Chapitre 7

1837 Mots
7Malgré sa stature fine et élancée, Gwwhh était une créature robuste et pleine de ressources. À cette époque, mais bien sûr il eut été incapable de le savoir lui-même, il devait avoir entre 25 et 30 ans et son corps portait sur lui les innombrables traces et cicatrices des combats qu’il avait dû mener pour survivre dans le monde hostile et dangereux dans lequel il tentait d’exister au jour le jour. Au fond des ténèbres dans lesquelles il était plongé depuis plusieurs heures, une faible lueur fit son apparition. Une lueur qui grandissait peu à peu pour devenir lumière, puis aveuglement. Il ouvrit les yeux, les referma, toujours la même lumière éblouissante ! Alors, se produisit en lui un phénomène qu’il n’avait jamais connu auparavant : du fond de son esprit encore embrumé se formait un message, un message qu’il était capable de comprendre, comme une pensée qui venait d’ailleurs : Je suis Enlil. Je sais qui tu es Gwwhh et je connais ton courage. Tu as vaincu le monstre et tu es toujours en vie. N’aie pas peur. Nous allons te récompenser de ta bravoure et te guérir de tes blessures. Ne crains rien. Nous allons maintenant t’emmener chez nous, là-haut dans le ciel où tu resteras avec nous. Et puis, quand tes blessures seront soignées, nous te ramènerons ici, où tu pourras continuer à vivre et te trouver une autre compagne, te reproduire et oublier ton malheur présent. Le cœur de Gwwhh battait à tout rompre. Qu’était donc cette chose qui parlait en lui, qui pensait à sa place ? Qu’était donc cette lumière ? Où était-il ? Il ne sentait plus le sol sous lui, il ne sentait plus rien, pas même la douleur atroce qui le faisait tant souffrir depuis des heures. Il flottait dans un vide lumineux, baigné dans une douce chaleur bienfaisante. S’habituant peu à peu à cette lumière, il lui semblait distinguer des formes. Des formes comme lui, mais beaucoup plus grandes. Des formes qui bougeaient, se déplaçaient, tournaient autour de lui, dans le vide lumineux. Des formes qui le touchaient, qui lui enfonçaient de curieuses épines dans le corps, manipulaient des objets dont il était bien incapable de comprendre la moindre signification. Et toujours cette voix dans son esprit qui le calmait, le rassurait, le réconfortait. Cette voix qui s’appelait Enlil. Progressivement, il se laissa bercer par la lumière, par la voix, se laissa glisser dans cette chaleur si confortable et s’endormit. Dans le vaisseau, l’ambiance était nettement moins sereine. – Nous n’avons pas le droit de faire ça, Enlil. – Et pourquoi pas ? Nous détenons une de ces créatures, nous allons la soigner, et surtout l’étudier. – Justement : il se souviendra d’être venu ici, il saura qu’il n’est pas seul. – Crois-tu vraiment qu’il sera capable d’en déduire quoi que ce soit ? Ces êtres n’ont pas encore atteint le stade d’une évolution suffisante pour tirer la moindre conclusion de cette expérience : nous allons le soigner et le renvoyer dans son monde, et grâce à un suiveur nous pourrons connaître en permanence le moindre de ses faits et gestes, étudier son comportement, ses habitudes. C’est une chance extraordinaire que nous avons là de mieux connaître cet univers ! – Mais ce n’est pas notre mission ! Nous sommes ici, sur cette planète, pour l’étudier scientifiquement. Pas pour modifier son évolution. Dois-je te rappeler que nous ne disposons que de peu de temps ? Tu sais pertinemment que notre métabolisme ne résisterait pas aux conditions de ce monde si nous devions rester ici plus que prévu ? – Mais cela ne prendra que quelques instants : ce n’est qu’une fracture ouverte, rien de bien grave. Et cela nous permettra de comparer son code génétique avec le nôtre. – Tu ne comptes tout de même pas… – En voilà assez ! Je suis le chef de cette mission, ceci est un ordre. L’autorité d’Enlil ne laissait aucune place à la discussion. Il était le descendant direct de Sargon, et personne n’aurait osé remettre en doute un ordre direct du roi en exercice de la planète mère. Mais tout de même, dans les rangs, la grogne était quasiment tangible et la mission risquait, depuis le début de se terminer prématurément en mutinerie. D’abord, quel intérêt avait-elle cette mission ? Beaucoup se le demandaient. Déjà que leur galaxie connaissait sans aucun doute la crise la plus grave de son existence, fallait-il en plus envoyer des missions de découverte sans intérêt immédiat pour la survie des Annunakins ? Évidemment, le rapprochement avec ce système stellaire était une chance extraordinaire de découvrir si d’autres formes de vie avaient pu voir le jour dans d’autres systèmes. Ce pouvait être aussi l’occasion unique de ramasser des richesses minières et énergétiques immenses sur ces mondes qu’aucun vaisseau nubirien n’aurait pu atteindre dans des circonstances ordinaires, quelle que soit l’évolution de la technologie annunakin. Mais en quoi de longs voyages de plusieurs années étaient-ils nécessaires ? La plupart avaient laissé sur Nubiru des familles, des amis, des proches qu’ils n’étaient même pas certains de revoir un jour. Et puis cette planète puait. Elle puait comme un monde en création, toute couverte qu’elle était des déchets de ces innombrables créatures qui en recouvraient la surface, partout. L’odeur était si forte par endroits que plusieurs Annunakins avaient déjà péri, asphyxiés par les gaz délétères de toutes ces matières en décomposition, des restes de toutes ces horreurs vivantes qui jonchaient la surface. Quel intérêt avait donc cette planète ? La vie y était incroyablement courte, à peine quelques années nubiréennes, et le cycle des reproductions était, pour tout Annunakin normalement constitué, complètement démentiel. Ces petites créatures bipèdes ne vivaient à l’échelle nubiréenne que peu de temps : pourquoi donc tenter de sauver celle-ci puisque de toute façon sa fin prochaine était inéluctable ? Mais les Annunakins apprenaient dès leur plus jeune âge les règles fondamentales qui régissaient leur système social. Chacun le savait : la désobéissance à un ordre direct signifiait le plus souvent une fin imminente et douloureuse. Gwwhh allait donc bénéficier d’une technologie et d’une science que nul être vivant sur Am’Xo n’aurait pu concevoir. Malgré leur répugnance, les « volontaires » chargés de soigner la créature se mirent au travail, après avoir bien entendu fait nettoyer le corps jusque dans le moindre pore de sa peau. Depuis des millénaires, la science des Annunakins leur avait donné accès au clonage des cellules, et la réduction d’une fracture osseuse, la cicatrisation et la guérison complète était l’affaire de quelques instants. Il n’existait quasiment plus de lésion ni de maladie pouvant échapper au contrôle total des scientifiques de Nubiru. Après avoir prélevé des fragments de tissu, leur laboratoire reconstitua immédiatement le code génétique de chaque cellule, et entama le processus de re-création des tissus manquants ou abîmés : la totale maîtrise de cette technique était acquise depuis des siècles, et de surcroît, la structure des gènes de la créature était somme toute assez proche de la leur, même si la composition moléculaire présentait quelques différences. Ils en profitèrent bien sûr pour effacer les innombrables cicatrices qui couvraient le corps de Gwwhh, analysèrent ses fonctions vitales, et se prenant au jeu, son comportement psychologique. – Crois-tu que cette créature puisse avoir un esprit ? – Tu veux dire… qu’il pourrait penser ? Rêver ? – Oui, pourquoi pas : regarde la taille du cerveau. Elle est quasiment le double de toutes les créatures que l’on a rencontré depuis qu’on est sur cette fichue planète. – C’est vrai qu’il s’agit bien de la première chose intéressante que nous voyons ici… – Le reste n’est qu’horreur totale. Des choses immenses avec un minuscule cerveau. On dirait que cette f****e planète n’est capable de produire que des machines à ingurgiter de la nourriture. C’est écœurant. – Mais celui-ci nous ressemble, non ? – Il a deux bras, deux jambes, il se déplace visiblement debout, et il se pourrait bien qu’il pense. – Enlil veut analyser son cerveau… – Pourquoi pas ? Au moins, ça, ça peut être intéressant ! – Mais c’est interdit ! Si Sargon venait à apprendre ça…. – Il n’en saura rien : on ouvre, on branche, et on regarde. On remet tout en place, on referme et ni vu ni connu ! – Moi je persiste à penser que nous ne devons pas faire ça. Il faut prévenir Nubiru. – Autant signer notre arrêt de mort. Depuis quelques heures, Gwwhh s’était habitué à la lumière aveuglante qui le baignait et qui le réchauffait en même temps. Les êtres qui évoluaient autour de lui ne lui faisaient plus peur. Sa crainte avait quasiment disparu – il était bien incapable évidemment de supposer qu’on lui avait injecté une dose massive de liquide inhibiteur – et il flottait tranquillement dans un univers où plus rien ne pouvait arriver, un monde étrange où rien, hormis lui et ces étranges formes, ne pouvait exister. S’il avait été conscient de son humanité, il aurait peut-être pu penser : ça doit ressembler à ça la mort. Mais son esprit primitif n’avait pas franchi le pas, même s’il savait qu’il existait un état où l’on bouge et un état où le corps demeurait totalement inanimé… comme sa compagne et ses deux petits… Les deux Annunakins ouvrirent avec d’infinies précautions la boîte crânienne de Gwwhh afin de brancher les centaines de connexions qui allaient permettre à la machine d’analyser et de décoder les signaux émis par le cerveau, puis, toujours allongé sur son lit à suspenseur, le corps de Gwwhh fut lentement introduit dans la machine par une sorte de tunnel : à partir de maintenant, c’est elle qui allait assurer la suite des opérations et conserver vivant l’organe vital. Des centaines de milliers de circuits commencèrent leur travail… Gwwhh ne ressentait rien, ne sentait rien non plus : la technologie annunakin était déjà à cette époque à des millions d’années de son niveau d’évolution, lui qui vivait dans le but exclusif de se nourrir, se reproduire et survivre dans un monde hostile. – Regarde : il a une mémoire, il se souvient de ses derniers instants… – Quelle horreur ! Il est attaqué par une de ces grandes bestioles. – Oui… et visiblement, il réagit à l’attaque. Affine les contrôles. « Ne pas bouger maintenant… Attendre encore !… Ne pas bouger !… » – C’est incroyable ! Il a compris que la chose qui l’attaque réagit au mouvement… – Il est donc capable d’apprendre. – Voyons la suite… – Regarde ! Il a réussi à se traîner malgré ses blessures ! Il pense à sa femelle, à ses petits. – Il veut les protéger. Il cache leurs corps… – Comment une créature aussi primitive peut-elle réagir de cette façon ? Nous n’avons rien trouvé de semblable sur cette planète ! – Tu crois qu’il a conscience de son existence éphémère ? – Mhhh… Je ne pense pas. Il protège simplement leur enveloppe. Il n’a visiblement pas compris qu’ils étaient morts. Mais tout de même, quelle énergie ! Il utilise ses dernières forces pour les protéger. Extraordinaire. Grâce à leur machine, les Annunakins voyaient défiler en temps réel tous les souvenirs récents de Gwwhh, son incroyable aventure avec le monstre, la perte de sa compagne et de ses petits, ses moindres pensées : son cerveau dévoilait tout ce qu’il contenait et révélait une puissance créatrice absolument impensable aux yeux des Annunakins, qui étaient à des millions d’années de connaissance de lui. À l’autre bout du vaisseau, seul, Enlil, observait tout ce qui se passait dans la salle d’opération. Parfait. Exactement ce que j’attendais… J’étais certain que cette petite chose était beaucoup plus intéressante que tout ce qu’on a pu voir sur cette planète. Ces êtres sont en pleine évolution. Peut-être ont-ils même dominé ce monde avant toutes ces créatures abominables qui le peuplent aujourd’hui… Après tout, il est quand même beaucoup plus logique de libérer deux membres pour travailler que d’utiliser les quatre pour se déplacer. Il en a été ainsi pour nous, pourquoi pas ici ? Cette planète recèle un secret et je dois le découvrir…Je vais mettre tout le monde là-dessus… Lorsque que j’aurai percé ce mystère, je pourrai me rendre maître de ce monde. Même Sargon ne pourra plus rien contre moi. Je pourrai enfin défier son pouvoir.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER