3À cette heure tardive, la salle du contrôle spatial était déserte. Seul Zee était encore présent.
Ces permanences étaient fastidieuses mais il les assurait avec zèle, car elles lui fournissaient un complément non négligeable de revenus pour lui et sa famille. La naissance de Zakht, son deuxième enfant, grevait considérablement le budget familial. Aussi, afin de continuer à profiter d’un niveau de vie confortable, il se portait volontaire dès que possible pour assurer les permanences de nuit.
D’autant que le travail n’était pas particulièrement épuisant ! Il s’agissait d’être présent, au cas où un improbable événement dans l’espace serait détecté par les télescopes du centre de contrôle spatial.
Et bien sûr, il ne se passait quasiment rien depuis des siècles.
Le centre de contrôle avait été conçu pour prévenir le gouvernement d’une éventuelle incursion d’un objet pouvant mettre en péril la planète, suite aux découvertes des savants mettant en lumière la probabilité infime de catastrophe si un astéroïde venait à croiser l’orbite de Nubiru.
Beaucoup considéraient que le coût du centre était exorbitant comparé à cette faible probabilité de collision… Et pourtant cela s’était déjà produit tant sur Nubiru que sur les autres planètes du système !…
Au fil des années, le centre s’était progressivement reconverti en organisme de contrôle de la circulation spatiale, surtout depuis que les nubiriens avaient conçu le projet d’explorer plus avant leur univers.
Au milieu des innombrables écrans de contrôle, seul dans cette immense salle, Zee somnolait sur son bureau, avachi dans un fauteuil à suspenseur. Il visionnait en rêvassant un documentaire ramené d’une expédition sur Am X’o, la planète bleue. La sonde-image avait enregistré des milliers d’informations sur ce monde à l’état sauvage. Sa flore primitive, sa faune étrange et cruelle. Nubiru avait peut-être ressemblé à ça au cours des millions d’années de son évolution, et c’est justement ce qui intéressait le monde scientifique. Car, sur terre ou dans les eaux… que d’eau sur cette planète !… la vie était partout. Il semblait que la création s’amusait perpétuellement à créer les formes de vie les plus invraisemblables.
On y trouvait de tout : des monstres abominables et gigantesques, passant leur temps à s’entre-dévorer, quand ils ne dévoraient pas les autres, ou des formes de vie si petites que seule la sensibilité incroyable des instruments nubiriens pouvait les détecter, ou bien encore des formes amphibies, qui soudain sortaient de leur milieu naturel pour prendre l’air, des végétaux qui vivaient de photosynthèse, d’autres qui se nourrissaient de la chair de petits animaux,… mais ce qui intéressait le plus les savants nubiriens, c’étaient ces petits êtres qui ressemblaient étrangement à eux : des êtres bipèdes primitifs, sauvages, cruels, carnivores, vivant de la chasse mais apparemment dotés d’un esprit pensant.
Car ces êtres montraient une indéniable capacité de réflexion, et surtout ils étaient capables de se souvenir et d’apprendre : on les observait rarement commettre deux fois la même erreur.
Tous les experts s’accordaient à penser qu’ils pourraient ressembler aux ancêtres des nubiriens, malgré des différences significatives : sur Nubiru, l’évolution de leur espèce avait été incroyablement plus rapide car leur évolution n’avait pas été ralentie par le moindre prédateur.
C’est vrai que la vie sur Nubiru était nettement moins diversifiée : il semblait que la vie était apparue un jour et avait depuis continuellement suivi une trace unique. Les seuls véritables prédateurs que les nubiriens avaient connus dans le passé étaient… les nubiriens eux-mêmes !
Ce documentaire était interminable. Zee somnolait de plus en plus dans son confortable fauteuil, bercé par la voix lénifiante du commentateur. Cette nuit de permanence n’en finissait pas.
Finalement, il sombra dans un profond sommeil, peuplé de rêves délirants…
Il se trouvait sur un monde étrange. Un bruit assourdissant. Une puanteur écœurante. Partout, autour de lui, des créatures grouillaient, rampaient, serpentaient, marchaient, en quête de nourriture. Des cris. Des hurlements. L’incessant mouvement de l’air bruissant dans les branches d’immenses arbres. Et encore des cris. Des os broyés dans d’immenses mâchoires. Zee était terrorisé. Il était perdu dans un monde hostile, agressif. Il se sentait épié par des millions d’yeux, guettant le moment propice pour l’attaquer.
Il se frayait un chemin avec difficulté dans cette vision délirante. Il y a trop de couleurs ici !…
Le sol tremblait sous les pas d’une improbable créature de cauchemar. Il aperçut soudain un énorme cou semblant atteindre la cime des arbres et qui se terminait par une tête ridiculement petite. Comment une telle créature peut-elle exister ? Curieux, Zee essaya de s’approcher du mastodonte, occupé à dévorer le feuillage d’un arbre. La curiosité l’emportait maintenant sur la peur panique qu’il éprouvait. Ses pieds s’enfonçaient mollement dans le sol couvert de déchets végétaux en décomposition et d’excréments pestilentiels. Zee était au pied du monstre, juste derrière lui. Brusquement, la bête énorme eut un mouvement de recul et propulsa un jet immonde d’excréments. Pris de panique, Zee se mit à courir, courir, courir, essayant de fuir ce monde de cauchemar. Il ne vit pas le piège que lui tendait cette chose rougeâtre qui était sur sa route. À peine avait-il posé un pied dessus qu’il se retrouva englué, incapable de faire un pas de plus. Et voilà que la chose se refermait sur lui ! Fuir ! Fuir ! Il était prisonnier d’une plante carnivore qui allait le dévorer ! Déjà elle suintait un puissant liquide acide qui le brûlait malgré sa combinaison nubirienne, en émettant un bruit bizarre et pourtant familier… Bzz ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! La plante resserrait de plus en plus son étreinte mortelle… Bzz ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! Sentant ses forces décliner, il puisa dans ses dernières ressources l’énergie du désespoir… Bzz ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! De toutes ses forces, il essayait de repousser la « mâchoire » puissante de cette plante infernale.
Bzz ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! Plus il tentait de se libérer, plus la plante l’enserrait. Et ce bruit ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! Il se mit à hurler, conscient de sa fin prochaine.
C’est alors qu’il reprit brusquement conscience. Il était dans la salle du contrôle spatial, en sécurité, sur Nubiru, son monde accueillant… Bzz ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! Noon ! Pas ce bruit ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! Bzz !
Je dois encore être en train de rêver !… Je vais me réveiller, c’est fini ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! Bzz !
Le bruit, loin de s’arrêter continuait de plus belle. Lentement, son esprit émergea du sommeil.
L’alarme ! Il ne l’avait entendu qu’une seule fois auparavant, lors de sa formation. Il se passait quelque chose d’anormal. Les senseurs avaient détecté quelque chose. Il se leva et tenta de marcher jusqu’à l’écran de contrôle, mais ses jambes n’obéissaient plus : il était encore sous le choc de son cauchemar, virtuellement épuisé par sa course folle dans cette forêt d’apocalypse. Il s’accrocha tant bien que mal au rebord de la console de commandes et tituba jusqu’à ce maudit écran. Bzz ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! Mais pourquoi cet écran est-il si loin ? Au bout d’un laps de temps qui lui parut interminable, il parvint enfin devant le contrôle du secteur H3-Z. Son premier réflexe fut de couper ce bruit lancinant.
Au moins ça m’a réveillé ! Sur l’écran, un défilé de données défilait à toute vitesse, indiquant des positions, des probabilités, des masses, des calculs complexes que le système était en train d’analyser. Il fallait encore attendre quelques secondes, mais c’était certain : quelque chose avait été détecté.
Il décida d’appeler du renfort. Après tout, le système complet était en permanence à la recherche d’objets dérivant dans l’espace et si l’alarme s’était déclenchée, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : la probabilité d’un impact était forte, même s’il fallait encore attendre les analyses pour déterminer la taille de l’objet en question. Et ça, ce n’est plus de mon ressort.