Ma sœur avait le droit, le nom et le père. J'allais avoir l'homme, le secret et l'exil. La haine entre nous n'était plus une affaire de famille, c'était devenu une religion.