6Jacques-Yves Fernette s’attela à la tâche dès qu’il eut fini son quatrième café. Le soleil était déjà haut dans le ciel, mais il n’en avait cure : comme tous les jours, il allait travailler toute la journée et sans aucun doute très tard dans la soirée.
Il lui arrivait fréquemment de passer des nuits blanches devant l’écran de son ordinateur, ou à la recherche de documentation dans son immense bibliothèque.
Ah certes, les visiteurs impromptus auraient pu trouver curieux cet amalgame de titres allant de la science pure et dure à l’ésotérisme le plus délirant, sans oublier bien sûr la science fiction dont Jacques-Yves Fernette avait toujours été très friand ! Sur ses étagères se côtoyaient des œuvres aussi disparates que celles d’Erwin Schrödinger et d’Isaac Asimov, d’Ernest Rutherford à Zechariah Sitchin, sans oublier les sagas de Frank Herbert ou Roger Zelazny, ou même Papus et Hermès Trismégiste. La plus grande partie de sa fortune personnelle était là, dans ces pièces réservées à la lecture et à la méditation. Mais, à y regarder de plus près, toutes ces œuvres, de fiction ou purement scientifiques avaient un point commun : une soif inextinguible de connaissances que Jacques-Yves Fernette tentait d’assouvir depuis l’enfance.
Ah ! Il se souvenait de ces livres d’enfance traitant de la dérive des continents ou de l’Île de Pâques, ou encore des lunes successives de la Terre, et que l’on ne trouvait qu’en édition de poche tant leur contenu était sujet à caution pour les savants des années 1970. Comme tout avait évolué depuis ! Plus personne ne mettait désormais en doute la plupart de ces théories hérétiques de l’époque. En août 2005, un congrès avait même réuni des physiciens éminents à l’Université de Constance et ceux-ci s’interrogeaient sur la réalité du monde physique. Un comble !
Mais la tache de Jacques-Yves Fernette était tout autre : s’appuyant sur son immense érudition et aussi sur son intuition, il entendait prouver au monde que l’histoire de la Terre et du système solaire était tout autre que ce qu’on en avait dit jusqu’alors. Il entendait montrer que l’humanité pouvait remonter à au moins 250 millions d’années, et que l’homme avait probablement fait son apparition avant le singe.
Et ça c’est pas gagné…
Il en était là dans ses réflexions quand le signal d’arrivée d’un message fut émis par son ordinateur.
C’était enfin son ami et ex-collègue Simon Duteil qui lui répondait. Simon Duteil était Maître de Recherche à l’Institut National de Biologie de Paris, et son autorité s’étendait dans le monde entier. Même si dans le microcosme scientifique régnait une perpétuelle guerre dont les perdants finissaient irrémédiablement dans l’opprobre et l’oubli, quand ce n’était pas le ridicule pur et simple, les découvertes et les publications de Simon Duteil n’avaient jamais fait l’objet de la moindre contestation, tant son raisonnement était toujours étayé par des preuves concrètes et irréfutables. Il faisait donc partie de ces rares savants dont tous reconnaissaient la compétence et l’impartialité, bien qu’il n’ait jamais fait de grandes découvertes bouleversantes.
De :
Simon Duteil
À :
acques Yves Fernette
Envoyé :
mardi 9 mai 2006 11 :03
Re :
Re : synchronisme orbital
Jacques-Yves,
J’ai repensé ces derniers jours à ton mail concernant le « synchronisme orbital » que tu as découvert. Bien évidemment, aucune preuve scientifique concrète ne permettra d’étayer cette hypothèse dans l’état actuel de nos technologies. Il faudrait pour cela inventer une sorte de machine à remonter le temps.
Cependant, rien ne la contredit. En effet, il semble bien que la vie sur cette planète soit bien conditionnée par les cycles naturels, tels que la succession des jours et des nuits, des saisons, et finalement la durée du cycle orbital de la Terre autour du Soleil. Notre décompte du temps est en effet entièrement lié à ces paramètres naturels. La durée de la veille, celle du sommeil et même les différentes phases de celui-ci concordent indubitablement – ce serait de nos jours de l’obscurantisme pur et simple de le nier – avec la rotation de la terre sur elle-même et avec sa rotation orbitale. Toute notre existence est conditionnée par ces phénomènes naturels. Pour aller plus loin et m’aventurer peut-être dans des domaines extra – scientifiques, il est clair également que l’influence de la Lune sur nos comportements est parfaitement attestée dans de nombreux domaines.
Il suffit de demander le témoignage des sages-femmes et des infirmiers en psychiatrie pour le prouver des millions de fois. La matière est donc totalement soumise à l’influence de la planète et de son mouvement.
Ton idée qu’une planète ayant une orbite différente de la nôtre, une rotation plus longue par exemple, sur elle-même ou autour de son étoile, entraînerait donc une évolution de la vie synchronisée avec elle.
Ce qui semble indiquer, si tu as raison, que si notre planète avait par exemple une orbite solaire double, c’est-à-dire si elle était deux fois plus éloignée du Soleil qu’elle ne l’est actuellement, l’année durant alors 730 jours terrestres environ (on admet que sa rotation sur elle-même reste identique), c’est cette mesure du temps qui déterminerait l’évolution de la vie. Ainsi, pour nous, les habitants de cette planète auraient une durée de vie équivalent à deux fois la nôtre. Cela se tient en théorie et je crois sincèrement que tu as raison dans ce domaine, même si, et je le répète, ceci est parfaitement indémontrable dans l’état actuel de nos technologies (aucune expérience ne peut être tentée sur Terre, à moins de courber le temps). Peut-être qu’une expérience dans l’espace sur une station orbitale dont on pourrait contrôler la course et donc la rotation autour du Soleil pourrait permettre de vérifier indubitablement sa véracité, mais il faudrait bien évidemment construire une station spatiale non dépendante de l’orbite de la Terre, la peupler de bactéries diverses et laisser tourner le tout suffisamment longtemps pour pouvoir en tirer des conclusions.
Par contre, en admettant ta théorie, que comptes-tu prouver ? On sait que pour permettre l’organisation de la vie, il faut un certain nombre de paramètres tels que l’atmosphère, une chaleur suffisante, des conditions climatiques idéales, etc., etc. Or, à ce jour aucune preuve concrète n’a été produite sur ce point, même si Mars semble avoir réussi à réunir quelques unes de ces conditions. Plus on s’éloigne du Soleil, plus l’indispensable chaleur nécessaire à l’évolution de la vie fait défaut. Or toi, tu m’as parlé d’une planète dont l’orbite elliptique atteindrait les 3600 ans terrestres !! Presque sans lumière, donc sans photons, quelle source calorifique permettrait de maintenir la vie ? Et je ne te parle pas de la flore, pour laquelle la photosynthèse est une nécessité vitale (du moins en ce qui concerne la flore terrienne) !
Certes, on peut imaginer une planète où l’activité volcanique intense générerait un effet de serre produisant suffisamment de chaleur, mais où est la lumière dans ce cas ?
Si tu veux continuer dans cette voie – et je sais pertinemment que, têtu comme tu es, tu le feras – il va te falloir trouver des réponses concrètes à cette question cruciale.
N’hésite pas à me demander conseil lorsque tu en as besoin. J’espère aussi que nous aurons l’occasion de nous rencontrer prochainement si mes activités m’en laissent le temps : tu sais que nos gouvernements sont sur le pied de guerre depuis plusieurs années avec la menace grandissante d’attentats biologiques et mon équipe travaille d’arrache-pied sur ces problèmes. C’est le prix que nous devons, hélas, payer si l’on veut que la recherche fondamentale avance…
Bien à toi,
Simon.
Cette réponse laissa perplexe Jacques-Yves Fernette. D’un côté, sa théorie recevait un écho favorable, de l’autre restaient des questions quasi insolubles. Mais il n’était pas homme à se décourager.
Tout d’abord, il y avait toutes les preuves que les archéologues et surtout les paléontologues dénichaient chaque jour aux quatre coins de la Terre : des clous vieux de plusieurs millions d’années, des tessons de poteries datant d’un âge où l’être humain n’était censé n’être qu’un « singe debout », des piles électriques découvertes à Bagdad, vieilles de plus de 5000 ans, des empreintes de pieds humains à côté de celles de dinosaures datant d’une époque commune, la liste était impressionnante et ne faisait que croître chaque jour. Et encore n’avait-on fouillé que quelques zones, dans des strates où l’on s’attendait à trouver quelque chose. Et plus loin de nous, que dire de la ceinture d’astéroïdes dont personne jusqu’à ce jour n’avait trouvé la moindre justification. Non, Jacques-Yves Fernette en avait l’intime conviction : nous étions en possession des pièces éparses d’un immense puzzle dont pour le moment il était impossible de reconstituer l’entièreté sans faire abstraction des dogmes de la science officielle.
Que l’on me traite donc d’illuminé, je m’en fous. La science a toujours progressé grâce aux fous qui ont su faire abstraction du dogme et laisser leur intuition vagabonder.