Le vide derrière les talons

809 Mots
Il est trois heures du matin. La villa est silencieuse, comme un cimetière sous les étoiles. Je retire mes boucles d’oreilles une à une, lentement. Le cliquetis du métal sur la console d’entrée résonne comme un gong funèbre. J’ai encore le parfum du club sur la peau : sueur, alcool, luxure… et lui. Noam. Je monte les escaliers sans un bruit, pieds nus, robe rouge encore collée à mes courbes. Je ne me démaquille pas. Je ne veux pas enlever son regard de ma peau. Ni le reflet de cette brune, cette p**e, sur ses lèvres. Je me déteste d’avoir ressenti ça. Ce goût amer, cette jalousie primitive. Je ne suis pas ce genre de femme. Je suis Thalia Rego. Je fais trembler les ministres et tomber les empires. Mais ce soir… J’ai failli flancher. Je retire ma robe d’un geste sec. Elle tombe au sol, froissée, inutile. Je passe devant l’immense miroir de ma chambre, nue, vulnérable… mais belle à crever. Même à bout de nerfs, je reste une arme. Et ça, c’est ma seule consolation. Je me sers un verre. Whisky japonais, 23 ans d’âge. Un liquide ambré qui brûle la gorge autant que mes souvenirs. Je m’assieds au bord du lit, les jambes croisées, le verre en équilibre sur mon genou. Et je le laisse revenir. Lui. Noam. Son regard. Sa bouche contre une autre. Et cette odeur de sexe, de trahison, qui flottait dans l’air, jusque dans mes poumons. J’ai dû boire deux verres d’un trait pour ne pas sortir mon arme. Pour ne pas tirer en pleine foule. J’aurais pu le faire. Je le voulais. Mais à la place, j’ai souri. J’ai joué. Et je suis allée vers lui. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Je n’ai même pas réfléchi. Juste… envie. Besoin. Manque. Briser la glace. Ou briser sa gueule. Je ne savais plus. J’ai essayé de tenir tête. De garder le masque. Mais son silence, sa présence, sa façon de me regarder comme si je n’avais jamais changé… ça m’a foutu en vrac. Il est là. Et il ne reviendra pas pour rien. Je le connais. Trop bien. Ce regard, c’est celui d’un homme qui prépare quelque chose. Et ça m’obsède. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après dix ans de silence ? Je serre le verre si fort que mes jointures deviennent blanches. Un filet de whisky coule sur ma cuisse. Je l’essuie sans y penser. Il joue avec moi. Il veut me faire douter. Me ramener à l’époque où j’étais encore une gamine naïve qui rêvait de sauver des vies au lieu d’en prendre. Mais cette fille est morte. Celle que ma mère a vendue pour deux doses. Celle que j’ai enterrée la première fois que j’ai tenu une arme. Je suis devenue une autre. Et il ne me reconnaît plus. Ou peut-être que si, justement. Je me lève et marche vers la fenêtre. La ville s’étale en contrebas, tremblante, offerte. C’est ma toile. Mon empire. Mais il suffit d’un homme pour me faire trembler à l’intérieur. Tom m’a écrit. Encore. Je n’ouvre même pas le message. Il me sert à me distraire. À me faire croire que je peux encore ressentir quelque chose. Mais ce n’est qu’un leurre. Un substitut fade au feu que Noam allume en moi. Et ce feu… il me brûle. Me ronge. Me fait peur. Parce qu’avec lui, je perds le contrôle. Et je ne peux pas me permettre ça. Pas maintenant. Pas alors que mes ennemis se rapprochent. Pas alors que mes lieutenants me regardent avec cette ombre de doute dans les yeux. Ils sentent que je change. Que je perds pied. Et dans ce monde, une femme qui chancelle est une femme morte. Je retourne m’asseoir sur le lit. Je regarde mon arme sur la table de nuit. Je me demande… Si je le revois, pourrais-je tirer ? Vraiment tirer ? Je me déteste de ne pas avoir la réponse. Je me glisse sous les draps de soie. Ils sont froids, vides, immenses. Comme moi. J’essaie de fermer les yeux. Mais tout ce que je vois, c’est lui. Son sourire quand il m’a vu approcher. Sa façon de me répondre, comme s’il avait attendu ce moment depuis toujours. Et cette s****e accrochée à son bras… Je l’ai gravée dans ma mémoire. Si elle revient, je jure que je la fais disparaître. Je ne suis pas jalouse. Je suis territoriale. Et Noam a été à moi, un jour. Je ferme les yeux. Je murmure son nom. Encore. Mais cette fois, c’est différent. Ce n’est pas une prière. C’est une promesse. > Tu crois me faire perdre la tête, Noam ? Tu crois me pousser dans mes retranchements ? Alors regarde-moi. Bien. Parce que la tempête que tu cherches à déclencher… elle va t’engloutir. Demain, je redeviens la reine. Demain, je redeviens le monstre qu’il a créé.
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