Le silence de l'appartement à la Joliette était devenu mon allié le plus fidèle. Depuis que Karim était parti dans la nuit pour secourir sa « demoiselle en détresse », j'avais méthodiquement effacé toute trace de son passage. J'avais lavé le sol à grande eau, comme pour purifier le carrelage des pas de la trahison. À Marseille, quand le Mistral souffle trop fort, on ferme les volets et on attend que le chaos passe. Moi, je ne me contentais pas d'attendre. J'orientais le vent.
Je m'assois dans le fauteuil en cuir de Karim, celui qu'il affectionne tant après ses journées de chantier. Entre mes doigts, je fais tourner mon alliance. Elle me semble soudain plus lourde, plus tranchante.
Ils pensent avoir gagné parce qu'ils se sont enfuis ? Ils pensent que l'amour clandestin est une victoire ? Quelle ignorance. Ils ont oublié que je suis l'aînée, celle qui a appris à lire les contrats avant de lire les poèmes.
Le téléphone fixe de l'entrée sonna. C'était ma mère. Sa voix n'était qu'un résidu de sanglots et de honte.
— Halima... ton père ne mange plus. Il reste assis sur son tapis de prière, il répète qu'il n'a plus qu'une fille. Il veut qu'on brûle toutes les photos d'Awa.
— Laisse-le faire, Maman, répondis-je d'une voix que je voulais apaisante mais qui sonnait comme un verdict. Awa a fait son choix. Elle a choisi l'ombre. Qu'elle y reste. Je m'occupe de Karim.
Je raccrochai. Une larme solitaire tenta de s'échapper, mais je l'écrasai d'un revers de main. Je n'avais pas le temps pour la faiblesse.
J'ouvris mon ordinateur portable. J'avais déjà préparé le terrain. Une lettre formelle adressée au cabinet d'architectes qui employait Karim. J'y expliquais, avec une politesse venimeuse, que Monsieur Faye traversait une « crise personnelle grave » qui affectait son discernement et sa probité, mentionnant subtilement les détournements de fonds — imaginaires mais crédibles — qu'il aurait pu opérer pour financer sa fuite avec une mineure (elle n'avait que vingt ans, aux yeux de la loi elle était majeure, mais dans l'esprit des vieux conservateurs du conseil d'administration, elle restait une enfant débauchée).
Puis, je passai à l'étape suivante. Notre communauté à Marseille est un petit village. Quelques appels ciblés aux tantes influentes du marché de Noailles suffiraient. Ce soir, le nom de Karim et celui d'Awa seraient synonymes de malédiction. Personne ne les recevrait. Aucun imam sérieux ne validerait leur union de pacotille s'il savait qu'elle se faisait contre la volonté du patriarche Diop.
Vers onze heures, la serrure grinça.
Karim entra. Il était seul. Il avait cette odeur de défaite qui colle aux vêtements après une nuit blanche dans une voiture. Ses épaules étaient tombantes, ses yeux rougis. Il ne s'attendait sans doute pas à me trouver là, calme, digne, l'attendant avec un plateau de café fumant.
— Où est-elle ? demandai-je sans préambule.
— Elle est en sécurité, Halima. Ne cherche pas à savoir où.
Il s'effondra sur le canapé, la tête entre les mains.
— On s'est mariés ce matin, murmura-t-il. Devant Dieu. Elle est ma seconde épouse. Tu ne peux plus rien y faire. C'est la loi de notre foi.
Je ne criai pas. Je ne renversai pas la table. Je m'approchai de lui et posai ma main sur son crâne, une caresse qui ressemblait à une menace.
— Ta foi ? Tu parles de foi alors que tu as brisé le cœur d'un vieil homme et volé l'honneur de ta première femme ? Tu penses que Dieu valide les unions nées dans le mensonge et la fuite ?
— Je l'aime, Halima.
— L'amour ne paie pas le loyer, Karim. Et il ne nettoie pas la réputation.
Je sortis une enveloppe de ma poche et la posai sur ses genoux.
— C'est quoi ?
— Ton préavis, sans doute. Ton patron a reçu quelques informations ce matin. Et ton oncle Mansour ? Il a reçu un appel de Père. Il te renie également. Tu es seul, Karim. Seul avec ta "seconde épouse" qui n'a même pas de quoi s'acheter un sac de riz sans ton salaire.
Il leva les yeux vers moi, et pour la première fois, je vis de la terreur pure dans son regard. Il commençait enfin à comprendre la structure de l'édifice que j'avais bâti autour de lui.
— Pourquoi tu fais ça ? On aurait pu s'entendre... On aurait pu vivre comme au pays...
— Parce qu'ici, c'est Marseille, Karim. Ici, je suis la seule maîtresse de ce foyer. Tu as voulu deux femmes ? Tu vas découvrir ce que coûte la colère de l'aînée.
Je me penchai vers son oreille, mon souffle chaud contre sa peau.
— Tu vas la ramener ici.
— Quoi ?
— Tu as bien entendu. Puisqu'elle est ta femme, ramène-la. Je veux qu'elle vive ici, sous mes yeux. Je veux qu'elle voie chaque jour ce que c'est d'être la seconde, celle qui ramasse les miettes, celle qui n'a pas les papiers, celle qui n'a pas le respect. Je vais faire de sa vie ici un enfer si raffiné qu'elle suppliera pour retourner au Sénégal.
Je me redressai, un sourire triomphant aux lèvres.
— C'est ça, ou je porte plainte pour harcèlement et je demande le divorce en gardant tout ce que nous avons construit. Choisis, mon cher mari. La rue avec elle, ou l'enfer avec moi.
Il resta silencieux, brisé. J'avais calculé chaque angle, chaque point de pression. L'ingénieur, c'était moi maintenant.