Chapitre 15

1673 Mots
15C’était la première fois que Zee pénétrait dans la grande salle du Conseil des Sciences. Comme tout le monde, il en avait entendu parler. Il en avait même vu de multiples représentations holographiques sur son projecteur personnel. Mais découvrir par ses propres yeux l’immense géode était toujours un événement pour celui qui y entrait pour la première fois. Il faut dire qu’un luxe inouï avait présidé à sa construction. Le Grand Sargon avait voulu laisser ainsi une trace éternelle dans l’histoire de la planète. C’était son œuvre, celle qui lui permettrait de laisser une preuve permanente de son immense pouvoir pour les générations futures. La construction était donc le reflet fidèle de sa mégalomanie. Ses dimensions tout d’abord : la géode aurait facilement pu couvrir toute une ville tant elle était haute et étendue. Et puis les matériaux : elle avait entièrement été réalisée en uranacier, l’alliage récemment découvert qui avait permis la construction des vaisseaux spatiaux des nubiriens. Un alliage d’une robustesse incroyable, capable de résister à quasiment tous les impacts, malgré son apparente fragilité. Car l’uranacier avait aussi la propriété d’adopter et de conserver toutes les formes qu’on souhaitait lui donner, et ce, quelle que soit la pression, la chaleur ou le froid. Un matériau parfaitement adapté aux voyages dans l’espace, résistant même aux impacts de météorites de plusieurs tonnes. Sa seule faiblesse résidait dans son coût de fabrication prohibitif. Mais bien évidemment, rien n’était trop beau pour célébrer la gloire du Grand Sargon. Celui-ci ne s’était d’ailleurs pas arrêté en si bon chemin en couvrant toute la surface extérieure de l’or le plus fin, afin de donner à sa construction un aspect si brillant qu’on pourrait l’apercevoir à des kilomètres de distance, tel un phare ! Un simple éclairage suffisait à lui conserver cet aspect même durant la nuit. Quant à l’intérieur, tout l’ensemble représentait une reconstitution fidèle du ciel de Nubiru, où chaque étoile était non seulement parfaitement positionnée à sa place, mais en outre suivait chaque mouvement de la planète. Ainsi l’ensemble donnait une extraordinaire impression de transparence. Bien entendu, chaque nouvelle découverte astronomique était immédiatement intégrée dans l’ensemble. Sargon avait trouvé l’idée tellement séduisante que tous les vaisseaux spatiaux avaient été modifiés afin d’intégrer un système identique, ce qui, bien entendu, était une aide appréciable pour les navigateurs. Avec cette institution, Sargon avait réussi le quasi impossible pari de mettre fin à tout sentiment religieux ou mystique dans la population : la nouvelle religion, c’était bien évidemment la science, et celle-ci plaçait les Annunakins au centre même de toute la création… et Sargon tout en haut du trône de la connaissance. Depuis le début de son règne, les Annunakins avaient retrouvé une fierté, une sensation de supériorité sur le reste de l’univers, qu’ils avaient petit à petit perdu au fil de siècles de conflits d’intérêt ou plus simplement religieux. Même parmi ses opposants, Sargon restait une figure historique incontestable. On lui reprochait son autocratie, son caractère souvent excessif, mais tous reconnaissaient les immenses progrès qu’il avait fait accomplir à sa civilisation. Pour la circonstance, Sargon avait convoqué l’ensemble des scientifiques de la planète, soit près de cent mille savants venus de tous les horizons. Il s’agissait des meilleurs spécialistes dans leurs domaines respectifs : tous étaient recrutés et formés sur la base de compétences indiscutables, détectées dès la naissance, leur formation étant assurée par leurs pairs plus âgés. Ainsi, un fils de paysan modeste pouvait très bien se retrouver parmi l’élite scientifique de la planète, simplement parce que son code génétique le prédisposait à cette fonction. Grâce à cette méthode, Sargon avait mis fin au carriérisme des familles nanties, et surtout, il avait donné une part de rêve aux plus modestes. La présence de Zee était la première exception depuis des centaines d’années, mais il est vrai que la situation était aussi exceptionnelle. – Regarde, Zee. Contemple l’élite de la planète. Oh, ne sois pas impressionné : beaucoup sont en train de trembler de peur. Ils connaissent mes colères légendaires ! Et là, franchement, j’ai de bonnes raisons de leur en vouloir. La voix de Sargon, amplifiée dans toute la salle avait résonné comme le tonnerre et, malgré la présence de tant de personnes, un silence de mort régnait soudain sous la géode, alors que la réverbération, contrôlée par les circuits d’amplification, continuait à se propager de proche en proche comme une onde de choc. – Approche-toi. Messieurs, je vous présente Zee ! C’est lui, qui, de veille au Contrôle Spatial, a donné l’alerte, pendant que vous dormiez bien confortablement dans le cocon douillet de vos certitudes. Il sera désormais le coordinateur entre vous et moi. Les directives qu’il pourra donner auront toute mon approbation et devront être considérées comme des ordres directs de ma personne, avec toutes les conséquences que cela implique en cas de désobéissance. L’image de Zee, captée par une multitude de senseurs holographiques, occupait tout le centre de la pièce. Un gigantesque Zee semblait ainsi flotter au-dessus de toutes les têtes, lui conférant un aspect terrifiant. Zee lui-même semblait fortement impressionné : jamais il n’aurait pensé qu’on pouvait fabriquer un projecteur d’une telle puissance et d’une telle définition. Sur le côté de l’image défilaient toutes les données le concernant : âge, code génétique, niveaux d’études, capacités, carrière. Toute sa vie défilait afin que chacun apprenne à le connaître. Mais il n’était pas au bout de ses surprises. – Zee, tu vas maintenant montrer à ces infatués de la science ce que tu as vu cette nuit. – Eh bien, je… – Non, nul besoin de parler. Projette tes pensées, le projecteur va faire le reste. À la grande surprise de tous, et de Zee lui-même, apparut alors… un documentaire interminable sur les créatures peuplant Am X’o, où Zee était prisonnier d’une abominable plante, émettant un bruit bizarre et lancinant ! Bzz ! Bzz ! Bzz ! L’alarme ! Il se passe quelque chose ! Le réalisme de la scène était saisissant ! Comment ça marche ce truc ? Il est en train de projeter mes souvenirs ! Il faut que je le contrôle ! À côté de lui, Sargon riait aux éclats. Toutes les pensées de Zee étaient amplifiées des milliers de fois, y compris bien sur les plus saugrenues. – Excuse-moi, Grand Sargon. Je n’ai pas l’habitude. – C’est moi qui te présente mes excuses : j’aurai dû te prévenir. Mais je n’ai pas pu résister au plaisir de voir cela. Concentre-toi sur les détails intéressants de la nuit pour leur expliquer clairement la situation. – Personne n’est au courant de ce qui arrive ? – Bien sûr que non ! Je tenais à te réserver la primeur de la révélation. Oh ! Certains sont sans doute au courant. C’est facile : il suffit de regarder les visages de ceux qui tremblent, ils ont été prévenus voilà tout. Mais la plupart ne savent rien. Vas-y, recommence. Et essaye de ne pas me décevoir. Cette fois-ci, Zee fit un gros effort de concentration. Les savants purent voir le Contrôle Spatial juste après l’alerte, les données qui sortaient des machines et, petit à petit, l’incroyable vérité apparaissait. Inéluctablement, contre toutes les prévisions des scientifiques, dans huit années tout au plus, Nubiru allait percuter Mardouk, une planète du système de N’Ka que la constellation de Nubiru était en train de traverser. Sargon reprit la parole à la fin de la projection, après avoir éteint le système de réverbération : l’heure n’était plus à la cérémonie. – Voilà, Messieurs. Contre toute attente, nous allons droit vers une catastrophe dans un délai extrêmement court. Vous êtes censés être l’élite de cette planète. J’entends que désormais, vous abandonniez toutes les recherches en cours, pour vous consacrer exclusivement à trouver une solution qui préserve, sinon la planète, du moins la vie de notre peuple. L’heure n’est pas aux sanctions, mais aux actes, même si l’optimisme de certains nous conduit à cette situation de crise. Je n’oublierai néanmoins pas que, sans vos conclusions hâtives, nous aurions peut-être pu mettre au point des solutions de secours avant qu’il ne soit trop tard. Aujourd’hui, toute la survie de notre civilisation dépend entièrement de vous : si aucune solution n’est trouvée, dans huit années, c’est la fin de notre rêve commun et il ne restera probablement plus aucun Annunakin vivant pour raconter ce qui s’est passé. Au travail ! Vous communiquerez tous vos résultats en temps réel à Zee qui me les transmettra classés et répertoriés. Nous nous retrouverons ici dans un mois pour faire un point complet de la situation. Bien entendu, tout ceci doit rester strictement confidentiel : pas question de prévenir qui que ce soit de l’objet de vos travaux tant que nous n’aurons pas de proposition concrète à soumettre au peuple. Tout manquement à cet ordre signifiera une mort immédiate pour son auteur. Zee, tu viens avec moi : je vais te montrer tes appartements. J’espère qu’ils te conviendront. Euh, au fait : l’avertissement est également valable pour toi, Zee. Ta famille ne doit rien savoir de ce qui se passe. – Je comprends, Sargon. Si les gens apprenaient la nouvelle, toute la planète se soulèverait contre ton pouvoir et ce serait le retour des conflits et de l’anarchie. C’est évident. Je dirai à ma compagne que tu m’as accordé cette promotion pour ma valeur et rien d’autre. – Bien. Je vois que tu comprends vite. Nous allons trouver une solution à cette crise. Après tout, nous disposons d’une technologie sans équivalent à notre connaissance dans tout l’univers. Nous n’allons pas laisser anéantir des millénaires d’évolution sans réagir. Si la géode du Conseil des Sciences avait été conçue dans le but de faire l’étalage des avancées technologiques des Annunakins, le Palais de Sargon était avant tout destiné à montrer à tous l’immense pouvoir de son propriétaire. La titanesque construction était là pour attester de l’étendue de sa gloire. Les matériaux les plus précieux et les plus rares avaient été utilisés, engloutissant des richesses impensables, même pour le plus fortuné des Annunakins… et d’ailleurs, le plus fortuné n’était-il pas Sargon lui-même ? Construit comme une forteresse sur plusieurs kilomètres carrés, le Palais était protégé jour et nuit par un champ magnétique impénétrable. Outre les salles de réceptions officielles, où le Grand Sargon recevait les doléances des ambassadeurs de toutes les provinces de la planète, la construction disposait de près de cinq cent appartements luxueux, représentant près de trois mille pièces, où résidaient en permanence les quelques privilégiés à qui Sargon accordait sa confiance. Mais le plus impressionnant étaient les niveaux inférieurs, cachant une machinerie capable de transporter le tout par voie aérienne sur n’importe quel point de la planète. Qui n’avait jamais vu la monumentale construction volant majestueusement dans le ciel vert de Nubiru ? Qui n’avait jamais assisté à la lente descente pour se poser sur des sites spécialement aménagés pour accueillir l’immense vaisseau ? Il n’était nul endroit de la planète où Sargon n’ait voyagé, laissant ainsi une trace impérissable de sa puissance dans les imaginations.
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