Chapitre 6 — La version acceptable

651 Mots
Il existe toujours une version acceptable des faits. C’est celle qu’on raconte aux autres. Puis celle qu’on se raconte à soi-même. Et enfin celle qu’on n’ose jamais formuler entièrement. Clara le sait. Elle a bâti sa carrière sur cette distinction. Adam, lui, semble s’en amuser. — Vous savez ce qui me fascine le plus chez les gens comme vous ? demande-t-il soudain. Clara relève la tête. Elle n’aime pas cette formulation. Les gens comme vous. Trop vaste. Trop vague. — Vous voulez dire les journalistes ? — Non, répond-il. Les personnes qui posent des questions en croyant être prêtes à toutes les réponses. Il se penche légèrement en avant. — Vous appelez ça de l’objectivité. — Moi, j’appelle ça une version acceptable. Clara sent ses mâchoires se contracter. — Vous réduisez tout à des concepts, dit-elle. La réalité est plus complexe. Adam esquisse un sourire. — Justement. — La complexité est une bénédiction. — Elle permet de tout expliquer… sans jamais rien nommer. Il marque une pause. — Par exemple. — Quand quelqu’un meurt. — On parle d’erreur. — De malentendu. — De geste mal interprété. Il incline la tête. — Rarement d’intention. Le mot tombe lourdement. Clara sent son cœur accélérer. Elle ne sait pas pourquoi. Elle se dit que c’est la fatigue. L’enfermement. L’intensité de l’échange. — Vous aimez provoquer, dit-elle. — Non. — J’aime observer ce qui survient quand on cesse de se protéger derrière les mots. Il désigne le carnet. — Pourquoi n’écrivez-vous plus ? Clara regarde les pages blanches. Elle n’a pas de réponse immédiate. — Parce que vous avez peur de fixer quelque chose, reprend Adam doucement. — Une fois écrit, ça devient réel. Il la fixe intensément. — Et certaines réalités ne survivent pas à l’encre. Un silence s’installe. Différent des précédents. Plus nerveux. Moins maîtrisé. Clara sent ses pensées se brouiller. Une voix intérieure commence à commenter, à analyser, à justifier. Il extrapole. Il n’a aucune preuve. Il parle dans le vide. Mais une autre voix, plus discrète, murmure : Et s’il ne faisait que raconter une histoire ? — Je vais vous raconter quelque chose, dit Adam. Clara se crispe. — Une histoire qui n’est pas la mienne. Il ferme les yeux un instant. — Un homme aime profondément quelqu’un. — Il voit cette personne s’abîmer. — Il se persuade qu’il comprend mieux que les autres ce dont elle a besoin. Clara sent son souffle se raccourcir. — Il hésite. — Il doute. — Puis il agit. Adam ouvre les yeux. — Plus tard, quand tout est terminé… — Il ne se voit pas comme un bourreau. — Mais comme quelqu’un qui a eu le courage de faire ce que personne n’osait. Clara se lève brusquement. La chaise grince sur le sol. Le bruit est trop fort. Trop réel. — Arrêtez, dit-elle. Adam ne bouge pas. — Vous voyez ? murmure-t-il. Même maintenant, vous cherchez la bonne version. Il la regarde avec une intensité nouvelle. — Dites-moi, Clara… — À quel moment une intention devient-elle un acte ? Elle reste debout. Elle sent ses mains trembler légèrement. — Vous ne savez rien, répète-t-elle. — Vous inventez. Adam hoche lentement la tête. — Bien sûr. — Toutes les histoires commencent comme ça. Il jette un coup d’œil au verre d’eau. — La différence, ajoute-t-il, c’est qu’à la fin… quelqu’un doit vivre avec. Clara se rassoit. Lentement. Comme si ses jambes ne lui appartenaient plus vraiment. Et toi… Tu es toujours là. Tu écoutes cette histoire. Tu sais qu’elle pourrait être fausse. Tu sais qu’elle pourrait être vraie. Mais tu continues. Parce qu’une part de toi veut savoir jusqu’où peut aller une justification avant de devenir une confession. Adam s’appuie contre le dossier de sa chaise. — Ce n’est jamais la vérité qui détruit, dit-il. — C’est la version qu’on choisit de croire. Le silence retombe. Et cette fois, il n’a rien de neutre...
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