4 – 18h01

611 Mots
4 18h01Quelque chose de rugueux écrase la bouche de Clara et à chaque soubresaut, ça frotte contre la peau de son menton. Ses poignets sont ligotés dans son dos avec du sparadrap, entrecroisé sur sa peau fine. L’adhésif cisaille la chair entre le pouce et l’index. La camionnette décolle sur les bosses et retombe lourdement. La douleur de son menton irrité et l’étrangeté de la situation lui nouent le ventre. D’habitude, Clara pleure facilement, mais pour une fois, les larmes ne viennent pas. Une sorte de torpeur l’a envahie. L’homme l’a adossée à une caisse et elle est coincée entre deux rouleaux de moquette. Une forte odeur règne à l’arrière de la camionnette, une odeur de viande avariée. Il fait froid et noir, elle ne voit rien. Quelque chose rampe sur sa joue. Elle a envie de hurler, mais l’homme a juré de tuer sa maman si elle criait. Et Clara le croit. Il souriait quand il a dit cela, juste avant de fermer la portière de la camionnette, mais elle sait qu’il ne plaisante pas. Son estomac gargouille de nouveau. Cet après-midi, à la récré, Poppy lui a dit que ce soir elle allait manger des saucisses avec des frites. Sa mère ne la laissait jamais manger ce genre de choses. La camionnette cahote une fois de plus. Ses pensées la ramènent vers sa mère : ses ongles roses et son épais trait d’eye-liner noir, sa façon de repousser ses lunettes sur son nez quand elle la grondait, et d’appuyer sa joue contre la sienne dans une parodie de tendresse, en gardant toujours une distance entre elles. Mme Foyle n’aimait pas les mains ni les visages collants. La camionnette s’arrête et recule à toute vitesse, puis le vacarme du moteur s’éteint. Remplacé par des tic tic indiquant qu’il refroidit. Un bruit sourd, métallique, la fait sursauter. Elle s’aperçoit que la portière coulisse. Une ampoule nue suspendue à une poutre du plafond dispense juste assez de lumière pour lui permettre de constater qu’elle se trouve dans un garage. Le garage d’une maison individuelle, haute et étroite, comme l’homme qui l’a enlevée. Elle ne peut pas s’en apercevoir, mais cette maison possède de petites fenêtres, fermées par des volets, et un escalier qui mène au sous-sol. Une allée de dalles noires et blanches fendues, entre lesquelles poussent des mauvaises herbes, conduit à la porte d’entrée dont la peinture bleue écaillée dessine des formes de pays. Un numéro 2 en fer forgé, terni par les années ou les intempéries, a perdu une vis et basculé à l’envers, telle une cédille inversée. Le crachin glacé martèle le trottoir. Il fait presque totalement noir maintenant. L’homme soulève Clara en la prenant par les jambes. Quand ses pieds se posent sur le sol en béton du garage, la lumière semble faiblir, l’ampoule éclate et s’éteint. Le changement brutal de température la saisit ; elle cligne des yeux dans l’obscurité. L’homme plante ses doigts dans ses épaules pour la pousser vers une porte. Concentrée pour essayer de conserver son équilibre dans les ténèbres qui la désorientent, elle ne remarque pas le bord de la marche. Elle trébuche, déchire son collant de laine et s’érafle les genoux. Quelques secondes plus tard, elle se retrouve dans le vestibule de la maison. Quand ses yeux se sont habitués au faible éclairage, elle constate que le sol est nu et qu’il n’y a quasiment aucun meuble, à l’exception d’un secrétaire dans un coin, sur lequel repose une vitrine. Puis elle en aperçoit une autre, puis encore une autre. Tandis que Clara essaye de comprendre ce qu’elle voit, l’homme sort de l’ombre en s’essuyant les mains avec une serviette. Il ôte le sparadrap qui lui entrave les poignets et lui tend un verre de lait. Son instinct lui déconseille de le boire, mais elle le vide d’un trait. Le visage hâve de l’homme semble basculer vers l’avant et, pour la seconde fois ce jour-là, tout devient flou.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER