Chapitre 16

2108 Mots
16Mu, seul dans sa cabine, repassait en boucle l’étrange message de son père. Zee se tenait debout sur la terrasse de la demeure familiale. Dans le lointain, on apercevait même le reflet de la géode du Conseil des Sciences, qui scintillait au soleil couchant. Un décor banal et anodin. Rien ne paraissait anormal et pourtant…il y avait cet avertissement qui sortait tout droit de l’enfance. Mon fils, je confie ce message aux bons soins d’Enlil, fils de Sargon. Puisse sa grande sagesse t’autoriser à en prendre connaissance. Ta mère, à 130 ans, est malade, très malade et c’est apparemment sans espoir. Cela fait déjà 80 ans qu’elle m’apporte tout ce dont je pouvais souhaiter. Avec toi d’abord, 36 ans seulement et une mission passionnante. Et maintenant Zakht, 5 ans et déjà plein de promesses… Mais je crains que la partie ne soit bientôt terminée. C’est la vie, tu dois faire ton deuil du passé. Il faut faire urgemment le point et se tourner vers l’avenir. L’important est ta mission sur Am’Xo. Voilà mon message, fils ! Pardonne-moi encore auprès d’Enlil d’avoir utilisé cette voie pour te le transmettre. Je n’avais guère le choix. Quel étrange message… Pourquoi dit-il « la partie est bientôt terminée » ? C’était son truc pour m’indiquer que je n’allais pas au fond du problème lorsqu’on jouait ensemble…Et puis, ce n’est pas sa façon habituelle de s’exprimer… Il va toujours droit au but, sans faire de longues phrases… Y aurait-il quelque chose de caché là-dedans ? Mais non, c’est impossible. Enlil l’aurait immédiatement détecté avec le moindre décodeur. Il a certainement cherché à le faire, d’ailleurs. Aurait-il dissimulé quelque chose dans le séquençage des images ? Non, c’est trop facile. Il suffirait de scanner le film pour détecter les images parasites… Alors quoi ?… Voyons… Mu repassa encore une fois le message de son père. L’écran virtuel, d’une définition époustouflante, ne laissait rien apparaître de bizarre. Rien qui puisse attirer l’attention. C’est presque trop anodin… Essayons image par image quand même… Il indique peut-être quelque chose d’un mouvement subtil… Rien. Au bout d’une demi-heure, les yeux rougis par l’attention excessive, Mu décida que ce message ne recelait décidément rien. Il éteignit le projecteur, s’allongea sur le suspenseur de sa cabine et se laissa enfin aller au chagrin naturel que provoquait la nouvelle. 130 ans… c’est vraiment injuste de mourir si jeune. Qu’est-ce qui a bien pu arriver ? On vit jusqu’à près de 200 ans sur Nubiru. Une nouvelle maladie inconnue ? Un défaut dans son code génétique ?… Cela faisait à peine 80 ans qu’ils étaient ensemble… Que va-t-il devenir maintenant ? Retrouver une nouvelle compagne et recommencer ? Je n’aurai connu ma mère que 36 ans seulement… et encore ! Il faut enlever les 4 années de mission ici… Je n’ai même jamais vu mon frère Zakht ! Tiens, c’est vrai… Quel âge a-t-il dit ?… Mu se releva et rebrancha le projecteur. … avec toi, d’abord, et une mission passionnante. Et maintenant Zakht, 5 ans et déjà plein de promesses. 5 ans ? C’est impossible. Il peut en avoir 4 tout au plus… Il n’était pas né lorsque je suis parti. Pourquoi a-t-il dit 5 ? Est-ce que cela a une importance ?… 130… 80…36…5… on dirait un code de communication… Veut-il que je communique avec lui ? Et pourquoi ? Si je suis dans le vrai, le reste du message doit contenir quelque chose… Réfléchissons… Il m’a toujours dit que pour cacher un secret, le mieux était de le mettre en évidence. Personne n’irait chercher quelque chose qu’il a sous les yeux… C’est pour ça qu’il s’exprime si bizarrement. Il a dû placer des mots à endroits réguliers !… « Ta mère a 130 », ça fait 3 plus 1 !… « Cela fait déjà 80 », ça fait encore 3 plus 1,… « avec toi d’abord, 36 », « toujours 3 plus 1… » « Et maintenant Nakht, 5 », encore 3 plus 1 ! « La suite ! C’est la vie, tu dois faire ton deuil du passé, Il faut faire urgemment le point et se tourner vers l’avenir. L’important est bien sur ta mission sur Am’Xo ». 1, 2, 3 « c’est la vie », plus un : « tu » 1, 2, 3 » il faut faire », plus un : « urgemment » 1, 2, 3 » l’important est bien » plus un : » sur »… » il urgemment sur »… Ça n’a aucun sens !… À moins qu’il s’agisse de lire à partir du quatrième mot…et recompter trois mots à chaque fois… » tu dois faire »… « urgemment le point »… » sur ta mission »… Et il me donne le code pour l’envoyer ! 130 80 36 5 ! C’est évident ! Il veut savoir ce qui se passe ici, mais pourquoi ? Pourquoi lui, simple contrôleur spatial a-t-il besoin de savoir ce qui se passe sur ce vaisseau ? En aurait-il reçu l’ordre ? De qui ? Je suis sous les ordres de la plus haute autorité après le Grand Sargon ! Il faudrait que… ce soit le Grand Sargon lui-même qui soit à l’origine de ça ! Mais pourquoi soupçonnerait-il son propre fils ? Et que vient faire mon père dans tout ça ? Et pourtant le message est clair… Si les Annunakins étaient attachés à leur planète et au ciel toujours vert, ils n’en étaient pas moins ébahis chaque jour lorsque le soleil faisait miroiter les paysages d’Am’Xo à travers les nuages dès son lever. Sur Nubiru, l’épaisse couche de méthane qui entourait l’atmosphère ne laissait rien filtrer au dessous, et, vu d’un vaisseau dans l’espace, Nubiru ressemblait seulement à une grosse boule verte totalement impénétrable. Aussi, tous ceux qui n’étaient pas affectés à une tâche précise se précipitaient-ils aux hublots entourant le vaisseau pour admirer le spectacle de cette planète bleue, si étrange, mais aussi si attirante. Mais ce matin-là, Mu se désintéressait complètement de cette splendeur. Il n’avait pas dormi et seul le chagrin qu’était censé provoquer le message de son père pouvait expliquer son regard hagard et ses yeux rougis. Il avait décidé de ne rien dire pour l’instant à Enlil. L’excuse était toute trouvée : l’émotion l’avait empêché de dormir. Il fallait gagner du temps pour faire le point et prendre une décision : trahir Enlil… ou son père ! Dans l’immédiat, il fallait qu’il aille au labo prendre ses nouvelles fonctions. – Mu ? Mu sursauta. Enlil ! Il sait ! – Oui, Enlil ? – Tu n’as pas beaucoup dormi cette nuit, je vois. – O…oui, j’ai eu du mal à m’endormir… – Rassure-toi : moi aussi j’ai mal dormi. – Ah bon ? C’est sûr : il a deviné quelque chose. – Je suis sincèrement désolé pour ta mère, Mu. Mais j’avoue que ce n’est pas ça qui m’a tenu en éveil. – En fait, je m’interrogeais sur cette mission et son avenir. Très curieusement, ton père ne parle pas des derniers événements sur Nubiru… – Des… événements ? – Oui. Nous sommes très peu à être au courant. En fait mon propre père ne m’a adressé aucune communication concernant la catastrophe qui va se produire… – Une… catastrophe ? – Ah, cesse de répéter tout ce que je dis ! Les deux vaisseaux en partance pour Shader et Mardouk ont reçu l’ordre de se diriger ici, sur Am’Xo. Cela n’a aucun sens, sauf s’il existe un danger mortel pour eux, ce qui confirmerait certains bruits que j’ai pu capter récemment : il semblerait qu’une catastrophe cosmique devrait se produire dans les 8 ans à venir. Genre collision entre planètes… – Mais… c’est impossible : tous les scientifiques affirment que… – Ils se sont trompés. Ce qui m’inquiète le plus, c’est la raison pour laquelle mon propre père ne me prévient pas. J’ai appris la nouvelle par les autres vaisseaux. C’est un comble : pourquoi m’a-t-il caché un événement d’une telle importance ? – Je… je ne sais pas … – Moi je sais : il ne m’accorde aucune confiance. Mu, il faut me révéler ce que ton père t’a dit : je suis certain que le message qu’il t’a envoyé n’est qu’un leurre. Mu, il faut me faire confiance et me dire ce qui se passe. – Eh bien… à vrai dire, je n’en sais rien. Tu as raison, Enlil : je t’ai promis fidélité et obéissance… – Voilà : mon père me demande un rapport sur notre mission. – Un… rapport ? – Oui : il m’a donné les coordonnées d’une fréquence codée… – Laisse-moi deviner… 130… 80… 36… 5. C’est bien ça ? – Oui. Comment as-tu fait pour deviner ? – Oh c’est facile : j’ai consulté ton dossier. Nulle part il n’y est fait mention de ton frère Zakht. Pour la simple et bonne raison qu’il n’était pas né lors de ton départ. Mais comment as-tu su, toi, qu’il y avait un code caché ? – Une phrase : « la partie est presque terminée ». C’est ce qu’il me disait toujours quand on jouait au Go et que j’étais sur le point de perdre. Il m’indiquait ainsi que je devais encore chercher… Le message est caché juste après : il suffit de lire trois mots à partir du quatrième de chaque phrase et le message apparaît tout simplement : « tu dois faire urgemment un point sur ta mission ». Voilà ce que ça dit. – Tellement simple que je ne l’ai pas vu. J’ai pourtant tout essayé. Et c’était juste en face de mes yeux. Je te remercie, Mu. – Qu’allons-nous faire maintenant ? – Eh bien, nous allons lui donner satisfaction. Si Sargon veut savoir ce qui se passe ici, pourquoi ne pas lui dire ? Après tout, nous n’avons rien à cacher. Tu vas prendre tes fonctions comme si de rien n’était et rédiger ce rapport à l’attention de ton père… et du mien. Mais d’abord, occupons-nous de cette petite créature que nous avons soignée. Ah oui ! C’est vrai : tu n’es pas au courant. Viens, je vais te montrer. Gwwhh ouvrit prudemment les yeux. Noir. Tout était noir autour de lui. Un noir absolu avait fait place à cette lumière aveuglante qu’il avait vu jusqu’alors. Aucune sensation, aucune odeur, aucun bruit, rien. Il était plongé dans un néant total. Il ne ressentait aucun contact sur son corps. Aucune chaleur, aucune sensation de froid non plus. Rien. Il flottait dans une sorte de néant total, seul. Il ne percevait aucun signal de ses sens. Il tenta de bouger, de toucher quelque chose de tangible, mais ses bras semblaient tourner dans le vide absolu. Il n’était même plus sûr d’avoir remué. Était-il debout ? Allongé ? Il referma les yeux, les ouvrit à nouveau… mais toujours rien. Pourtant, il se sentait reposé, bien vivant, et en parfaite santé. Aucune sensation de faim non plus, pourtant il n’avait aucun souvenir d’avoir mangé. Il tenta de se rappeler son aventure, mais tout restait flou dans son esprit. Oh bien sûr, il y avait eu ce monstre qui voulait le dévorer… mais après… que s’était-il passé ? Avait-il échappé à ce monstre ? Ou bien était-il dans ses entrailles ? – Regarde, Mu. Sur un écran, Mu vit le caisson étanche dans lequel Enlil avait plongé Gwwhh. Tout Annunakin connaissait parfaitement l’usage de ces caissons : leur fonction était de « reprogrammer » les esprits dans un but thérapeutique, afin de soigner certaines phobies… Ils étaient en fait surtout utilisés envers certains « patients » rebelles afin de mettre un terme à leurs idées subversives. Plongé dans un champ de suspension, dans le noir absolu, sans aucune sensation de quelque nature que ce soit, l’esprit se déconnectait très rapidement de la réalité et, selon sa durée, les « bénéficiaires » du traitement en arrivaient à oublier le moindre de leurs souvenirs. C’était à ce prix que le Grand Sargon avait réussi à imposer sans violence son pouvoir total et absolu. – Nous avons recueilli cette créature alors qu’elle était mourante, gravement blessée. Nous l’avons soignée. Elle doit maintenant avoir oublié tout ce qui s’est passé : nous allons pouvoir la rendre à son environnement sans risque. – Mais pourquoi avoir fait cela, Enlil ? – Nous sommes ici pour apprendre et étudier. Il était intéressant de comparer les codes génétiques de ces êtres avec le nôtre. Étudier leur comportement. Et aussi, peut-être, s’en faire des amis. – Des… amis ? – Oui ! Qui sait si notre planète ne pourrait pas tirer avantage des richesses de celle-ci ? Nous avons déjà découvert beaucoup de minerais rares, voire inexistants chez nous. Il va nous falloir du monde pour en tirer profit. Même si ces créatures ont une durée de vie ridiculement courte, elles sont courageuses, fortes, intelligentes – si, si, je te montrerai – et elles peuvent sans problème constituer pour nous une main-d’œuvre utile et dévouée. Une fois « reprogrammé », ce petit être sera pour nous un allié précieux. – Reprogrammé ? – Bien sûr ! Nous avons découvert que son cerveau était capable d’apprendre et de se souvenir. Sais-tu qu’il a échappé à l’une de ces créatures monstrueuses, rien qu’en comprenant que sa seule chance de survie consistait à ne faire aucun mouvement ? Qu’après s’en être sorti gravement blessé, il a été capable de retourner à sa caverne pour mettre à l’abri sa compagne et ses petits ? Crois-moi, Mu, ces créatures sont étonnantes à tout point de vue. Et nous allons en faire nos alliés. – Mais dans quel but, Enlil ? – Tu ne devines pas ? – Tu voudrais les utiliser pour défier Sargon, ton père ? – Tu comprends vite, Mu ! Une catastrophe va se produire, peut-être même sur Nubiru. Quoiqu’il en soit, Sargon va devoir se mettre à l’abri ici. Je suis certain qu’il le fera. Et je veux être prêt à l’accueillir. S’il part maintenant, il lui faudra au moins sept ans pour arriver, ce qui fait 21 années de cette planète. J’ai donc vingt et un ans pour former ma petite troupe. Sur ce monde hostile, malgré toute la science nubirienne, nous serons à égalité, lui et moi. – Pourquoi me révèles-tu tout cela, Enlil ? – Parce que je te fais confiance… Et aussi parce que j’ai besoin d’un assistant fidèle et dévoué. – Je pourrais… – Tout révéler à Sargon ! Mais que crois-tu qu’il arriverait alors ? Sargon détruirait ta famille sans hésiter, et quant à moi, je t’inviterais à entrer dans ce caisson pour un petit séjour… Et ça ne changerait pas grand’chose à mon plan : j’ai au moins sept années nubiriennes pour me préparer à son arrivée. En outre, je te promets la sauvegarde des tiens sans concession. – Et tu comptes… armer ces créatures ? – Si nécessaire, oui. Mais je crois que cela ne sera pas forcément indispensable : peu des nôtres pourront débarquer ici et nous serons déjà très bien implantés. Sargon sera obligé de composer avec nous. Il n’aura pas d’autre choix s’il veut survivre ici. – Bien… Je te suivrai, Enlil. Tu peux compter sur moi. – Parfait ! Mettons-nous au travail. – Et… cette créature ? – Nous allons lui donner des souvenirs tout neufs à partir du moment où le monstre l’a attaqué. Mais tout d’abord, nous allons écrire à ton père…
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