Je pensais que la montagne pouvait me guérir.
Je m’étais jurée de ne pas regarder mon téléphone. De ne pas penser à lui. À eux. À rien. Juste respirer. Oublier la rage. Oublier Noam, son b****r, son ombre, son obsession. Et cette f****e ville qui murmure mon nom comme une menace.
Alors je suis montée là-haut, dans mon sanctuaire secret. En Suisse. Seule.
Un chalet que j’ai fait bâtir après un contrat signé dans le sang, à l’époque où j’avais besoin d’un coin à moi, loin de tout. Perdu au milieu de nulle part, perché sur les hauteurs enneigées des Alpes. On ne pouvait y accéder qu’en hélico ou à ski, et même mes hommes ignoraient sa position exacte. Ici, j’étais invisible.
Et p****n, que c’était beau.
La vue, irréelle. Des montagnes déchiquetées qui se perdaient dans le ciel gris acier, une forêt de pins figée par la neige, et un silence si absolu qu’on entendait presque battre son propre cœur.
J’avais passé les premiers jours à marcher dans la poudreuse, emmitouflée dans un manteau de laine vierge, les cheveux au vent, les pensées gelées. J’avais trouvé un petit lac gelé à quelques kilomètres, où je m’étais assise pendant des heures à regarder les nuages courir.
Je m’étais dit : Voilà. Ici, je suis juste Thalia. Pas la Rego. Pas la Louve. Pas la Reine Noire.
Mais même ici, la tempête vit en moi..
Le matin du sixième jour, le ciel était limpide. Trop limpide. Ça m’a mise mal à l’aise.
Je suis sortie faire mon rituel : café brûlant en main, pieds nus sur la terrasse givrée, regard perdu sur les sommets. Mais quelque chose clochait. Les oiseaux s’étaient tus. L’air vibrait.
Mon instinct a parlé avant mon cerveau.
J’ai reculé. Lentement.
Puis j’ai entendu la neige crisser, là, juste en contrebas.
Trois secondes plus tard, une vitre explosait.
Ils étaient quatre. Peut-être cinq. Des pros. Silencieux. Armés. Habillés en noir. Le genre de mecs qu’on ne recrute pas sur le marché noir, non — ça, c’est du personnel personnel.
Je n’ai pas eu le temps de penser. Juste d’agir.
Une roulade derrière le canapé, j’ai saisi le Glock caché sous le coussin. Ma main tremblait à peine. Le premier a sauté par la baie vitrée. Je lui ai tiré une balle entre les deux yeux sans même réfléchir. Le deuxième est passé par l’arrière, m’a prise par surprise. Il m’a attrapée à la gorge. J’ai planté une lame de cou en contrebas.
Le troisième m’a touchée.
Une balle dans la hanche. Je me suis effondrée, ma tête cognant le parquet.
Le sang a coulé, chaud, poisseux. Ma vision a vacillé. Je sentais le goût du bois dans ma bouche, un goût sec et amer. Je me suis traînée sous l’évier, respirant par saccades. J’ai sorti le second pistolet, celui au chargeur plus lourd, et j’ai vidé tout ce qu’il me restait dans la pièce. Je ne savais même pas si j’avais touché quelqu’un.
Puis, plus rien.
Un silence.
Pas celui de la montagne. Celui de la mort.
J’ai repris conscience une heure plus tard. Peut-être deux. Ma hanche me brûlait. Le sol était collant. Je rampais comme une bête blessée jusqu’à mon téléphone satellite, caché dans une trappe sous le plancher.
J’ai composé un seul numéro. Pas Sienna. Pas Tom.
J’ai appelé mon pilote.
« Fais chauffer l’hélico. Je rentre. »
Et maintenant, me voilà. De retour dans mon jet privé, jambe bandée, le visage fermé. On m’a recousue comme une poupée cassée. Mais je suis entière.
Dans la glace, je me regarde.
La même Thalia. En apparence.
Mais à l’intérieur ?
Le froid a réveillé la bête. On a tenté de m’abattre dans mon propre temple. On a osé.
Alors fini les pauses. Fini les détours.
Je rentre chez moi. À Noir.
Et cette fois… je veux des noms. Des visages. Du sang.
Que ce soit Noam ou un autre, je vais les traquer. Les briser. Les faire supplier.
Parce que même seule, blessée, au bord du précipice…
Je suis encore la p****n de Reine.