10 – 15h46

1505 Mots
10 15h46« C’est une blague ? », demande le Boss. Fitzroy contemple la photo de Clara punaisée sur le mur de la salle de crise du district sud de la brigade criminelle de la Police métropolitaine. On va te retrouver, ma chérie. Je te le promets. À l’autre bout de la pièce, une douzaine de policiers s’activent, ils téléphonent, prennent des notes, ils ressemblent à des fantômes dans la lueur de leurs écrans d’ordinateur. Les autres sont sur le terrain, ils font du porte à porte ou participent aux recherches. « Fait chier », dit le Boss et il raccroche violemment le téléphone. Il fait jaillir un cachet de l’emballage blister qui se trouve dans sa poche et l’avale, sans eau. Dehors, les lumières de la ville, semblables à des têtes d’épingle éclairent l’obscurité naissante. Fitzroy se racle la gorge. — Tout va bien, monsieur ? — Non, ça ne va pas, bordel ! Il se frotte les yeux avec le dos de la main. Ces putains de journaux vont publier une enquête sur Miles Foyle. Fitzroy n’a pas besoin de demander quel genre d’enquête. Quelques heures plus tôt, elle a entré son nom dans les bases de données CRIS et CRIMINT* de la Police métropolitaine. Simple routine. Ce qu’elle a alors découvert l’a estomaquée. Deux avertissements pour drague en voiture, il y a moins de six mois. Une des filles n’avait pas dix-huit ans, autrement dit elle était mineure au regard de la loi sur la prostitution. Il y avait également des accusations d’agression sexuelle et de séquestration sur la personne d’une stagiaire, retirées par la suite. — Ils n’ont pas perdu de temps. — Non, et ça ne pouvait pas plus mal tomber, nom de Dieu, avec la conférence de presse de lundi. On veut que l’opinion publique compatisse, pas qu’elle crie à l’assassin. — Et maintenant, on fait quoi ? — On n’a pas le choix, il faut faire face. Mais il vaudrait mieux le prévenir. Il soupire et déplace des feuilles éparpillées sur son bureau. Fitzroy a deviné la suite. — Allez sur place. Avoir des rapports tarifés avec une mineure ne signifie pas qu’il a kidnappé sa fille, mais je veux que vous vous accrochiez à Miles Foyle comme une horde de sangsues. Lorsque Fitzroy remonte l’allée de la maison de Pagoda Drive cette fois, la porte est grand ouverte. Un lustre éclaire le sol à damier. Une femme sort, les yeux rougis, des mèches blondes dans ses cheveux courts. Ses mains reposent sur les épaules d’une fillette de sept ou huit ans. — Je veux pas y aller, dit celle-ci. La femme salue Fitzroy d’un hochement de tête, puis reporte son attention sur la fillette. — Ça te fera du bien, ma chérie. Tu ne peux pas rester enfermée toute la journée. En rentrant, peut-être qu’on s’arrêtera dans ce café que tu aimes bien pour boire un chocolat chaud. — Le Dr Foyle est là ? La femme agrippe les épaules de la fillette, à s’en faire blanchir les jointures. — Oui. Il est quelque part dans la maison. En haut, je crois. Fitzroy sonne et entre dans le vestibule. Elle attend. Puis recule d’un pas pour sonner de nouveau. Une fois encore, elle s’émerveille devant la splendeur de cette maison, si différente de celle de son enfance, dans le Kent, avec ses quatre pièces réparties sur deux étages, dont l’atmosphère austère était uniquement brisée par la passion de sa mère pour les 45 tours de jazz. « Gina ? crie une voix d’homme. Vous pouvez aller voir qui c’est ? » Fitzroy se demande où est passé l’agent chargé de rester auprès de la famille Foyle. Comme personne ne vient, elle risque un « Ohé ? » La tête de Miles Foyle apparaît au-dessus de la rampe de l’escalier. Apercevant Fitzroy, il passe la main dans ses cheveux et descend. Vingt-six heures se sont maintenant écoulées depuis la disparition de Clara, et chaque minute transparaît dans ses yeux injectés de sang, dans sa barbe naissante. — Amy est partie faire un tour. Elle devenait folle à force de rester cloîtrée ici toute la journée. Voilà qui répond à sa question. — Ce n’est pas Mme Foyle que je viens voir. — Gina était là tout à l’heure. Il jette un regard vague autour de lui. Elle a dit qu’elle emmenait Eleanor chez une amie, je crois. — Docteur Foyle, nous attendons toujours la liste des patients que vous avez reçus vendredi après-midi. Pouvez-vous me la remettre ? Il lève les yeux, surpris. — Euh, je n’en suis pas certain. — Il n’y a pas à votre cabinet une secrétaire qui pourrait me la photocopier ? J’enverrai quelqu’un la chercher. Elle peut aussi me l’envoyer par mail. Miles cherche son mouchoir dans sa poche et se mouche. — Je crains que ça ne soit pas possible. Le regard de Fitzroy dérive vers la gauche. Au porte-clés mural est suspendu un badge plastifié au bout d’un cordon. Frappé des initiales RSH. — Vous travailliez ailleurs hier ? Je crois savoir que vous exercez parfois à l’hôpital public. Il suit son regard. — Oui, au Royal Southern Hospital, mais en général c’est le mardi. Fitzroy commence à perdre patience. — Docteur Foyle, dois-je vous rappeler que votre fille a disparu, sans doute victime d’un kidnapping ? Je n’ai aucune envie de vous arrêter pour entrave à l’exercice de la justice, alors je vous suggère de vous montrer un peu plus coopératif… — Je ne peux pas vous fournir de liste car je n’en ai pas. — Pourtant, vous étiez bien à votre cabinet, non ? C’est là que nous sommes venus vous chercher. Il pousse un long soupir. — Oui, j’y étais. — Alors, pourquoi n’avez-vous pas de liste ? — Parce que je n’ai reçu aucun patient vendredi après-midi. — Ce n’est pas un problème. Si vous en avez profité pour remplir de la paperasse, je suis sûre que votre secrétaire peut le confirmer. — Je l’avais renvoyée chez elle. Ting. — Il y a bien quelqu’un qui vous a vu à votre cabinet, ou qui vous a parlé au téléphone. Nous voulons juste vérifier où vous étiez quand… — … Clara a disparu ? C’est ce que vous voulez dire, hein ? Que je suis impliqué dans la disparition de ma propre fille ? Ses lèvres pincées, les postillons sur son menton, trahissent son indignation. Fitzroy comprend. Toute autre réaction l’aurait étonnée. Mais elle a déjà vu cette expression ailleurs, sur des visages de père qui avaient v***é et étranglé leurs propres enfants. — Personne ne dit cela, monsieur. Mais nous avons besoin de savoir ce que vous faisiez à ce moment-là. C’est la procédure habituelle. — J’étais avec quelqu’un, voilà. Ça vous va ? Fitzroy s’accorde une pause, le temps que ces paroles fassent leur chemin dans son esprit. — Qui ? Nous devons interroger cette femme. Ou cet homme. — C’est une femme. Le visage de Miles Foyle est un masque lisse. Et vous ne pouvez pas l’interroger. — Pourquoi donc, docteur ? Fitzroy marque une nouvelle pause. C’est une prostituée ? Il détourne les yeux. Fitzroy observe sa joue gauche remuer, ses dents mordiller la peau à l’intérieur. Elle change d’angle d’attaque. — Savez-vous que les journaux de demain vont publier des articles sur votre penchant pour la drague en voiture ? Le masque s’affaisse. — Merde. — Votre femme est au courant ? Il la regarde, sans rien dire. — Je vous suggère de tout lui raconter. — Je ne peux pas. Sa voix est un murmure. — Croyez-moi, ce sera bien pire si elle l’apprend par les journaux. En attendant, je vous demande de réfléchir très sérieusement. Comme je vous le disais, refuser de fournir des informations susceptibles de favoriser l’avancée de l’enquête peut-être être considéré comme une obstruction à la justice. Quand vous serez disposé à parler, vous savez où me trouver. Lorsque Fitzroy se retrouve dehors, la température a chuté. Le froid est aussi mordant que le souvenir des recherches pour retrouver Grace Rodriguez. Les bois étaient tapissés d’aiguilles blanches, signe indubitable qu’il givrait. Leurs pieds faisaient craquer le sol dur. Ils avaient marché à travers les arbres, plus loin que Severndroog Castle, une folie construite par une veuve inconsolable en souvenir de son mari. Elle s’était demandé de quelles horreurs cette tour gothique avait pu être témoin. Ils s’étaient enfoncés plus loin encore dans les bois. Dans les ténèbres glacées d’un matin d’hiver. « Généralement, je ne viens pas par ici », avait dit l’homme, tandis que son chien collait sa truffe contre l’arrière de ses jambes. Il montrait le sac rose pâle, orné d’une ballerine, à peine visible sur le sol. Fitzroy avait examiné le nom sur l’autocollant qui commençait à se détacher après plusieurs jours passés dans l’humidité et le froid, mais s’accrochait encore au cuir d’un air de défi. « Faites venir les gens du labo ! », s’était-elle écriée et sa peur avait résonné dans les bois. Un an après la disparition de Grace, sa frustration n’a pas diminué. Ses pensées la ramènent brutalement vers Miles Foyle. Cet homme constitue une énigme. Elle ne sait pas si elle doit le croire, même si sa détresse semble authentique. En même temps… La plupart des fillettes enlevées connaissent leurs ravisseurs. Ceux-ci sont majoritairement blancs et chômeurs. Trois sur quatre ont un casier judiciaire. Les statistiques ne sont pas en sa faveur. En outre, il n’a pas d’alibi. Du moins, aucun qu’elle ait pu confirmer. Néanmoins, elle répugne à l’arrêter. Il faut des années pour laver sa réputation après une arrestation, surtout dans le cas d’un père accusé d’avoir enlevé son enfant. Mais elle reviendra. Elle lui accorde deux jours, et pendant ce temps, l’équipe affectée à la famille le surveillera de près. S’il commence à craquer, elle le saura. D’une fenêtre du rez-de-chaussée, Miles regarde l’inspectrice descendre l’allée pour regagner sa voiture. Ses pas résonnent sur les pierres. Lorsque les feux arrière tournent au coin de la rue, il prend sa veste et quitte la maison vide où plus personne ne se sent chez lui. * Pour Current Research Information System et Criminal Intelligence.
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