1Bill Mac Cormick venait à peine de s’endormir quand l’alarme retentit.
Putain ! Pas moyen de dormir dans cette f****e station !
Mais son salaire de 25 000 $ lui rappela qu’il devait s’attendre à ne pas dormir comme tout le monde.
C’est vrai qu’il était payé pour ça, et que sur Endeavour tout pouvait arriver à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit.
Machinalement, dans l’obscurité, sa main cherchait cette saloperie de contact pour couper le signal d’alarme. Bzz ! Bzz ! Bzz !
Au passage, il renversa la bouteille de bourbon qu’il avait entamée trois heures auparavant… et que, bien sur, il n’avait pas rebouchée.
Putain de saloperie de m***e !
Bill Mac Cormick n’était pas un individu particulièrement raffiné ni patient à l’égard de son environnement. Mais c’était le genre de spécialiste casse-cou qu’affectionnait sa compagnie, la Sea Oil Research Company.
Un mélange d’aventurier sans scrupule aucun, qui possédait un avantage unique sur des milliers de candidats : une incroyable intuition pour découvrir de nouveaux gisements. Et c’est bien ce qui intéressait son employeur.
Certes, il y avait des scientifiques, des géologues, des chercheurs, des physiciens, tous plus diplômés les uns que les autres, mais sur le terrain, Bill Mac Cormick était LE meilleur. Lui seul pouvait diriger une équipe de cinglés, embarqués pour des mois sur un tas de ferraille flottant en plein océan, lui seul pouvait résoudre au jour le jour les multiples conflits entre ces hommes privés de tout contact avec leurs familles, leurs amis, et qui, après tout, n’étaient là que pour l’appât du gain. Et pour cela, la Sea Oil Research Company ne lésinait pas sur la dépense, pourvu qu’il y ait du résultat et du profit à la clé.
Bill Mac Cormick était un cow-boy du 21° siècle, un de ceux dont on se souviendrait dans quelques centaines d’années. Il faisait partie de l’histoire. Comme ses ancêtres, bannis d’Angleterre, qui avaient su construire la nation la plus puissante du monde, en utilisant leurs faiblesses comme des armes, en écrasant tout sur leur passage, en faisant de la liberté un art de vivre, s’enfermant ainsi dans un système qui ne laissait justement plus aucune place à la liberté.
Mais le monde est ainsi, et chacun le sait.
C’est donc de très mauvaise humeur et passablement épuisé – il n’avait dormi que quelques heures depuis le début de la semaine et absorbé beaucoup plus d’alcool que son organisme ne pouvait en accepter – que Bill Mac Cormick se redressa bruyamment sur la couchette en pestant.
Qu’est-ce qui se passe encore ? Si c’est cet imbécile de Weston qui a pété le foret, je le balance à la flotte !
Dans le semi-coma de son état éthylique, Bill Mac Cormick parvint enfin à se lever, saisir son pantalon, mettre ses chaussures de sécurité et saisir son casque.
Il sentait le léger balancement de la plate-forme. Mhhh ! La tempête doit être plus forte que prévue.
Pourvu qu’ils aient remonté la foreuse.
C’est vrai que depuis le début de la mission, les forces de la nature semblaient s’être donné rendez-vous pour empêcher la réussite du forage. Trois forets avaient été détruits, suite à des mouvements imprévisibles du sous-sol, un moteur avait complètement été endommagé à cause de couches géologiques non détectées à moins 2000 mètres, et deux ouvriers étaient morts des suites d’intoxication alimentaire – m***e ! On pourrait au moins leur donner à bouffer des trucs mangeables. -.
Mais, il le savait, ce genre de recherche comportait toujours d’énormes risques, et l’important, c’était le bénéfice que tout le monde en retirait. Et pour l’instant, il n’y avait pas eu d’incendie à bord.
Il faut dire que la mission en question était quand même une première : il s’agissait de creuser en pleine mer à une profondeur de 9000 mètres pour atteindre une poche d’hydrocarbure vieille de centaines de millions d’années, d’après les géologues. Et ça, c’était pas du gâteau. Forcément, il y aurait des pannes, des accidents, …et peut-être rien au bout du compte.
Mais pour trouver du pétrole, rien ne semblait impossible ni trop cher pour les compagnies. Si la mission réussissait, il y avait à la clé une prime de près d’un million de dollars pour lui, des revenus confortables pour l’ensemble de l’équipe et des profits immenses pour la SOR qui revendrait la concession au plus offrant.
Bill ouvrit prudemment la porte de sa cabine, qui donnait directement sur la passerelle de commande. Il aimait rester en contact permanent avec le poste de pilotage de la plate-forme.
Un vent v*****t s’engouffra immédiatement dans l’espace clos. Une tempête violente secouait toute la station d’exploration.
Il réussit à s’accrocher au garde-fou de la passerelle, inondée par des vagues titanesques.
Pourquoi faut-il qu’on aille chercher ce p****n de pétrole dans des zones aussi dangereuses ?
Mais en lui-même, il aimait bien ce métier. Héritier de la « grande » aventure de l’Ouest, il ressentait au fond de lui l’âme des pionniers qui avaient fait l’Amérique d’aujourd’hui. Des hommes forts, sans foi ni loi, réduits à eux-mêmes et à leur instinct de survie. Le pétrole était l’essence même de sa civilisation. Sans lui, tout pouvait s’arrêter du jour au lendemain. L’avenir de la planète ? Ce genre de question était bon pour les intellos, les pédés : la science trouverait bien une solution ! Et puis, on pourrait toujours aller ailleurs, sur Mars par exemple, et tant pis pour ceux qui devraient rester ici !
Nous, au moins, on trouve des solutions ! On ne baissera jamais les bras. Et en plus, on vit bien mieux que tous ces redresseurs de torts. Nous, au moins, on ose !
Le vent soufflait à au moins 180 kilomètres/heure, mais Bill ne s’en inquiétait guère : la plate-forme était conçue pour résister à une tempête tropicale. Sa structure flottante et non ancrée, comme dans le passé, s’adaptait docilement aux conditions les plus extrêmes. Elle avait coûté quelques centaines de millions de dollars, et à ce prix-là, elle avait intérêt à tenir, sinon des têtes tomberaient.
Agrippé à la barrière métallique qui le séparait du vide mortel, Bill progressait lentement jusqu’au poste de contrôle central. Il était déjà en train de penser aux sanctions qu’il ne manquerait pas d’infliger à ceux qui avaient fait une erreur d’appréciation.
Merde ! Ils vont nous bousiller notre prime, ces cons-là ! Si c’est cet imbécile de Weston, il va m’entendre !
Des paquets d’eau gigantesques lui fouettaient le visage et le corps, malgré la hauteur où il se trouvait.
Endeavour était la plus grande plateforme de forage jamais conçue et le poste de commande s’élevait à près de soixante mètres au dessus du niveau zéro. La ferraille craquait et rechignait péniblement sous les assauts répétés de la tempête marine.
Quels connards ces mecs de la météo ! « Perturbations sur l’Atlantique Nord Ouest, cette nuit. » Perturbation mon c*l ! On se demande pourquoi on les paye ces crétins !
Encore 30 mètres à franchir. Le froid, le vent, les paquets d’eau eurent vite fait de dessaouler Bill, qui de toutes façons en avait vu bien d’autres. Une bonne dizaine de minutes lui suffirent pour arriver, trempé mais sauf, au poste de commandement, ouvrir péniblement la porte blindée et entrer enfin au sec dans la salle à peine éclairée par les écrans des ordinateurs de pilotage.
– C’est quoi, ce bordel ? gueula-t-il, fidèle à son habitude.
– Salut, Bill, c’est le foret qui coince.
– p****n ! Vous ne l’avez pas remonté ?
– Il est coincé.
– b***e de connards ! Ça fait le quatrième !
– Ça sert à rien de gueuler, Bill ! On a tenté de le remonter dès le début de la tempête. Seulement, ça coince.
– Et là, on est bloqué avec une plate-forme qui dérive et un foret qui nous retient. Le moteur principal est naze et… m***e ! il se passe quelque chose de pas normal du tout ! Alors si t’as une solution !
– Bon, OK, est-ce qu’on a essayé l’auxiliaire ?
– Évidemment ! Ça a coincé immédiatement.
– Alors ?
– Alors, il ne reste qu’une solution…
– L’abandonner ?… mais ça veut dire « Adieu la prime ».
– Voilà.
– p****n ! Rien à faire !
– On peut attendre la fin de la tempête. Après tout la station est conçue pour ça.
– Ouais, mais c’est plutôt risqué : si ça casse, ça va faire mal. C’est des centaines de millions de dollars qui partent à la flotte.
– Sans compter les pertes humaines.
– Ouais, ça, les mecs qui sont ici savent bien les risques qu’ils prennent.
– Alors, on fait quoi ?
– On attend.
Tous ceux qui travaillaient avec Bill Mac Cormick savaient que c’était dans ces moments-là que ses décisions pouvaient être les plus contestables. Mais c’était lui le boss après Dieu et surtout après les financiers qui assuraient ce genre de projet. Contester cette décision, c’était contester tout le système et ce système les faisait vivre depuis des dizaines d’années, eux et leurs familles. C’est pour ce genre de décision que Bill était le meilleur, et il ne restait qu’à lui faire confiance… et croire en ses intuitions !
La tempête dura toute la nuit. La station craquait, gémissait de partout, écartelée entre le courant qui lui dictait de se déplacer (elle était conçue pour cela en cas de grosse tempête) et le foret qui la retenait de force, comme l’ancre d’un navire.
De tous les ponts, des signaux d’alarme résonnaient. Des fuites étaient apparues aux niveaux 2, 5 et 6.
Chaque minute apportait son lot d’informations alarmistes. Six ouvriers étaient déjà portés disparus, sans compter les quatre que le foret avait broyés lors de la panne.
Mais Bill tint bon. Il le savait, s’il abandonnait ici cette mission, plus jamais aucune compagnie ne lui ferait confiance, pas plus qu’à l’équipe qu’il dirigeait.
Il faut que ça tienne ! Il faut que ça tienne ! Non : ça va tenir.
Vers 5 h 30, la nuit noire fit place à un ciel grisâtre chargé de menace. Pourtant la tempête semblait se calmer un peu. On commençait à y voir un peu mieux… et ce n’était pas très réjouissant.
Des vagues gigantesques frappaient encore la plateforme, mais le vent avait considérablement faibli et la station ne gémissait plus autant. Au poste de contrôle, tous les voyants restaient au rouge mais visiblement l’accalmie était proche.
Weston scrutait l’extérieur au travers des vitres embuées.
– Bill ! Viens voir ça.
– Nom de Dieu !
– Va falloir des semaines pour réparer tout ça.
– Mouais ! Mais cette bonne vieille plate-forme a tenu le coup. Et le foret aussi.
– Et les hommes ?
– Fait pas chier avec ça ! Tous ceux qui sont ici savent à quoi s’attendre un jour ou l’autre.
– Essaye d’appeler la compagnie et envoie un rapport. Dis bien que nous avons sauvé le foret !
– Et ta p****n de prime.
– Fais gaffe, Weston ! On va chercher pourquoi ça s’est coincé, et je suis pas sûr que tu t’en sortes indemne !
– Un de ces jours, Bill,…
– On verra ça plus tard. Fais ce que je te dis, c’est tout.
– Si on me cherche, je suis au mess. Va me falloir quelques l****s de café pour tenir le coup…
Bill venait d’avaler son quatrième café quand Weston accourut au mess.
– Bill, on est dans la m***e !
– Merci ! Pour dire des conneries pareilles, tu peux rester là-haut…
– Non, on est vraiment dans la m***e : la compagnie nous envoie quelqu’un.
– Ne me dis pas que c’est…
– Si : Joanne Priestley.
– Passe-moi cette bouteille de bourbon, là !…
Dans la compagnie, Joanne Priestley était considérée par les hommes comme une espèce de catastrophe naturelle. Beaucoup lui préféraient les tempêtes, les ouragans, les longs mois passés en solitaire dans la moiteur pestilentielle des cabines sur les stations. Son arrivée sur une plate-forme n’annonçait jamais rien de bon : elle avait fait virer des centaines de personnes suite à ses rapports, fait démanteler des dizaines de stations de forage, et pourtant personne dans l’équipe de Bill n’avait eu encore affaire à elle.
Mais surtout, Joanne Priestley était l’ancienne compagne de Bill Mac Cormick et Bill n’avait jamais accepté cette rupture, lorsqu’elle avait épousé Jason Priestley, le plus gros actionnaire de la Compagnie. Quoi qu’il arrive, ça allait chauffer et ça risquait d’être bien pire que la tempête de la nuit dernière.