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20h13Dans l’enfer à l’éclairage artificiel des urgences du Royal Southern Hospital, Erdman est assis sur une chaise, la tête entre les jambes, et il prend de grandes inspirations. Un adolescent à la jambe cassée ricane. Erdman ne peut pas lui en vouloir. Il offre un spectacle ridicule : un adulte qui tient un bol en carton devant lui, les genoux plus haut que les oreilles. Pour dire les choses franchement, il a l’air d’un con.
Lilith et Jakey sont allés acheter des sandwichs hors de prix à la cafétéria. Son fils n’a pas le bras cassé. Cette bonne nouvelle lui procure un soulagement palpable, mais Erdman sait que les prochains jours seront critiques. Déjà, il se prépare à la possibilité d’une nouvelle poussée osseuse. Il revoit l’angoisse sur le visage de Jakey tandis qu’il pétrissait sa peau enflammée, et sa propre impuissance alors qu’il comptait et recomptait les bosses qui précédaient l’invasion osseuse. Il espère que les stéroïdes feront leur effet, même s’ils apportent leur lot d’effets secondaires. Chaque fois, ça le détruit de voir son fils passer d’une sorte de surexcitation incontrôlable à un état amorphe et dépressif. Surtout qu’il y a seulement une chance sur deux pour que le médicament soit efficace.
Nom de Dieu, ça va durer encore longtemps ? Le Dr Hassan lui a promis que l’attente ne serait pas trop longue, mais ça fait des heures qu’il est assis là. Ce genre de coupure doit être recousue rapidement, sinon ça ne sert à rien.
Prudemment, il relève la tête. La salle d’attente chancelle, alors il ferme les yeux. Il a le goût du vomi dans la bouche. Quand il rouvre les yeux, le monde s’est plus ou moins stabilisé. Il voudrait boire de l’eau, mais il n’ose pas se baisser pour ramasser le gobelet en plastique. Afin de tuer le temps, il regarde passer les malheureux pensionnaires de l’hôpital.
Un homme avec une chemise chiffonnée et un visage assorti appuie contre son œil droit un sachet de maïs doux en train de décongeler. Son autre œil est fixé sur le téléviseur vissé au mur, à côté de deux affiches décolorées incitant les mamans à allaiter et les fumeurs à arrêter. Une jeune mère (vingt ans tout au plus) s’efforce de calmer un bébé qui geint. Elle aussi est rivée à l’écran du téléviseur.
Erdman tourne la tête de quelques degrés, en essayant de ne pas bouger trop vite. Je ressemble à Bubo, pense-t-il. Et c’est là que je devrais être, chez moi, à regarder Le Choc des titans, au lieu d’être coincé dans ce cloaque devant une télé muette.
Une journaliste blonde au brushing impeccable et à la bouche trop grande dit des choses qu’il n’entend pas. Son maquillage a filé dans les rides autour de ses yeux et cela la vieillit, alors qu’elle recherchait sans doute l’effet contraire. Le portrait d’une fillette avec des fossettes et des couettes envahit son champ de vision, suivi par des images montrant des policiers et des groupes de personnes munies de lampes électriques.
Il tend l’oreille pour tenter de saisir ce que dit la journaliste, mais le volume est trop bas. Ses yeux parcourent le bandeau jaune qui défile en bas de l’écran.
Urgent : Clara Foyle, âgée de cinq ans, a disparu après avoir quitté seule son école. La population se joint aux forces de police pour passer au peigne fin Greenwich Park et les environs.
Un autre portrait apparaît : Clara Foyle en train de rire, en compagnie d’une autre enfant, sans doute sa sœur aînée. Le soleil qui l’éclaire par derrière adoucit ses taches de rousseur et créé une sorte d’auréole autour de sa tête. De nouvelles images en direct montrent une boutique entourée de rubalises. Le bandeau continue à défiler en bas de l’écran.
Clara Foyle a été vue pour la dernière fois dans un magasin de bonbons de Blackheath, au sud-est de Londres, vers 15h30. Elle porte un uniforme d’écolière jaune et noir. Ses parents prient pour « une issue heureuse ».
Erdman se frotte les yeux avec son pouce et son index valides. Les pauvres. Comment réagirait-il si Lilith l’appelait au bureau un vendredi après-midi, au moment où il envisageait de s’éclipser, et lui annonçait que Jakey avait disparu, qu’il n’était pas rentré à la maison après l’école ? Il s’empresse de chasser cette pensée comme si le simple fait d’imaginer une telle horreur pouvait la provoquer. Le plus affreux, ce serait sans doute l’incertitude. Et l’attente. Jusqu’à ce qu’on frappe à la porte. Désolé, monsieur. On a découvert un corps. Comment n’importe quel mariage pouvait-il survivre à cela ? Pas étonnant qu’autant de vies partent à vau-l’eau quand un enfant disparaît. Ou meurt. Ou est très malade. Erdman déglutit pour faire passer la boule dans sa gorge.
« Bon sang, tu es encore en train d’attendre ? »
Lilith apparaît, suivie de Jakey qui tient un sandwich au fromage ramolli.
« Oui. Mais ça ne devrait plus être très long maintenant. »
Lilith se laisse tomber sur la chaise voisine, pendant que Jakey examine des taches de sang séché par terre.
« On a regardé ce reportage à la cafète, dit-elle. Au bout d’un moment, j’ai dû emmener Jakey. Il n’arrêtait pas de me demander si quelqu’un avait volé cette fillette. Affreux, hein ? Les pauvres parents. Mais qu’est-ce qu’elle faisait toute seule dehors ? »
Ils plongent dans le silence, honteux d’être ainsi fascinés par ces vignettes soigneusement emballées d’une famille qui leur ressemble.
Finalement, après quelques minutes, Lilith tapote le coude de son mari.
— Tu n’as pas oublié pour lundi après-midi, hein ?
— Hmmm ?
Lilith soupire.
— Tu as oublié, je parie.
— C’est la journée “Amène ton père à l’école”, lui rappelle Jakey. Tu te souviens ? Tous les papas vont venir dans ma classe. Mme Haines dit qu’on va bien s’amuser.
Erdman est convaincu du contraire. Mais il ne peut pas le dire à son fils.
— Je viendrai.
Après cela, ils demeurent assis un long moment. Deux ambulanciers débarquent précipitamment en poussant une civière, mais l’animation ne dure qu’une poignée de minutes le temps que l’on emmène l’homme au teint gris. Un tableau blanc sur le mur annonce aux nouveaux arrivants que le temps d’attente est d’environ quatre heures. Dehors, le ciel s’obscurcit et prend une teinte bleu violet. Derrière eux, un agent d’entretien en uniforme jaune passe la serpillière.
« Quelle horreur, cet uniforme », murmure Lilith.
Erdman sent son estomac se soulever. L’odeur de couche pleine qui émane du bébé deux rangs derrière n’arrange rien. Jakey est affalé sur son siège, un doigt dans le nez. Le pied de Lilith tressaute nerveusement, et à la télé, le bandeau continue de défiler : une tragédie familiale bloquée en mode répétition.
Il essaye de ne pas penser à la pointe de l’aiguille, au fil qui entre dans les trous de sa peau, à son champ de vision qui devient blanc sur les côtés quand on lui fait une piqûre. Il se demande si cela est lié à un souvenir enfoui.
Fort heureusement, Lilith et lui avaient été suffisamment informés pour veiller à ce que l’immunothérapie enfantine de Jakey lui soit administrée oralement. Il avait entendu des histoires horribles concernant les conséquences des injections sur des enfants comme Jakey. En Pennsylvanie, des chercheurs réalisaient des avancées, mais il n’existait toujours pas de traitement. Il s’oblige à respirer lentement pour repousser la panique qui menace de l’emporter chaque fois qu’il songe à l’avenir de son fils. Son fils qui regarde fixement le sol à cet instant, sans se douter de rien.
— Je m’ennuie, gémit-il.
— On est deux, champion, répond Erdman.
Passer son vendredi soir dans un décor aussi déprimant, ce n’est pas l’idée qu’il se fait d’un bon moment.
Lilith passe en revue des sites d’information sur son portable. Elle bâille sans mettre sa main devant la bouche.
— Pourquoi tu ne ramènes pas Jakey à la maison ?
Erdman ignorait qu’il allait dire ça, et il le regrette aussitôt.
— Tu es sûr ?
Question de pure forme : Lilith s’est déjà levée, elle met son manteau et aide Jakey à enfiler le sien.
— Je prends la voiture, OK ? Tu crois que tu pourras rentrer en bus ?
Oui, oui, bien sûr. J’adore rentrer chez moi en bus avec tous les poivrots du vendredi soir.
— Je vais me débrouiller.
En regardant Lilith et Jakey franchir les portes automatiques de l’hôpital, puis se diriger vers le parking et l’obscurité bruineuse, il espère encore vaguement qu’elle va rester avec lui.
Il ne peut cependant pas lui en vouloir. Toutes ces heures qu’elle a passées ici avec Jakey. Et lui aussi. Il déteste cet hôpital presque autant qu’elle.
Les minutes s’écoulent au ralenti.
« Erdman Frith », annonce une infirmière visiblement épuisée.
Ah, enfin. En la suivant vers la salle de soins, il se prend les pieds dans un chevalet Attention sol glissant. D’un geste de la main, il s’excuse auprès de l’agent d’entretien, qui répond par un hochement de tête.
Un médecin arborant une moustache tombante examine la main d’Erdman, puis la relâche. Il lui tourne le dos, mais Erdman saisit malgré tout son échange avec l’infirmière.
— Dites à Kaleb qu’il arrête de me faire perdre mon temps, bordel. On est déjà suffisamment occupés.
L’infirmière adresse à Erdman un sourire las.
— Navrée de vous avoir fait attendre aussi longtemps, monsieur Frith. Le Dr Levison estime que vous n’avez pas besoin d’être recousu. Je vais vous faire un pansement, mais la coupure n’est pas aussi profonde qu’on l’a tout d’abord cru.
Quand il quitte enfin l’hôpital, la pluie tombe à torrent. Le vent cingle son visage glacé. Que ne donnerait-il à cet instant pour être assis devant la télé, à côté du chauffage poussé à fond pour éloigner les courants d’air, conjugaux ou autres.
Arrivé à l’arrêt de bus, il consulte les horaires. S’il les interprète correctement, le prochain arrive dans vingt minutes, mais il a dû se tromper car il est encore en train d’essayer de déchiffrer les minuscules caractères noirs qu’un bus fait son apparition.
Erdman cherche son passe Oyster dans sa poche, le laisse tomber sur le sol trempé, le ramasse et le passe devant le lecteur jaune, les joues en feu. Il trouve un siège inoccupé près de la vitre et regarde dehors, sans rien voir, à travers la buée et l’air vicié.
Tandis que le bus s’enfonce dans la nuit, Erdman ferme brièvement les yeux et se demande qui s’en apercevrait s’il ne rentrait pas chez lui.
Mais il ne devrait pas perdre de temps à se lamenter sur son sort.
Son fils est déjà en danger.
Et Erdman a dix jours pour lui sauver la vie.