7 – 21h31

990 Mots
7 21h31Lilith fait glisser les éclats de verre dans la poubelle à pédale et reporte son attention sur le sol du salon. Le sang de la blessure d’Erdman, coagulé, ressemble à des pennies rouillés et elle doit frotter le parquet stratifié pour les faire disparaître. Sa tâche achevée, elle s’assoit sur ses talons pour contempler le résultat. Bon sang, elle tombe de fatigue. Et il faut encore débarrasser les restes du dîner. Erdman n’est toujours pas rentré de l’hôpital, mais au moins, elle a couché Jakey. D’humeur maussade, renfermé sur lui-même, il lui a donné du fil à retordre depuis leur retour, et même s’il s’est excusé pour l’incident de la voiture, elle a éprouvé un certain soulagement en fermant la porte de sa chambre avant de redescendre. Elle ne comprend pas pourquoi son fils, habituellement si doux, s’est comporté de cette façon, mais elle n’aime pas ça. (Il faut qu’elle pense à emmener leur tas de ferraille à la révision, malgré tout.) Pour le punir, elle a refusé de lui lire une histoire avant qu’il s’endorme. Mais apparemment, Jakey s’en fichait. Pourtant, il adore ce vieux livre qui appartenait à Erdman, un conte folklorique effrayant, qu’il conserve depuis l’enfance. La couverture représente un homme grand au corps décharné, surmonté d’une tête de mort grimaçante en guise de visage. Un croque-mitaine qui s’en prend aux enfants. Cette histoire flanque la frousse à Lilith. Pourtant, Jakey la réclame tous les soirs depuis qu’il a découvert le livre dans un carton qui contenait les vieilles affaires de son père. Sauf ce soir. Il l’a lancé à travers la chambre. Elle soupire en grattant la sauce et la purée figées au fond d’une assiette. La faute incombe peut-être aux médicaments, ou bien cette soirée passée à l’hôpital l’a fatigué. Sans doute devrait-elle lui accorder le bénéfice du doute, mais Jakey s’était montré très insolent dans la voiture. Obligée de conduire sous une pluie torrentielle, voilà que le voyant lumineux s’était mis à clignoter sur le tableau de bord. Ceinture arrière non attachée. — Jakey ! Ne joue pas avec la ceinture de sécurité. Remets-la immédiatement, s’il te plaît ! — Je l’ai pas détachée. Elle avait pris un ton autoritaire. — Jakey. — J’ai rien fait. — Ne raconte pas d’histoires. — Je t’assure, maman ! J’y ai pas touché. Lilith savait qu’il mentait. Ce message apparaissait uniquement quand un passager assis à l’arrière ôtait sa ceinture, ou omettait de la boucler au départ. Elle avait essayé une autre tactique. — Mon chéri, si on a un accident à cause de ce temps affreux et si tu n’as pas ta ceinture, tu risques d’être grièvement blessé. Alors, attache-la, s’il te plaît. Pour me faire plaisir. — Je l’ai pas détachée, maman. Lilith avait tapé sur le volant, du plat de la main, et la voiture avait fait un écart vers la voie opposée. Paniquée, elle avait braqué dans l’autre sens trop brutalement, provoquant un long coup de klaxon de la part de l’automobiliste qui la suivait. — Merde ! — Je l’ai pas détachée, avait répété Jakey, avec moins de véhémence. Cette fois, elle n’avait pas répondu Elle scrutait les bas-côtés sombres, à la recherche d’un endroit pour s’arrêter. Elle allait descendre de voiture pour boucler elle-même cette f****e ceinture. Mais à cause de la pluie battante, on ne voyait rien, et le long ruban de feux arrière qui s’étendait devant elle l’obligeait à freiner. Coincée dans les embouteillages, elle s’était retournée vers son fils. La tache pâle de son visage éclairé par les phares des véhicules roulant en sens inverse l’observait. — Allons, Jakey, si je te dis ça, c’est pour ton bien. — J’ai pas détaché ma ceinture ! Il avait éclaté en sanglots. Elle avait failli lui expliquer que le poids d’un passager déclenchait un capteur qui alertait le conducteur quand la ceinture n’était pas attachée, et comme il n’y avait personne d’autre à l’arrière, ça ne pouvait être que lui, mais elle pensait qu’il ne comprendrait pas. Puis ses yeux s’étaient posés sur la ceinture de sécurité de Jakey. Elle était bien attachée. Pourtant, le message continuait à s’afficher sur le tableau de bord. Ceinture arrière non attachée. Elle avait vérifié qu’elle n’avait pas posé son sac à main à côté de lui par hasard. Avec tout le bazar qu’il contenait, il pesait le poids d’un enfant. Non. Il s’agissait d’un défaut dans le système électronique d’une voiture qui avait connu des jours meilleurs. Lilith avait entrepris de s’excuser, en lui expliquant que, parfois, les adultes commettaient des erreurs eux aussi, mais elle l’avait entendu marmonner, malgré le martèlement incessant de la pluie. — Laisse-moi tranquille. Fiche-moi la paix. — Même si tu parles dans ta barbe, je t’entends. — Maman, je… — Je sais que la journée a été difficile, épuisante, mais ce n’est pas une excuse. On ne parle pas comme ça à sa mère. Ses doigts pianotaient sur le levier de vitesses. — Mais je… — Arrête de répondre. Excuse-toi, plutôt. — Tu m’écoutes jamais ! Jamais, jamais, jamais ! Tu es la maman la plus méchante du monde. Je veux papa. La circulation avait repris et la pluie commençait à se calmer. Lilith voyait le visage de son fils dans le rétroviseur, blême et triste. Elle regrettait d’avoir été si dure, elle sentait les démangeaisons de la culpabilité maternelle. « Désolée, je ne voulais pas être méchante. » Jakey n’avait pas répondu, il regardait dehors, à travers la pluie, les yeux brillants de larmes, en fredonnant cette étrange petite chanson. Lilith n’avait pas insisté, mais dès qu’ils étaient rentrés à la maison, il avait demandé à aller se coucher. Et quand elle était montée pour le border, il lui avait tourné le dos et refusé son b****r. Maintenant qu’elle est seule, elle comprend qu’il a raison. Elle n’a pas pris la peine de l’écouter, elle ne lui a pas donné l’occasion de s’expliquer. Certains enfants sont des menteurs compulsifs, mais Jakey, jusqu’à présent, a toujours été d’une honnêteté scrupuleuse. Il n’y est pour rien s’ils n’ont pas les moyens d’acheter une voiture neuve. Elle s’aperçoit qu’elle ne tient pas en place. Après avoir fini de tout ranger, elle fait les cent pas dans la maison en attendant le retour d’Erdman. Dieu soit loué, Jakey n’a pas le bras cassé. Pourtant, elle aurait parié le contraire. Voilà pourquoi elle lui a fait avaler d’emblée une double dose de stéroïdes destinés à calmer l’inflammation. Mais la radio ordonnée par le médecin n’a fait apparaître qu’une vilaine contusion. Elle revoit son bras bosselé, enflé, tordu, et elle récite une prière silencieuse. Une simple contusion, a dit le médecin. Je vous en supplie, Seigneur, faites que ça ne soit que ça. Samedi
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