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7h38Il déverrouille la porte d’entrée et guette le grincement familier de sa voix.
— C’est toi, mon chéri ?
Elle est réveillée donc ; son cœur s’emballe.
— Oui, c’est moi !
La chambre sent le renfermé, le sommeil, et les effluves de levure de son corps. Il hume son odeur et se penche vers elle pour repousser les cheveux humides collés sur son visage. La douleur déforme son visage. Après tant d’années, il n’a pas besoin de poser la question. Il comprend déjà qu’elle ne quittera pas son lit aujourd’hui, et il fouille dans le tiroir à la recherche des antalgiques, il approche un verre d’eau de ses lèvres.
« Tu dois être épuisé », dit-elle.
Il lui sourit, secoue la tête. Ce qu’elle veut dire, c’est qu’elle est fatiguée, même si elle n’a pas quitté son lit depuis des années. Il récupère le bassin hygiénique. Le talc a laissé de légères traces sur le bord. Il soulage le frottement du métal contre la peau fragile.
« Thé et toast », annonce-t-elle.
Quand il revient avec le plateau, elle a réussi à se redresser en s’adossant aux oreillers. Ils masquent le S de sa colonne vertébrale, mais la faiblesse de son dos voûte ses épaules et projette son visage vers l’avant.
Il a coupé le toast en quatre carrés, lui en tend un. Les rideaux sont tirés, la chambre plongée dans la pénombre ; elle n’aime pas que du monde s’invite avant qu’elle soit lavée et changée.
Quand elle a fini son petit-déjeuner, il remporte le plateau dans la cuisine et fait couler de l’eau tiède dans une bassine. Le sommeil l’assaille et ses paupières sont lourdes, mais il ne se repose pas. Au lieu de cela, il allume la radio et s’abreuve des infos du matin comme un homme qui a traversé le désert.
II emporte la bassine dans le couloir en prenant soin de ne pas renverser d’eau sur les volutes marron foncé de la moquette. Elle a fermé les yeux en son absence, mais elle les rouvre lorsque l’émail de la bassine heurte le dossier de la chaise en bois. Dehors, les premières vrilles d’une ombre violette strient le ciel.
Il lui sourit, avec tendresse, et approche l’éponge de son visage, il nettoie les sécrétions aux coins des yeux, la salive séchée sur le menton. Sa peau est ridée désormais, mais il ne le voit pas. Et même si son corps est voûté, ses yeux, eux, n’ont pas changé.
Sa chemise de nuit est trop grande, et pourtant, elle reste accrochée lorsqu’il la fait passer par-dessus la bosse dans son dos. Il la lave sous les bras, entre les cuisses, vérifie qu’elle n’a pas d’escarres. Satisfait, il lui enfile une chemise de nuit propre et va ouvrir les rideaux. L’arrêt du bus se trouve juste en face de la fenêtre de la chambre et il regarde les passagers monter à bord et s’asseoir.
« Télé, radio ou livre ? », demande-t-il.
Elle ne l’interroge pas sur son programme de la journée. Il ne lui en veut pas. Il sait que le périmètre de son monde s’est réduit à cette maison, à cette chambre.
Mais dès qu’elle a les yeux fixés sur l’écran de la télé, il dit :
— Il faut juste que je…
Elle agite son bras maigre, sans détacher le regard du téléviseur.
— Je sais, je sais. Elles aussi ont besoin de manger et de boire.
Dehors, l’herbe est humide et l’air brûlé par les gaz d’échappement. La cabane sent le foin. Il respire son odeur sucrée.
Après s’être occupé du jardin, il dort une heure ou deux. Et prend sa douche. Elle est toujours en train de regarder la télé et s’adresse à l’écran au lieu de se tourner vers lui.
Ils interviewent la mère de Grâce Rodriguez, dit-elle. La Fille des Bois. L’adolescente qui a disparu en se rendant à un examen de danse.
Mme Rodriguez a été conviée à faire part de son expérience, explique-t-elle, car une fillette de cinq ans a disparu.
Il écoute le ton faussement compatissant des présentateurs du matin, leur commisération en Technicolor jure avec les cernes violacés sous les yeux de Mme Rodriguez. Ils rappellent à leurs auditeurs les détails croustillants : la police n’a retrouvé à Oxleas Wood que les bouts des doigts et les orteils de Grace, disposés dans de petits sachets en plastique et soigneusement alignés.
Il referme la porte de la chambre derrière lui, se prépare un sandwich et l’emballe dans du papier sulfurisé.
Quand il le lui apporte, il est en costume. Elle ne lui demande pas où il va.