Chapitre 14

1324 Mots
14– Allo ? – Allo, Jacques, c’est Simon. – Salut ! Comment vas-tu vieille branche ? – Bien, bien… – Qu’est-ce qui t’amène ? – J’ai une réunion avec quelques collègues demain à Aix, alors, vu que c’est tout près de chez toi, je me suis dit que ce serait l’occasion d’un apéro philosophique. – Bonne idée ! – Tu ne fais rien ce soir ? – Bah ! Tu sais, je suis en retraite. Et puis ça fait au moins 6 mois qu’on ne s’est vus ? – Aucun problème ! Tu dors ici ? – Si ça ne te dérange pas, je profiterai un peu de ton ermitage. – OK ! Je prépare la chambre. Tu arrives à quelle heure ? – Eh bien, disons… dans un quart d’heure. Je suis à la gare, là. – Toujours aussi farceur, hein ? Je t’attends. Finalement, c’était plutôt une bonne journée pour Jacques-Yves Fernette : il avait considérablement avancé dans ses recherches depuis l’heure du déjeuner, et il se réjouissait d’avance de rencontrer son ami. Il arrive tout juste pour l’apéro du soir. Sacré Simon ! Une demi-heure plus tard, les deux hommes sirotaient leur premier pastis, confortablement installés sur la terrasse, en observant la beauté majestueuse de la nature au soleil couchant. – T’es vraiment bien ici. Quelle paix loin de l’agitation, du bruit, de la pollution,… – Ça a aussi quelques inconvénients, mais on s’y fait. Ce qui me manque le plus, c’est le labo… mais bon : c’est du passé, et je peux enfin me consacrer entièrement à mes recherches… disons… ésotériques. – À ce propos, c’est pas idiot ta théorie du synchronisme orbital. Ça ouvre certaines perspectives, même si pour l’instant, c’est invérifiable. – Tant qu’on n’aura pas trouvé de la vie sur une autre planète, oui. Mais l’avenir est proche où l’homme va chercher plus loin que son petit jardin. Mars, c’est pour les prochaines années. – D’ici à ce qu’on y trouve une trace de vie… – Pourquoi pas ? Il suffirait d’une bactérie pour prouver ma théorie. Et si ce n’est pas Mars, ce sera une autre planète. – En tous cas, on a peu de chances de voir ça de notre vivant. – Peu importe ! La Science, Simon, la Science, le plaisir de découvrir, d’imaginer, de déduire, d’apprendre ! Voilà qui fait le sel de la vie. Le temps n’a aucune importance. – Oui, bien sûr. Avoir son nom dans les livres de Science, c’est bien, mais de son vivant, c’est quand même mieux, non ? – Tu es trop matérialiste. Tiens, passe-moi la bouteille. Ce n’est pas tous les jours que je reçois : ça se fête ! Au fait, c’est quoi ta réunion demain ? – Bah ! Avec quelques collègues, on va essayer de porter un coup fatal aux théories créationnistes qui commencent à sévir par chez nous. – Les créationnistes ? Ils sévissent encore, ces culs-bénits ? – Plus que jamais ! Le mouvement a commencé aux USA,… – Comme par hasard. – Oui, comme tu dis. Mais il arrive chez nous. Les gens ont besoin de se raccrocher à l’irrationnel. – Quelle époque ! Comment peut-on encore croire à ces foutaises bibliques de nos jours quand des millions de preuves prouvent le contraire ? Comment imaginer que la vie sur terre soit apparue il y a à peine 10 000 ans, alors qu’on sait que l’homme remonte à au moins 6 millions d’années ? C’est impensable. – Mais c’est une réalité pourtant. Et nous, les scientifiques, les chercheurs, nous devons mettre un terme à ces spéculations d’un autre âge. – C’est lamentable. La théorie de l’évolution a suffisamment fait ses preuves. – C’est justement là-dessus qu’attaquent les créationnistes : Darwin lui-même a reconnu que sa théorie contenait des lacunes… – Le fameux chaînon manquant entre l’animal et l’homme pensant. – Exactement ! C’était la porte ouverte aux idées des créationnistes. Aujourd’hui, hormis quelques « intégristes » qui prétendent faire remonter l’homme à moins 10 000 ans, la nouvelle vague se pare d’un « contenu » scientifique, en intégrant les découvertes les plus incontestables de la science. Ils appellent ça « l’Intelligent Design ». – Une bien belle expression pour une aussi vaste foutaise. – Bref : demain, nous allons tenter de réunir toutes les forces dont nous disposons pour publier un travail de groupe mettant définitivement en brèche toutes ces idées fausses. Si on laisse faire, c’est le retour au Moyen Âge dans tout l’occident. – Les intégristes religieux de tous les camps n’attendent que ça. – Et les pouvoirs en place laissent faire tant ça les arrange : une population soumise à la loi divine est bien plus facile à manipuler. « Bienheureux les pauvres » ! – D’ici à ce qu’on finisse sur un bûcher. Allez, buvons ! C’est toujours ça que l’Inquisition n’aura pas. Durant quelques minutes, ils dégustèrent silencieusement leur troisième verre de pastis. Le regard de Simon Duteil fut soudain attiré par un détail : – C’est quoi cette lueur, là-bas ? – Où ça ? – Là, sur le flanc de la montagne. Suis mon doigt. – Je ne vois rien… – Mais si, regarde : c’est légèrement rougeâtre. On dirait qu’elle vacille par moment… – Mais non, il n’y a rien. Personne n’habite là-bas. C’est probablement un reflet ou quelque chose comme ça. – Elle a disparu ! – Tu vois. Dis donc, pendant que tu observais les Ovnis, j’ai pensé à une vieille théorie qui pourrait peut-être résoudre l’énigme du chaînon manquant. – Vas-y. – Évidemment, ce n’est pas très orthodoxe… Tu te rappelles de François de Sarre ? – Oui, je sais qu’il a publié quelques trucs sur les invertébrés, mais il a reçu un accueil disons… amusé à l’époque. – C’est le père de la Bipédie Initiale. Selon lui, l’homme ne descend pas du singe, mais l’inverse. – Quoi ? – Oui. Il a démontré que après l’apparition de la vie sur terre et des amibes, certains vers marins se seraient transformés en vertébrés. – Jusqu’ici rien de bien hérétique. – Attends ! Ensuite, la tige dorsale se serait transformée en colonne vertébrale, cet ancêtre aurait alors évolué à la manière d’une méduse en créant au départ une espèce de poche ectodermale remplie de gaz. Cette poche, se développant au bout de la colonne vertébrale va contenir le cerveau et contraindre la créature marine, puis terrestre, à conserver cette position verticale. Les vertébrés bipèdes non-humains, ainsi que les quadrupèdes auraient ainsi connu un phénomène de… disons… « déshominisation ». – Tu veux dire que l’homme est apparu sur terre avant toutes les autres créatures ? – Pas forcément, mais il pourrait être apparu sans passer par le cycle de l’évolution darwinienne, c’est-à-dire par le singe. – Oui, mais ça veut dire alors que le singe est une espèce d’hominidé qui aurait régressé au fil du temps ? Ça ne colle pas : l’évolution va vers la complexité, pas l’inverse. – Qui te dit qu’un singe est moins complexe qu’un être humain ? Il accomplit sans effort des choses dont nous sommes totalement incapables, sans le secours de technologies sophistiquées. Cela ne contredit pas forcément la théorie de Darwin. Le singe se serait simplement spécialisé, voilà tout. Mais par contre, ça lève le voile sur l’énigme du chaînon manquant. – Donc, d’après ce François de Sarre, nous serions sortis de la mer en position verticale et… – Nous aurions suivi une évolution tout à fait naturelle. – C’est recevable, en effet. – Mais oui ! De l’homme initial, plusieurs branches sont ensuite apparues : les australopithècoïdes que l’évolution aurait conduit jusqu’au singe, les australopithèques africains dont la trace se perd, les pithécanthropes, probablement à l’origine de Neandertal, et la branche initiale qui donnerait aujourd’hui l’homo sapiens que nous connaissons. – Et ça signifierait que l’homme est incontestablement plus ancien qu’on le pense de nos jours. – Cela signifie qu’il a probablement été contemporain des dinosaures. – Et tu adhères à cette idée… – Je me suis toujours dit qu’une hypothèse, aussi folle soit-elle, a sans aucun doute un fondement de vérité lorsqu’elle explique d’une façon rationnelle les choses et qu’elle répond à des interrogations qui, sans elle, resteraient sans réponse. – Merci, moi aussi, j’ai lu Sherlock Holmes… Mais de là à faire admettre ça à la communauté scientifique. – Il va falloir qu’ils ouvrent les yeux : les preuves abondent. Tous les jours, on découvre des fossiles impossibles, des empreintes inexplicables. Des objets ! Sais-tu qu’on a trouvé des clous, des planches, des blocs de pierre taillée, datant jusqu’à plus de 100 millions d’années ? Comment expliquer ces faits si on suit la théorie de l’évolution telle qu’elle est admise de nos jours ?… – Et comment ta théorie explique-t-elle la disparition de Neandertal ? S’il est issu de la même branche que sapiens, les gènes devraient être compatibles, non ? – Mouais… je sais, c’est un peu flou encore… Il faudrait admettre que les gènes ont muté à une période de leur évolution, les rendant incompatibles… C’est défendable en tous cas. – Défendable, d’accord, mais il reste trop d’inconnues. Là-dessus, tout ce qu’on sait aujourd’hui, c’est que leurs gènes sont bien incompatibles… Et si on admet que l’origine est commune, il faut expliquer cette mutation. C’est tout aussi invérifiable que ta théorie du synchronisme orbital ! – À croire que je suis spécialisé en théories hérétiques. À propos, j’aimerais bien participer à votre réunion demain… si vous acceptez des hérétiques blasphémateurs parmi vous. – Oui… pas de problème. Mais évite de faire trop de vagues quand même. – Oh ! Tu sais, ma seule présence est un véritable tsunami dans le monde scientifique ! – Allons, buvons un dernier verre pour arroser ça comme il se doit. – Pourquoi « dernier » ?
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