point de vue Thalia :
Je lâai vu.
Au milieu du vacarme, des corps qui se frĂŽlent, de la musique qui cogne comme un poing contre les tempes, je lâai vu.
Noam.
Il nâavait rien Ă faire lĂ .
Il ne devait pas ĂȘtre ici, dans mon monde.
Mais il y était. Bien présent. Et pire encore : il souriait.
Et Ă ses cĂŽtĂ©s, une femme. Pas nâimporte laquelle.
Une blonde aux courbes insolentes, Ă la robe noire fendue jusquâau pĂ©chĂ©, au rouge Ă lĂšvres aussi agressif que son rire vulgaire.
Elle était collée à lui.
Et lui, il ne bougeait pas.
Il lâa laissĂ©e faire.
Il lâa laissĂ©e lâembrasser.
Un b****r. Lent. Profond. Pervers.
Et moi ?
Jâai senti lâodeur du sexe.
LĂ , dans cette foule. Comme si cette g***e lâavait marquĂ© de son dĂ©sir.
Comme si elle avait pissé sur lui pour le revendiquer comme son territoire.
Mon estomac sâest retournĂ©.
Ma gorge sâest serrĂ©e.
Et mes doigts ont tremblé autour de mon verre.
Je ne devrais rien ressentir.
Rien.
Je suis Thalia Rego.
La p****n de reine de Rio.
La patronne.
La louve.
Celle que tout le monde craint, que personne nâapproche sans autorisation.
Celle qui ne pleure plus depuis lâĂąge de neuf ans.
Et pourtantâŠ
Quand je lâai vu lui offrir ce b****râŠ
Quand jâai vu ses mains frĂŽler ses hanches Ă elleâŠ
Jâai ressenti une dĂ©chirure silencieuse. Un cri Ă©touffĂ© dans ma poitrine.
Jâai bu.
Un verre. Puis deux.
Je devais me calmer.
Reprendre le contrĂŽle.
Mais Ă chaque gorgĂ©e, câest un autre souvenir qui remontait.
Son rire.
Ses mains.
Ses promesses dâenfant.
Ses foutues promesses.
Il Ă©tait lĂ , Ă quelques pas. Et pourtant, jâaurais prĂ©fĂ©rĂ© quâil soit mort.
Parce que vivant, il me hantait.
Parce quâen chair et en os, il avait le pouvoir de tout faire vaciller.
Je me suis tournée vers Sienna, ma seule amie, celle qui connaßt mes cicatrices sans les juger.
Elle mâa regardĂ©e avec une tendresse que je dĂ©teste. Une compassion qui me rend folle.
â Tu devrais lâignorer, Thal.
Mais je ne peux pas.
Pas quand câest lui.
Pas quand il a brisé la seule partie de moi qui croyait encore aux contes de fées.
Alors jâai dĂ©cidĂ©.
Ce soir, je brise la glace.
Je vais vers lui.
Pas pour pleurer.
Pas pour supplier.
Mais pour lui faire comprendre que je sais. Que je le sens. Quâil me suit. Quâil joue Ă un jeu dangereux.
Je me lĂšve.
Ma robe est moulante, rouge sang. Mon rouge Ă lĂšvres aussi vif quâun avertissement. Mes talons claquent sur le sol comme une dĂ©claration de guerre.
Chaque pas est un cri silencieux.
Chaque regard, une menace.
Chaque respiration, un mensonge que je mâimpose pour rester droite.
Je lâatteins enfin.
Il est seul, appuyĂ© au bar. Comme sâil savait que je viendrais.
Ses yeux se plantent dans les miens.
Ils me traversent.
Ils me déshabillent.
Ils me brûlent.
Et je hais cette sensation.
Je mâarrĂȘte devant lui.
â VoilĂ que tu rĂ©apparais maintenant.
Ma voix est glaciale.
Mais Ă lâintĂ©rieur, je suis en feu.
Il ne dit rien.
Alors je continue, plus sĂšche.
â Noam⊠que veux-tu ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi jâai lâimpression que tu me suis ?
Il esquisse un sourire.
Un de ces sourires quâil avait gamin, quand il me piquait mes billes et prĂ©tendait que câĂ©tait par amour.
â Parce que je suis partout, Thalia.
Sa voix est douce. Trop douce. Comme un poison déguisé en miel.
â Et tu le sais. Tu le sens. Depuis toujours.
Mon cĆur tambourine contre ma cage thoracique.
Mais je serre les dents.
Je garde la tĂȘte haute.
Je suis une forteresse. Une p****n de citadelle.
â Tu mâas manquĂ©, Thalia.
Ces mots-lĂ , je les attends depuis dix ans.
Mais ils sonnent faux maintenant.
Comme une chanson quâon a trop Ă©coutĂ©e, dont la mĂ©lodie est devenue fade.
Je souris. Lentement.
Un sourire qui ne touche pas mes yeux.
Puis, sans prévenir, je le gifle.
â Tu nâas pas le droit de dire ça. Pas aprĂšs mâavoir abandonnĂ©e. Pas aprĂšs mâavoir regardĂ©e souffrir sans bouger.
Il encaisse sans broncher.
Il a toujours su encaisser mes coups.
MĂȘme gamin.
Il préférait se taire que répondre.
Mais là , il me répond.
â Et toi, tu crois que je tâai oubliĂ©e ? Tu crois que je ne tâai pas protĂ©gĂ©e dans lâombre ? Tu crois que je nâĂ©tais pas lĂ , tous ces putains de soirs oĂč tu Ă©tais sur le point de te brĂ»ler vive ?
Je cligne des yeux.
Mais je ne plie pas.
â Tu sais quoi, Noam ?
Je fais un pas en avant.
Assez proche pour quâil sente mon parfum.
Assez proche pour quâil sente ma guerre intĂ©rieure.
â Je ne suis plus la fille que tu as connue. Je suis un empire maintenant. Un royaume bĂąti sur mes ruines. Et tu sais quoi ? Si tu veux entrer dans mon royaume, prĂ©pare-toi Ă ĂȘtre brĂ»lĂ©.
Je me retourne.
Je mâĂ©loigne.
Et pourtant, chaque pas que je fais loin de lui est une torture.
Parce quâau fond, je ne suis quâun cĆur qui hurle dans un corps qui refuse de plier.