2Gwwhh ne fit plus un mouvement. Il savait que le moindre geste pouvait signifier sa perte.
Il sentait les abominables effluves du monstre près de lui, à seulement quelques pas.
Le souffle puissant de la bête empestait l’air de son odeur fétide, chargée des relents de milliers de cadavres pourrissant dans ses entrailles gigantesques.
Dans la forêt régnait soudain un silence mortel, comme si tous les organismes vivants avaient interrompu toute activité, dans l’attente de l’inévitable dénouement du drame qui se déroulait sous leurs yeux.
Pas un souffle de vent ne venait agiter les branches des arbres gigantesques de la forêt, pas un insecte ne volait, pas un oiseau vampire ne chantait.
Et Gwwhh se tenait là, immobile, ayant pris l’apparence d’un rocher. Dans son esprit, il était un rocher, un caillou, le plus petit possible, afin que le monstre ne le voie pas.
Si la bête faisait un pas, Gwwhh le savait, il serait écrasé sous le poids des énormes pattes de l’animal, et s’il tentait de fuir, celui-ci le détecterait immédiatement, et Gwwhh finirait dans la gueule géante de l’animal. Troublé, celui-ci agitait nerveusement ses petites pattes antérieures en tous sens, comme s’il voulait attraper une proie invisible dans ses griffes acérées.
Le monstre attendait son heure. Il avait perçu la présence d’une proie, une minuscule proie. Mais après tout, cela valait mieux que rien. Il n’avait rien avalé depuis plusieurs jours et la faim le tenaillait cruellement. Où pouvait bien être ce petit animal qu’il avait vu courir sur deux pattes ?
Pourquoi avait-il disparu soudain ? Son instinct de prédateur lui dictait d’attendre, mais le monstre avait faim et l’agitation de ses membres supérieurs trahissait son énervement et sa colère. Ces petits animaux sans poils étaient décidément des proies difficiles. Pourquoi ne fuyaient-ils pas comme tous les autres ?
Gwwhh pensait à sa compagne et aux petits qu’elle venait de lui donner. Il ne pouvait pas les laisser seuls. Sans lui, leur mort était inévitable, il le savait. Il devait survivre. Ne pas finir dans la gueule de ce monstre, trouver un gibier, le chasser et le ramener pour nourrir les siens. Attendre, ne pas bouger, ne pas respirer, ne pas avoir peur. Attendre que le monstre se décourage ou trouve une autre proie à proximité et la chasse… en espérant qu’il ne l’écrase pas au passage.
Le géant se penchait, balançait la tête de droite à gauche, cherchant, fouillant, attendant le moindre mouvement du petit animal qu’il chassait. Puis il se redressait brusquement, agitait encore ses pattes avant, et se penchait de nouveau, son énorme tête fouillant l’obscurité de la forêt.
Soudain sa gueule terrifiante s’arrêta juste devant le Rocher. Le cœur de Gwwhh cessa de battre. Son instinct lui hurla de fuir, de tenter l’impossible, mais sa raison lui dicta de ne pas bouger et elle eut le dessus. Le monstre se redressa, poussa un effroyable cri et Gwwhh, à moitié asphyxié par l’épouvantable puanteur, eut envie de voir une dernière fois le ciel.
Il ouvrit les yeux et leva lentement la tête. Là, au dessus de lui, à travers l’épaisse couverture végétale, il apercevait le bleu du ciel de son monde. En cet instant tragique, il percevait le destin de son espèce. Il comprenait la différence entre lui et les autres créatures qui peuplaient son univers. Il comprenait l’étonnement du monstre devant son attitude immobile et il sut qu’il survivrait.
Comme si le géant avait compris, il poussa un long grognement et souleva l’une de ses pattes arrière.
Ne pas bouger !… La patte passa juste au dessus de la tête de Gwwhh et se posa à quelques pas devant lui, puis le monstre souleva l’autre patte et se mit à avancer. Ne pas bouger maintenant !…
Attendre encore … Avec lenteur le géant carnivore avançait, faisant trembler le sol à chaque pas, écrasant tout ce qui se trouvait sur son passage. Son énorme queue était encore à portée de Gwwhh et le moindre mouvement de celle-ci pouvait le balayer et l’envoyer s’écraser sur un arbre ou sur un rocher, mais il fallait attendre : les sens aiguisés du monstre réagiraient au moindre mouvement de sa part.
Gwwhh surmontait sa terreur. Des idées auxquelles il n’avait jamais pensé envahissaient tout à coup son esprit. Il savait que le monstre ne balancerait pas sa terrifiante queue en marchant, car cela risquait de le déséquilibrer.
Le plus gros risque maintenant serait l’apparition d’une nouvelle proie, car elle signifierait l’arrêt de cette montagne en mouvement. Et, à l’arrêt, la queue du monstre se remettrait à balancer !
Attendre !… Ne pas bouger !… Encore deux ou trois pas et Gwwhh serait sauf.
Soudain, le monstre se figea. Juste derrière Gwwhh un bruissement se fit entendre : une proie !
Nooon ! Pas maintenant !…
Lentement, la tête du géant se retourna, la gueule béante, semblant sourire cruellement.
Les muscles ankylosés de Gwwhh étaient douloureux, mais, plus encore que la raison, la terreur le clouait littéralement sur place, l’empêchant de faire le moindre mouvement.
Inconscience du danger, la petite créature derrière Gwwhh continuait à avancer !
Avec une agilité époustouflante, impensable, le monstre pivota brusquement. Sa queue balaya tout sur son passage. En un éclair, le rocher Gwwhh fut propulsé dans les airs et alla s’écraser lourdement dans les buissons. Il entendit un cri abominable, suivi d’un gémissement mortel, de craquements d’os broyés, les derniers sursauts d’une proie agonisante dans la gueule du monstre qui, finalement, avait trouvé ce qu’il cherchait.
Soudain, la nuit tomba devant les yeux de Gwwhh, les douleurs de son corps meurtri disparurent et il resta là, quasiment disloqué sur son lit de ronces…