Chapitre 5 — Le témoin inutile

666 Mots
Il y a une différence fondamentale entre savoir et assister. Clara l’a compris trop tard. Et toi aussi. Adam n’a pas parlé depuis plusieurs minutes. Le silence s’est épaissi, presque solide. Il ne cherche pas à le briser. Il le cultive. Il sait que certaines vérités ne s’énoncent pas : elles s’installent. Clara sent ses pensées se heurter les unes aux autres. Elle aimerait poser une question, n’importe laquelle, simplement pour reprendre le contrôle. Mais Adam l’a déjà repris. — Vous savez ce qu’on appelle un témoin inutile ? Elle relève légèrement le menton. Son regard reste professionnel. En apparence. — C’est quelqu’un qui voit, continue-t-il sans attendre. — Quelqu’un qui comprend. — Quelqu’un qui, pourtant, n’intervient pas. Il marque une pause. — Pas par lâcheté. — Pas par cruauté. — Mais parce qu’il s’est convaincu que ce n’était pas son rôle. Clara serre les doigts. Le carnet posé devant elle reste vierge depuis plusieurs pages. — Dans les dossiers judiciaires, poursuit Adam, on les adore. — Ils disent : “je n’ai rien fait”, et c’est vrai. — Ils disent : “je n’ai rien empêché”, et c’est faux. Il la regarde enfin. — Vous voyez la nuance ? Clara avale difficilement sa salive. — Vous parlez de vous, dit-elle. Un sourire presque tendre traverse le visage d’Adam. — Je ne sais pas. — Peut-être. — Peut-être pas. Puis, plus bas : — Et vous, Clara ? Vous sentez-vous coupable ? La question n’est pas agressive. Elle est chirurgicale. Clara détourne les yeux vers le verre d’eau posé à sa droite. L’eau est claire. Inoffensive. Banale. — La plupart des gens pensent que le crime commence par un geste, reprend Adam. — Un coup. — Une décision brutale. Il secoue lentement la tête. — Le crime commence bien avant. — Il commence au moment où l’on accepte de ne plus poser de questions. Il énumère, calmement : — Un regard détourné. — Un doute étouffé. — Un silence justifié. Clara sent une chaleur sourde remonter dans sa poitrine. Ce n’est pas de la colère. C’est pire. C’est une reconnaissance. — Vous êtes en train de me manipuler, dit-elle enfin. Adam hoche la tête. — Oui. Cette réponse la déstabilise plus que n’importe quel déni. — Mais la vraie question, ajoute-t-il, c’est pourquoi est-ce que ça fonctionne ? Il laisse la question flotter. Il sait qu’elle n’attend pas de réponse immédiate. — Parce que vous avez déjà été là, murmure-t-il. — Parce que vous avez déjà cru savoir ce qui était juste. Clara ferme les yeux une fraction de seconde. Une image tente de remonter. Elle la repousse. — On appelle ça de la lucidité, continue Adam. — Mais bien souvent, ce n’est que de l’orgueil déguisé en compassion. Il s’appuie légèrement contre le dossier de sa chaise. — Dites-moi, Clara… — À quel moment exact avez-vous cessé d’être une victime pour devenir autre chose ? Elle ouvre la bouche. Aucun son n’en sort. Et quelque chose se fissure. Ce n’est plus Adam qui parle. Ce n’est plus Clara qui écoute. C’est toi. Tu lis encore. Tu pourrais t’arrêter ici. Tu pourrais refermer ce livre, te dire que ce n’est qu’une fiction. Mais tu continues. Pourquoi ? Parce que tu veux comprendre. Parce que tu veux savoir jusqu’où ça va. Parce qu’une part de toi espère que la responsabilité restera de l’autre côté de la page. Adam sourit presque imperceptiblement. — Vous voyez ? dit-il doucement. — Vous êtes encore là. Clara rouvre les yeux. — Vous jouez avec les mots, dit-elle. — Vous détournez les faits. — Non, répond Adam. Je fais ce que tout le monde fait. — Je raconte une histoire qui me permet de dormir. Il jette un regard au verre d’eau. — La vraie différence entre vous et moi, ajoute-t-il, c’est que moi, je n’ai jamais prétendu être innocent. Un silence tombe. Définitif. Le pire n’est pas ce qu’on fait. Le pire, c’est d’être resté jusqu’au bout
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