8 – 2h57

2510 Mots
8 2h57L’inspectrice Etta Fitzroy peut deviner un tas de choses sur les gens rien qu’à voir l’état de leur porte d’entrée. Elle en a vu avec de la peinture écaillée et des sonnettes cassées, ou du bois fendu à la suite d’un coup de pied, ou munies de quatre serrures pour décourager les visiteurs indésirables, mais là, c’est le genre de porte qu’elle préfère : fraîchement peinte, heurtoir en argent brillant et panier suspendu contenant une plante verte qui goutte encore après la récente averse. Mais pas ce soir. Ce soir, elle n’a aucune envie d’être là, sur ce perron qui sent les privilèges et l’argent, pour réduire en poussière les espoirs de cette famille. Elle tourne dans Pagoda Drive, en tramant sa valise derrière elle, et sort un mouchoir en papier de sa poche pour essuyer son visage luisant. Les parents s’attendent à une présence professionnelle et calme. Ils le méritent. La pluie a cessé, mais les trottoirs sont d’un noir huileux, l’air aux relents de fumée lui glace la peau. La maison des Foyle, une construction de trois étages de style géorgien, est la plus imposante de la rue. Et doit valoir au moins trois millions, estime Fitzroy. Des lumières embrasent les fenêtres, bien qu’il soit presque trois heures du matin. En suivant l’allée du jardin, elle inspire une bouffée d’air humide et tremblante. Elle ne sait à quoi s’attendre : voix accusatrices pleines de colère ou questions posées tout bas, imbibées de larmes. Quelle que soit la réaction de la famille, elle comprenait et pardonnait, sachant que celle-ci trouvait racine dans le désespoir. Sa main hésite au-dessus du heurtoir, mais avant qu’elle puisse l’abattre contre le bois vernis, une femme aux cheveux gris d’âge indéterminé ouvre la porte en boutonnant la veste de son tailleur ajusté. Ses yeux sont fatigués. Pendant plusieurs secondes, elle dévisage l’inspectrice. Fitzroy est habituée. Ayant un œil marron foncé et l’autre d’un bleu saisissant, c’est une chose qu’elle a appris à ignorer. La femme se reprend. — Entrez. Vous devez être trempée. Fitzroy lui tend la main. — Mme Foyle, je suppose ? La femme rit. Une réaction inattendue qui dévoile deux rangées de parfaites dents blanches. — Mon Dieu, non. Enfin, si. Je suis bien Mme Foyle, mais pas celle que vous venez voir. Je suis Elizabeth, la belle-mère. — Désolée pour le dérangement. La bouche d’Elizabeth Foyle reprend l’apparence d’un trait sombre. — Je vous en prie. Suivez-moi. Elle précède Fitzroy dans un vaste vestibule au sol à damier, où se dresse un large escalier en acajou. Après être passées devant plusieurs pièces richement meublées, elles atteignent une porte fermée au bout d’un couloir. Elizabeth frappe doucement, mais sans attendre, elle pousse la porte et s’écarte pour laisser entrer Fitzroy. La pièce est immense et les fenêtres qui montent jusqu’au plafond donnent sur une pelouse que Fitzroy imagine parfaitement entretenue. Une cheminée de brique occupe presque tout le mur du fond et un canapé vert pâle, disposé dans un coin, accueille une femme. Elle a attaché ses cheveux brillants en une queue-de-cheval qui lui donne un air presque juvénile, mais de loin Fitzroy remarque les rides profondes autour de la bouche et des yeux. Elle a le dos voûté, comme si elle s’avouait déjà vaincue. Deux agents en uniforme parlent à voix basse dans le coin opposé. Cette maison ne dormira pas cette nuit. « Puis-je vous offrir quelque chose à boire ? », roucoule Elizabeth, mettant bas les masques. Ce n’est pas la première fois que Fitzroy rencontre une femme comme Mme Foyle mère. L’excitation de découvrir que sa famille se retrouve au cœur d’une tragédie nationale est un phénomène bien plus répandu que la plupart des gens ne l’imaginent. « Un thé, merci. » En balayant la pièce du regard, Fitzroy remarque une béquille près de la cheminée. Les flammes se reflètent sur le revêtement en aluminium comme des dizaines de feux d’artifice minuscules. Des photos de famille – posées et empruntées – s’alignent sur le manteau. « Mon mari pense qu’elle va rentrer. » Amy Foyle s’exprime d’une voix heurtée, cassante, comme si l’unique façon pour elle de contenir son angoisse consistait à la ficeler solidement afin qu’aucune émotion ne puisse s’échapper. Fitzroy sait par expérience que ces femmes nerveuses sont généralement les premières à craquer. Sans attendre qu’on l’y invite, elle s’assoit dans le canapé à côté d’elle. — Et vous, qu’en pensez-vous, madame Foyle ? — C’est vous la spécialiste, madame l’inspectrice. À vous de me le dire, non ? répond-elle d’un ton qui monte vers la détresse. Fitzroy décide que non, elle ne lui dira pas. Elle ne dira pas à cette femme mince et fragile, usée, qu’elle a attendu vingt minutes au téléphone pendant que l’assistant du coroner vérifiait qu’on n’avait pas retrouvé le corps de Clara ; elle ne lui dira pas qu’en ce moment même, un spécialiste des affaires de disparition prenait des dispositions afin que les opérations de recherches reprennent dès l’aube, et que les policiers n’essaieraient pas seulement de retrouver Clara, ils passeraient les environs au peigne fin pour repérer d’éventuels morceaux de vêtement ou de cartable. Sa petite culotte Peppa Pig. Elle ne lui dira pas non plus qu’ils n’ont pas encore écarté Miles Foyle de leur enquête. — Désolée de venir si tard, dit-elle à la place. On reçoit énormément d’appels et j’attendais les dernières nouvelles avant de venir vous voir. Mme Foyle se redresse, droite comme un i. — Vous avez des nouvelles ? Fitzroy se reproche cette formulation malheureuse et rejette la faute sur l’heure tardive. Elle prend la main de la femme entre les siennes. Sa french manucure est écaillée sur les côtés. Ce défaut dans l’apparence impeccable de Mme Foyle l’émeut davantage que des larmes. « Non, pas pour le moment. Désolée. » Mme Foyle se mord la lèvre et se retourne vers le téléviseur. Sur l’écran, Clara court pour échapper à sa sœur aînée, Eleanor, qui la pourchasse avec un tuyau d’arrosage. Bien que le son soit coupé, Fitzroy devine les cris de plaisir horrifié de la fillette. — Mon mari a filmé cette scène cet été, dit-elle d’une voix morne. Il est en haut, il essaye de rassurer Eleanor. Elle vient de faire un épouvantable cauchemar. — Madame Foyle, avez-vous eu le temps de penser à des éléments qui pourraient nous aider dans notre enquête ? N’importe quoi ? Un détail concernant votre fille, même s’il semble insignifiant ? Vous a-t-elle dit si quelque chose la tracassait ? Vous a-t-elle raconté qu’un inconnu l’avait abordée ? — J’ai déjà tout dit à vos collègues. — Oui, bien sûr. Fitzroy reste patiente. Mais parfois, on se souvient subitement de quelque chose, et même si ça ne paraît pas important, cette information peut nous aider à retrouver Clara. Une larme unique coule sur la joue de Mme Foyle. Fitzroy la regarde se détacher de son menton et tomber. « Je sais que c’est difficile. Je sais que vous avez répondu à des centaines de questions. Je sais que vous êtes effrayée et épuisée, et que vous êtes choquée de voir la police faire irruption chez vous pour inspecter vos ordinateurs et toucher aux affaires de Clara. Mais on m’a demandé de venir ici ce soir car j’ai l’expérience de ce genre d’enquêtes, et parce que je peux peut-être vous aider. » Fitzroy pivote sur le côté, si bien que leurs genoux se frôlent. « Clara est-elle une enfant en bonne santé et heureuse, madame Foyle ? » Celle-ci est interrompue avant de pouvoir répondre par le retour d’Elizabeth, qui ne cesse de soliloquer pendant qu’elle verse le thé et fait passer les biscuits. — J’aimerais qu’elle arrête de faire ça, dit Amy Foyle dès que sa belle-mère a quitté la pièce. — Quoi donc ? — De se comporter comme si de rien n’était. Elle n’arrête pas de parler de la fête que l’on va organiser pour le retour de Clara, alors que tout le monde sait qu’elle est probablement… Sa voix se brise, elle ne peut formuler à voix haute la conclusion à laquelle sont déjà parvenus les commentateurs de salon. Et c’est là que, comme l’avait prévu Fitzroy, elle craque. Elle ne hurle pas, elle ne vitupère pas contre un sort injuste. Assise dans le canapé, elle pleure, jusqu’à ce que, le nez plein et les joues marbrées de larmes, elle soit incapable de prononcer des phrases cohérentes. Fitzroy ressent une bouffée de compassion. Dans les sanglots hachés de Mme Foyle, elle perçoit l’écho de toutes les familles de personnes disparues et mortes. La mère de Grâce Rodriguez, Conchita, se tenait devant l’évier. Fitzroy la regardait s’affairer dans l’eau savonneuse, lavant indéfiniment les tasses et les assiettes dans lesquelles elle n’avait ni mangé ni bu. Elle lui offrait quelques ultimes secondes d’espoir. Sentant une présence dans son dos, Conchita s’était retournée et elle avait vu l’inspectrice dans l’encadrement de la porte. La soucoupe qu’elle tenait entre ses mains lui avait échappé, et Fitzroy entend encore le bruit qu’elle avait fait en se brisant sur le sol carrelé. Conchita Rodriguez n’avait pas eu besoin qu’elle ouvre la bouche. Il lui avait suffi de voir son visage. Ses genoux s’étaient dérobés, elle était tombée sur le sol dur et froid. Fitzroy s’était agenouillée pour pleurer avec elle. Un an plus tard, pendant que David dormait, Fitzroy, les yeux plissés dans l’obscurité, avait ressassé les indices, à la recherche d’un détail qui lui aurait échappé. Elle ramènerait une fille à sa mère, comme promis. Mais dans l’immédiat, c’est Amy Foyle qui a besoin d’elle. Fitzroy passe son bras autour des épaules de cette femme plus jeune qu’elle. À travers la soie luxueuse, elle sent la clavicule, les convulsions du choc et de l’incrédulité. Un rappel cruel des horreurs quotidiennes dont elle est témoin dans son métier d’enquêtrice. Pourrait-elle supporter de mettre au monde un autre enfant dans le paysage sinistre de l’époque moderne, s’exposer de nouveau au risque de la perte ? Oui, pense-t-elle. Oh, oui. Amy Foyle porte son verre à ses lèvres, boit une gorgée et se tamponne les yeux avec un mouchoir en papier. Fitzroy sent les vapeurs d’alcool dans son haleine. — Pardon. — Inutile de vous excuser. Amy tire sur son chemisier avec des doigts tremblants. « Madame l’inspectrice, vous m’avez demandé si Clara était heureuse. Je n’en suis pas certaine. » Fitzroy se renverse contre le dossier du canapé, elle offre sa poitrine, elle invite aux confidences, en fixant toute son attention sur la jeune mère assise à côté d’elle. C’est important, mais elle ne dira rien. Elle veut qu’Amy Foyle comble le vide entre elles, avec toutes les raisons qui empêchaient Clara d’être heureuse. De nouvelles larmes roulent sur les joues d’Amy. Elle ne prend pas la peine de les sécher. — C’est ma faute. J’avais rendez-vous chez le coiffeur pour une teinture, alors j’ai demandé à une amie d’aller la chercher à l’école. Clara ne voulait pas aller avec elle, mais je l’ai obligée. Elle enfouit son visage dans ses mains et se remet à pleurer. Je l’ai obligée. — Pourquoi ne voulait-elle pas ? — Poppy Smith, et les filles de sa classe, elles… Fitzroy attend. — Elles se comportent avec la cruauté qui est propre aux enfants. — Pour quelle raison ? Amy gratte les bords de son vernis écaillé, la peau autour des cuticules. — Clara souffre d’ectrodactylie, inspectrice Fitzroy. Il lui manque des doigts aux deux mains. Ting. Dans ce genre d’affaires, Fitzroy aime écouter la musique de son esprit, et quand elle l’entend, elle s’en saisit. Certains possèdent l’instinct viscéral, le flair du flic, mais pour elle, tout se passe dans la tête. La douce mélodie du processus cérébral. Le handicap de Clara explique pourquoi elle a quitté l’école seule. Sa vulnérabilité en fait une cible plus facile que d’autres. Son regain d’espoir vient de s’écrouler. Ce n’est pas suffisant. — Elle n’a pas subi d’opération ? Mme Foyle baisse la tête. — Clara est très spéciale, inspectrice. La plupart des enfants se font opérer à dix-huit mois environ, parfois même beaucoup plus jeunes, mais je n’ai pas voulu. Je ne supportais pas l’idée de la faire souffrir. Je pensais qu’elle avait fini par s’habituer. Mon mari ne partageait pas cet avis, d’autant que les médecins nous ont expliqué que l’opération deviendrait plus risquée à mesure qu’elle grandirait. Nous avons eu de terribles disputes à ce sujet. Ils répugnaient à opérer sans mon autorisation, mais je ne pouvais me faire à l’idée qu’ils lui charcutent les mains. Elle laisse échapper un long soupir. Clara est un cas extrême. Il lui manque les trois doigts du milieu aux deux mains. Elle appuie sa tête contre le dossier et ferme les yeux. Longtemps, les deux femmes restent assises dans cette position, dans le silence de la pièce, rompu seulement par le crépitement du feu. On pourrait croire qu’Amy Foyle s’est endormie, mais elle se remet à pleurer doucement. Elle se débat contre sa détresse pour former des mots, elle agrippe le bras de Fitzroy. Le besoin d’être rassurée, épouvantable, déforme son visage. « Dites-moi que mon bébé est toujours en vie. » Plusieurs heures se sont écoulées depuis la disparition de Clara et Fitzroy a déjà menti une fois à sa mère, quand celle-ci lui a demandé si elle avait des nouvelles. Il y a des nouvelles oui, mais pas du genre qu’elle est prête à divulguer. Les enquêteurs sont submergés d’appels de personnes qui pensent avoir vu la fillette. C’est le risque avec les alertes enlèvement. Ils croulent sous les informations, et peinent à faire le tri entre les éléments essentiels et les conneries. Fitzroy ne se sent pas capable de mentir encore une fois. — Je l’espère, répond-elle, refusant de faire une promesse aussi vide que les petites bottes rouges qu’elle a remarquées à l’entrée. Mais je peux vous dire qu’un grand nombre d’enfants portés disparus retrouvent leurs familles. — Et ceux qui sont enlevés par des inconnus ? Amy recommence à pleurer, l’hystérie s’insinue en elle. — Je sais que c’est très dur, madame Foyle, mais je vous assure que nous faisons tout ce que nous pouvons. — Il faut absolument la retrouver ! La panique s’empare de sa voix. Fitzroy s’efforce d’ignorer la photo de Grace Rodriguez qui remonte à la surface sans y être invitée. Elle choisit avec soin ses paroles : — Avez-vous une idée de celui qui aurait pu faire ça ? — Non, aucune. En l’absence de proches de sexe masculin, à l’exception de Miles, la police s’est déjà intéressée aux pères des amies de Clara, aux enseignants de son école et même à l’ouvrier qui est venu réparer la gouttière le mois dernier. Tous les délinquants sexuels fichés dans le secteur sont interrogés, mais Fitzroy ne le dit pas à Amy Foyle. — Votre fille a donc passé une journée normale à l’école ? — Mis à part le fait que c’est Mme Smith qui est venue la chercher, oui. Fitzroy se frotte les yeux avec ses poings. Malgré la fatigue, inutile de rentrer chez elle. David, qui a simplement haussé les épaules, nullement surpris, quand elle a reçu cet appel, a choisi de rester à l’hôtel pour fêter seul son anniversaire, et elle sait qu’elle n’arrivera pas à dormir. Un silence s’est installé entre eux. Etta se demande si David est couché ou toujours au bar, en train de discuter avec le personnel de nuit. La première fois qu’il l’avait emmenée là, elle avait été touchée de voir qu’il avait disposé des fleurs dans la chambre, sans rien attendre en retour. Elle avait apprécié ce geste. C’est différent maintenant qu’elle attend davantage. Bien plus tard, quand, tout a été dit et que les ombres mouvantes ont pris leur forme matinale, Amy appelle sa belle-mère, qui apparaît avec le manteau de Fitzroy. Dès que la porte s’est refermée sur elles, Amy boit une longue gorgée du liquide contenu dans son verre. — Je suis désolée, madame… euh… inspectrice… murmure Elizabeth. Elle est à cran. — On peut le comprendre. — Elle a une sclérose en plaques, vous savez. Ça fait mauvais ménage avec les médicaments et l’alcool. Fitzroy pince les lèvres et grimace un sourire. « Merci pour le thé. » Elle soulève sa valise et ouvre la porte sur un jour nouveau. Dehors, l’atmosphère dorée dégage cette lumière particulière qui annonce une aube hivernale. La luminosité lui fait penser à une peau d’enfant, au renflement d’une pommette dans la lueur tamisée d’une lampe de chevet, à la respiration lente d’un sommeil paisible. Mais Fitzroy ne peut pas penser à la lumière sans penser à l’obscurité. Dans sa conscience est gravée au fer rouge l’image de cette éclosion juvénile piégée par la pâleur de la mort, et elle se demande si ses doigts insidieux caressent déjà le visage de Clara.
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