Chapitre 2

3493 Mots
Levine quitta la salle à manger avec un singulier sentiment de légèreté dans les mouvements, et rencontra son beau-père dans le salon voisin. « Que dis-tu de ce temple de l’indolence ? demanda le vieux prince en prenant son gendre sous le bras ; viens faire un tour. – Je ne demande pas mieux, car cela m’intéresse. – Moi aussi, mais autrement que toi. Quand tu vois des bonshommes comme ceux-ci, dit-il en montrant un vieux monsieur voûté, à la lèvre tombante, qui avançait péniblement chaussé de bottes de velours, tu crois volontiers qu’ils sont nés gâteux, et cela te fait sourire ; tandis que moi je les regarde en me disant qu’un de ces jours je traînerai la patte comme eux ! » Tout en causant et en saluant leurs amis au passage, les deux hommes traversèrent les salons où l’on jouait aux cartes et aux échecs, pour arriver au billard, où un groupe de joueurs s’était rassemblé autour de quelques bouteilles de champagne ; ils jetèrent un coup d’œil à la chambre infernale : Yavshine, entouré de parieurs, y était déjà installé. Ils entrèrent avec précaution dans la salle de lecture : un homme jeune et de méchante humeur y feuilletait des journaux sous la lampe, près d’un général chauve absorbé par sa lecture. Ils pénétrèrent également dans une pièce que le prince avait surnommée le « salon des gens d’esprit », et y trouvèrent trois messieurs discourant sur la politique. « Prince, on vous attend », vint annoncer un des partenaires de la partie du vieux prince, qui le cherchait de tous côtés. Resté seul, Levine écouta encore les trois messieurs ; puis, se rappelant toutes les conversations du même genre entendues depuis le matin, il éprouva un ennui si profond qu’il se sauva pour chercher Tourovtzine et Oblonsky, avec lesquels au moins on ne s’ennuyait pas. Ceux-ci étaient restés dans la salle de billard, où Stépane Arcadiévitch et Wronsky causaient dans un coin près de la porte. « Ce n’est pas qu’elle s’ennuie, mais cette indécision l’énerve, » entendit Levine en passant. Il voulut s’éloigner, mais Stiva l’appela. – Ne t’en va pas, Levine, dit-il, les yeux humides comme il les avait toujours après un moment d’attendrissement ou après boire, et ce jour-là c’était l’un et l’autre. – C’est mon meilleur, mon plus cher ami, dit-il en s’adressant à Wronsky, et, comme toi aussi tu m’es cher, je voudrais vous rapprocher et vous voir amis ; vous êtes dignes de l’être. – Il ne nous reste qu’à nous embrasser, répondit Wronsky gaiement, offrant à Levine une main que celui-ci serra avec cordialité. – Enchanté, enchanté ! – Du champagne, cria Oblonsky à un domestique. – Je le suis également, dit Wronsky ; – cependant malgré cette mutuelle satisfaction ils ne surent que dire. – Tu sais qu’il ne connaît pas Anna, fit remarquer Oblonsky, et je veux le lui présenter. – Elle en sera ravie, répondit Wronsky ; je vous aurais priés de partir immédiatement, mais je suis inquiet de Yavshine et je veux le surveiller. – Il est en train de perdre ? – Tout ce qu’il possède ; moi seul ai quelque influence sur lui, dit Wronsky. » Et au bout d’un moment il les quitta pour rejoindre son ami. « Pourquoi n’irions-nous pas chez Anna sans lui ? dit Oblonsky en prenant Levine par le bras quand ils furent seuls. Il y a longtemps que je lui promets de t’amener. Que fais-tu ce soir ? – Rien de particulier ; allons-y, si tu le désires. – Parfait. Fais avancer ma voiture », dit Oblonsky en s’adressant à un laquais. Et les deux hommes quittèrent le billard. « La voiture du prince Oblonsky ! » cria le suisse d’une voix tonnante. La voiture avança, les deux amis y montèrent, et l’impression de bien-être physique et moral éprouvée par Levine à son entrée au club persista tant qu’ils restèrent dans la cour ; mais les cris des isvoschiks dans la rue, les secousses de l’équipage et l’aspect de l’enseigne rouge d’un cabaret borgne le ramenèrent à la réalité ; il se demanda s’il avait raison d’aller chez Anna ? Que dirait Kitty ? Stépane Arcadiévitch, comme s’il eût deviné ce qui se passait dans l’esprit de son compagnon, coupa court à ses méditations. « Combien je suis heureux de te la faire connaître ! Tu sais que Dolly le désire depuis longtemps. Lvof aussi va chez elle. Bien qu’elle soit ma sœur, je ne peux pas nier la haute supériorité d’Anna : c’est une femme remarquable ; malheureusement sa situation est plus triste que jamais. – Pourquoi cela ? – Nous négocions un divorce, son mari y consent, mais il surgit des difficultés à cause de l’enfant, et depuis trois mois l’affaire n’avance pas. Dès que le divorce aura été prononcé, elle épousera Wronsky, et sa position deviendra aussi régulière que la tienne ou la mienne. – En quoi consistent ces difficultés ? – Ce serait trop long à te les raconter. Quoi qu’il en soit, la voilà depuis trois mois à Moscou, où elle est connue de tout le monde, et elle n’y voit pas d’autre femme que Dolly, parce qu’elle ne veut s’imposer à personne. Croirais-tu que cette sotte de princesse Barbe lui a fait entendre qu’elle la quittait par convenance ? Une autre qu’Anna se trouverait perdue, mais tu vas voir si elle s’est au contraire organisé une vie digne et bien remplie. – À gauche, en face de l’église », cria Oblonsky au cocher, se penchant par la fenêtre et rejetant sa fourrure en arrière, malgré douze degrés de froid. « N’a-t-elle donc pas une fille dont elle s’occupe ? – Tu ne connais pas d’autre rôle à la femme que celui de couveuse ! Certainement oui, elle s’occupe de sa fille, mais elle n’en fait pas parade. Ses occupations sont d’un ordre intellectuel : elle écrit. Je te vois sourire, et tu as tort ; ce qu’elle écrit est destiné à la jeunesse, elle n’en parle à personne, sinon à moi qui ai montré le manuscrit à Varkouef, l’éditeur. Comme il écrit lui-même, il s’y connaît, et à son avis c’est une chose remarquable. Ne t’imagine pas au moins qu’elle pose pour le bas-bleu. Anna est avant tout une femme de cœur. Elle s’est aussi chargée d’une petite Anglaise et de sa famille. – Par philanthropie ? – Pourquoi y chercher un ridicule ? Cette famille est celle d’un dresseur anglais, très habile dans son métier, que Wronsky a employé ; le malheureux, perdu de boisson, a abandonné femme et enfants ; Anna s’est intéressée à cette infortunée et a fini par se charger des enfants, mais pas seulement pour leur donner de l’argent, car elle enseigne elle-même le russe à un des garçons afin de le faire entrer au gymnase, et garde la petite fille chez elle. » La voiture entra en ce moment dans une cour ; Stépane Arcadiévitch sonna à la porte devant laquelle ils s’étaient arrêtés, et, sans demander si on recevait, se débarrassa de sa fourrure dans le vestibule. Levine, de plus en plus inquiet sur la convenance de la démarche qu’il faisait, imita cependant cet exemple. Il se trouva très rouge en se regardant au miroir, mais, sûr de ne pas être gris, il monta l’escalier à la suite d’Oblonsky. Un domestique les reçut au premier et, questionné familièrement par Stépane Arcadiévitch, répondit que madame était dans le cabinet du comte avec M. Varkouef. Ils traversèrent une petite salle à manger en boiserie et entrèrent dans une pièce faiblement éclairée, où un réflecteur placé près d’un grand portrait répandait une lumière très douce sur l’image d’une femme aux épaules opulentes, aux cheveux noirs frisés, au sourire pensif, au regard troublant. Levine demeura fasciné : une créature aussi belle ne pouvait exister dans la réalité. C’était le portrait d’Anna fait par Mikhaïlof en Italie. « Je suis charmée… » dit une voix qui s’adressait évidemment au nouveau venu. C’était Anna, qui, dissimulée par un treillage de plantes grimpantes, se levait pour accueillir ses visiteurs. Et dans la demi-obscurité da la chambre Levine reconnut l’original du portrait, en toilette simple et montante, qui ne prêtait pas au déploiement de sa beauté, mais ayant ce charme souverain si bien compris de l’artiste. Elle s’avança vers lui et ne dissimula pas le plaisir que lui causait sa visite ; avec l’aisance et la simplicité d’une femme du meilleur monde, elle lui tendit une petite main énergique, le présenta à Varkouef et lui nomma la jeune fille assise avec son ouvrage près de la table. « Je suis très heureuse de faire votre connaissance, car il y a longtemps que vous ne m’êtes plus un étranger, grâce à Stiva et à votre femme. Je n’oublierai jamais l’impression que celle-ci m’a faite ; on ne peut comparer cette charmante personne qu’à une jolie fleur ; et j’apprends qu’elle sera bientôt mère ? » Elle parlait sans se presser, regardant tour à tour Levine et son frère, et mettant son nouveau visiteur à l’aise, comme s’ils se fussent connus depuis leur enfance. Oblonsky lui demanda si on pouvait fumer. « C’est pour cela que nous nous sommes réfugiés dans le cabinet d’Alexis », répondit-elle en avançant un porte-cigarettes d’écaille à Levine, après y avoir pris une cigarette. « Comment vas-tu aujourd’hui ? dit Stiva. – Pas mal ; un peu nerveuse, comme toujours. – N’est-ce pas qu’il est beau ? dit Stépane Arcadiévitch, remarquant l’admiration de Levine pour le portrait. – Je n’ai rien vu de plus parfait. – Ni de plus ressemblant », ajouta Varkouef. Le visage d’Anna brilla d’un éclat tout particulier lorsque, pour comparer le portrait à l’original, Levine la regarda attentivement ; celui-ci rougit, et pour cacher son trouble demanda à Mme Karénine quand elle avait vu Dolly. « Dolly ? je l’ai vue avant-hier, très montée contre les professeurs de Grisha au gymnase, qu’elle accuse d’injustice ; nous causions tout à l’heure avec M. Varkouef des tableaux de Votchenko ; les connaissez-vous ? – Oui, » répondit Levine, et la conversation s’engagea sur les nouvelles écoles de peinture et sur les illustrations qu’un peintre français venait de faire de la Bible. Anna causait avec esprit, mais sans aucune prétention, s’effaçant volontiers pour faire briller les autres, et, au lieu de se torturer comme il l’avait fait le matin, Levine trouva agréable et facile soit de parler, soit d’écouter. À propos du réalisme exagéré que Varkouef reprochait à la peinture française, Levine fit remarquer que le réalisme était une réaction, jamais la convention dans l’art n’ayant été poussée aussi loin qu’en France. « Ne plus mentir devient de la poésie », dit-il, et il se sentit heureux de voir Anna rire en l’approuvant. « Ce que vous dites là caractérise également la littérature, reprit-elle, Zola, Daudet ; il en est peut-être toujours ainsi : on commence par rêver des types imaginaires, un idéal de convention, mais, les combinaisons faites, ces types paraissent ennuyeux et froids, et l’on retombe dans le naturel. – C’est juste, dit Varkouef. – Ainsi vous venez du club ? » dit Anna à son frère, se penchant vers lui pour lui parler à voix basse. « Voilà une femme ! » pensa Levine absorbé dans la contemplation de cette physionomie mobile, qui en causant avec Stiva exprimait tour à tour la curiosité, la colère et la fierté ; mais l’émotion d’Anna fut passagère ; elle ferma les yeux à demi comme pour recueillir ses souvenirs, et, se tournant vers la petite Anglaise : « Please, order the tea in the drawing-room », dit-elle. L’enfant se leva et sortit. « A-t-elle bien passé son examen ? demanda Stépane Arcadiévitch. – Parfaitement ; c’est une jeune fille pleine de moyens et d’un naturel charmant. – Tu finiras par la préférer à ta propre fille. – Voilà bien un jugement d’homme ! Peut-on comparer ces deux affections ? J’aime ma fille d’une façon, celle-ci d’une autre. – Ah ! si Anna Arcadievna voulait dépenser au profit d’enfants russes la centième partie de l’activité qu’elle consacre à cette petite Anglaise, quels services son énergie ne rendrait-elle pas ! Elle accomplirait de grandes choses. – Que voulez-vous ? cela ne se commande pas. Le comte Alexis Kyrilovitch (elle regarda Levine d’un air timide en prononçant ce nom, et celui-ci lui répondit par un regard approbateur et respectueux) m’a fort encouragée à visiter les écoles à la campagne ; j’ai essayé, mais n’ai jamais pu m’y intéresser. Vous parlez d’énergie ? mais la base de l’énergie, c’est l’amour, et l’amour ne se donne pas à volonté. Je serais fort embarrassée de vous dire pourquoi je me suis attachée à cette petite Anglaise, je n’en sais rien. » Elle regarda encore Levine comme pour lui prouver qu’elle ne parlait que dans le but d’obtenir son approbation, sûre d’avance cependant qu’ils se comprenaient. « Combien je suis de votre avis, s’écria celui-ci : on ne saurait mettre son cœur dans ces questions scolaires ; aussi les institutions philanthropiques restent-elles généralement lettre morte. – Oui, dit Anna après un moment de silence, je n’ai jamais réussi à aimer tout un ouvroir de vilaines petites filles, je n’ai pas le cœur assez large ; pas même maintenant où j’aurais tant besoin d’occupation ! » ajouta-t-elle d’un air triste et en s’adressant à Levine, quoiqu’elle parlât à son frère. Puis, fronçant le sourcil, comme pour se reprocher cette demi-confidence, elle changea de conversation. « Vous avez la réputation d’être un assez médiocre citoyen, dit-elle en souriant à Levine, mais je vous ai toujours défendu. – De quelle façon ? – Cela dépendait des attaques. Mais si nous allions prendre le thé, fit-elle en se levant et prenant un livre relié sur la table. – Donnez-le-moi, Anna Arcadievna, dit Varkouef en montrant le livre. – Non, c’est trop peu de chose. – Je lui en ai parlé, murmura Stépane Arcadiévitch en désignant Levine. – Tu as eu tort, mes écrits ressemblent à ces petits ouvrages faits par des prisonniers, qu’on nous vendait jadis ; ce sont des œuvres de patience… » Levine fut frappé du besoin de sincérité de cette femme remarquable, comme d’un charme de plus ; elle ne voulait pas dissimuler les épines de sa situation, et ce beau visage prit une expression grave qui l’embellit encore. Levine jeta un dernier coup d’œil au merveilleux portrait, tandis qu’Anna prenait le bras de son frère, et un sentiment de tendresse et de pitié s’empara de lui. Mme Karénine laissa les deux hommes passer au salon, et resta en arrière pour causer avec Stiva. De quoi lui parlait-elle ? Du divorce ? De Wronsky ? Levine ému n’entendit rien de ce que lui raconta Varkouef sur le livre écrit par la jeune femme. On causa pendant le thé ; les sujets intéressants ne tarissaient pas, et tous les quatre semblaient déborder d’idées ; mais on s’arrêtait pour laisser parler son voisin, et tout ce qui se disait prenait pour Levine un intérêt spécial. Il écoutait Anna, admirait son intelligence, la culture de son esprit, son tact, son naturel, et cherchait à pénétrer les replis de sa vie intime, de ses sentiments. Lui, si prompt à la juger et si sévère jadis, ne songeait plus qu’à l’excuser, et la pensée qu’elle n’était pas heureuse, et que Wronsky ne la comprenait pas, lui serrait le cœur. Il était plus de onze heures lorsque Stépane Arcadiévitch se leva pour partir ; Varkouef les avait déjà quittés depuis quelque temps. Levine se leva aussi, mais à regret ; il croyait être là depuis un moment seulement ! « Adieu, lui dit Anna en retenant une de ses mains dans les siennes avec un regard qui le troubla. Je suis contente que la glace soit rompue. Dites à votre femme que je l’aime comme autrefois, et si elle ne peut me pardonner ma situation, dites-lui combien je souhaite que jamais elle ne vienne à la comprendre. Pour pardonner, il faut avoir souffert, et que Dieu l’en préserve ! – Je le lui dirai », répondit Levine en rougissant. « Pauvre et charmante femme ! » pensa Levine en se retrouvant dans la rue à l’air glacé de la nuit. « Que t’avais-je dit ? lui demanda Oblonsky en le voyant conquis : n’avais-je pas raison ? – Oui, répondit Levine d’un air pensif, cette femme est vraiment remarquable, et la séduction qu’elle exerce ne tient pas seulement à son esprit : on sent qu’elle a du cœur. Elle fait peine ! – Dieu merci, tout s’arrangera j’espère ; mais que ceci te prouve qu’il faut se méfier des jugements téméraires. Adieu, nous allons de côtés différents. » Levine rentra chez lui, subjugué par le charme d’Anna, cherchant à se rappeler les moindres incidents de la soirée, et persuadé qu’il comprenait cette personne supérieure. Kousma en ouvrant la porte apprit à son maître que Catherine Alexandrovna se portait bien, et que ses sœurs venaient à peine de la quitter ; il lui remit en même temps deux lettres, et Levine les parcourut aussitôt. L’une était de son intendant, qui ne trouvait pas acheteur pour le blé à un prix convenable ; l’autre de sa sœur, qui lui reprochait de négliger son affaire de tutelle. « Eh bien, nous vendrons au-dessous de notre prix, pensa-t-il tranchant légèrement la première question ; quant à ma sœur, elle est dans son droit en me grondant, mais le temps passe si rapidement que je n’ai pas trouvé le moyen d’aller au tribunal aujourd’hui, et j’en avais cependant l’intention. » Il se jura d’y aller le lendemain et, se dirigeant vers la chambre de sa femme, jeta un coup d’œil rétrospectif sur sa journée : qu’avait-il fait, sinon causer, toujours causer ? Aucun des sujets abordés ne l’eût occupé à la campagne, ils ne prenaient d’importance qu’ici, et, quoique ces entretiens n’eussent rien de répréhensible, il se sentit comme un remords au fond du cœur en se rappelant son attendrissement de mauvais aloi sur Anna. Kitty était triste et rêveuse ; le dîner des trois sœurs avait été gai ; cependant, Levine ne rentrant pas, la soirée leur avait paru longue. « Qu’es-tu devenu ? lui demanda-t-elle, remarquant un éclat suspect dans ses yeux, mais se gardant bien de le dire pour ne pas arrêter son expansion. – J’ai rencontré Wronsky au club et j’en suis bien aise ; cela s’est passé naturellement, et dorénavant il n’y aura plus de gêne entre nous, quoique mon intention ne soit pas de rechercher sa société. » Et tout en disant ces mots il rougit, car pour « ne pas rechercher sa société » il avait été chez Anna en sortant du club. « Nous nous plaignons des tendances du peuple à l’ivrognerie, mais je crois que les hommes du monde boivent tout autant, et ne se bornent pas à se griser les jours de fête. » Kitty s’intéressait beaucoup plus à la cause de la rougeur subite de son mari qu’aux tendances du peuple à l’ivrognerie ; aussi reprit-elle ses questions : « Qu’as-tu fait après le dîner ? – Stiva m’a tourmenté pour l’accompagner chez Anna Arcadievna », répondit-il, rougissant de plus en plus et ne doutant pas cette fois du peu de convenance de sa visite. Les yeux de Kitty lancèrent des éclairs, mais elle se contint et dit simplement : « Ah ! – Tu n’es pas fâchée ? Stiva me l’a demandé avec tant d’insistance, et je savais que Dolly le désirait également. – Oh non ! répondit-elle avec un regard qui ne prédisait rien de bon. – C’est une charmante femme qu’il faut plaindre, continua Levine, et il raconta la vie que menait Anna, et transmit ses souvenirs à Kitty. – De qui as-tu reçu une lettre ? » Il le lui dit et, trompé par ce calme apparent, passa dans son cabinet pour se déshabiller. Quand il rentra, Kitty n’avait pas bougé ; assise à la même place, elle le regarda approcher et fondit en larmes. « Qu’y a-t-il ? demanda-t-il inquiet, comprenant la cause de ces pleurs. – Tu t’es épris de cette affreuse femme, je l’ai vu à tes veux, elle t’a déjà ensorcelé. Et pouvait-il en être autrement ? Tu as été au club, tu as trop bu, où pouvais-tu aller de là, sinon chez une femme comme elle ? Non, cela ne saurait durer ainsi : demain nous repartons. » Levine eut fort à faire pour adoucir sa femme, et n’y parvint qu’en promettant de ne plus retourner chez Anna, dont la pernicieuse influence, jointe à un excès de champagne, avait troublé sa raison. Ce qu’il confessa avec plus de sincérité fut le mauvais effet que lui produisait cette vie oisive passée à boire, manger et bavarder. Ils causèrent fort avant dans la nuit, et ne parvinrent à s’endormir que vers trois heures du matin, assez réconciliés pour retrouver le sommeil.
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