5La nuit était déjà tombée depuis longtemps quand Gwwhh émergea douloureusement de son évanouissement. Son corps meurtri le faisait souffrir atrocement. Son bras gauche surtout, qui semblait complètement désarticulé et dont un bout d’os dépassait. Sa peau était rouge du sang des égratignures dues au buisson urticant où il était tombé. Mais le monstre avait disparu.
Je l’ai vaincu !… Cette pensée le réconforta un peu. Malgré sa blessure, il parvint à se relever. Il avait horriblement faim, mais comment chasser désormais ? Comment allait-il nourrir sa famille ?
D’abord, rejoindre les miens qui doivent être affamés eux aussi…
Bien sûr, ils pourraient manger des feuilles ou des fruits, mais rien ne valait le goût unique et régénérateur de la viande. J’ai survécu au monstre, je dois pouvoir survivre au reste…
Lentement, avec difficulté, il retrouva son chemin malgré l’obscurité totale. Son instinct infaillible le guidait. Il reconnaissait les odeurs, sentait les mouvements de l’air, se guidait au moindre bruit enregistré dans sa mémoire…
L’aube pointait déjà quand il atteignit le campement où il avait laissé les siens depuis… depuis… Soudain la notion de durée lui apparut. Depuis quand suis-je parti ?
C’était la première fois qu’il avait cette pensée et cela lui faisait mal à l’intérieur de son crâne endolori.
Autour de lui, la jungle s’éveillait doucement, des cris retentissaient, des piaillements d’êtres affamés, des rugissements, des grognements, des pas, des branchages qui craquaient. La vie se réveillait dans le vacarme assourdissant du petit matin. Au loin, on percevait le bruit sourd d’un volcan crachant son feu dévorant. Il savait qu’il était temps de se mettre à l’abri, qu’un monstre allait sûrement survenir en quête de nourriture. Il claudiqua le plus rapidement qu’il pouvait vers la grotte où les siens étaient en sécurité relative. Curieusement, aucun cri familier. Aucun grognement, aucun pleur reconnaissable…
Peut-être dorment-ils encore ?
Prudemment, il s’approcha de l’entrée. Il reconnaissait les odeurs pestilentielles qui régnaient à l’intérieur. Les relents de dizaines d’os, de morceaux de viande pourris, d’excréments. L’odeur rance de la sueur et de la peur. Et… une autre odeur en plus ! L’odeur écoeurante de ce liquide rouge qui coulait des proies lorsqu’on les blessait … ou lorsqu’une proie avait le dessus !
Aucun bruit dans la petite grotte. Seules les odeurs témoignaient de son occupation par Gwwhh et les siens.
Il entra prudemment et découvrit le spectacle désolant de la catastrophe. Sur le sol, sa compagne gisait, la gorge ouverte d’un coup de griffe mortel. Son corps était lacéré et en partie dévoré. Ses deux petits aussi étaient morts, dévorés !
Gwwhh poussa un cri de désespoir, au mépris de toute prudence. Un de ces monstres poilus au dents immenses avait du profiter de son absence pour attaquer les siens sans défense. Et maintenant, il était seul, plus seul que jamais, sans compagne, sans avenir. Sa blessure le faisait terriblement souffrir. Il allait mourir lui aussi, il le savait. Plus rien ne pourrait le sauver désormais. Et il n’avait même pas la force de chercher de la nourriture pour survivre. Et d’ailleurs, à quoi bon ?
La bête sanguinaire avait détruit en quelques instants tout ce qui pouvait l’inciter à continuer le chemin de son existence. Elle allait sans doute revenir pour terminer son repas, à moins que des oiseaux attirés par l’odeur du sang ne viennent finir le travail. Il savait que s’il restait ici, il serait sans aucun doute au menu du prochain repas. Mais où pouvait-il aller ? Il était à bout de forces après sa terrible épreuve et il n’avait rien mangé depuis deux jours.
Il décida de rester là. À attendre la fin.
Mais d’abord, il lui restait une tâche à accomplir : ensevelir les restes des siens afin de protéger ce qui restait d’eux.
À l’aide de sa seule main valide, il emporta les restes de sa compagne et de ses petits dans un coin obscur de la grotte et les recouvrit tant bien que mal de terre, d’ossements, et de tout ce qu’il put trouver d’à peu près solide. Au moins, ils seraient à l’abri. Il transpirait abondamment et chaque mouvement lui arrachait des cris de douleur. Son bras s’était remis à saigner abondamment.
Au bout d’une éternité, enfin, il put se reposer.
Alors seulement, il se mit à pleurer, assis au milieu des excréments et du sang séché.
Et puis, il sombra dans le coma.