Chapitre 4

1807 Mots
Chapitre 4 Elle lut d’abord le rapport concernant la découverte du corps par deux jeunes garçons, Kevin Martin et Michel Trefféac, qui partaient à l’école. Puis le rapport d’autopsie : comme l’avait dit le commissaire Fréchet, le juge Ménaudoux avait succombé à un arrêt du cœur. Comme il l’avait dit aussi, il avait un côté du visage meurtri. Mais le toubib ne précisait pas si cette meurtrissure provenait d’un coup qui lui aurait été porté avant qu’il ne meure ou s’il était consécutif à sa chute. S’il n’y avait pas eu le chien, on aurait bien vite conclu à une mort naturelle. Mais il y avait le mystère du cadavre du chien flottant dans le bassin avec quatre côtes enfoncées. Et il y avait aussi la personnalité du juge Ménaudoux. Le petit juge appartenait à un groupe politique plus prompt, prétendaient ses adversaires, à prendre la défense des malfaiteurs que de leurs victimes. Au cours de sa carrière il avait été au cœur de violentes polémiques dans des procès retentissants où il avait eu à ferrailler contre les bouillants avocats de « Légitime Défense ». Il était monté au créneau avec une pugnacité que l’on n’aurait pas attendue chez ce frêle petit bonhomme. Ses coronaires n’y avaient pas résisté et il avait dû se retirer de l’avant-scène. Pendant un temps il avait continué à donner des conférences et à écrire des articles dans la presse d’extrême gauche, mais, depuis trois ans, tout ceci était terminé. Ordre de la Faculté. Jean-Luc Ménaudoux n’était plus qu’un paisible retraité à la santé chancelante qui, deux fois par jour, promenait son petit chien dans un jardin public. Dans le dossier concernant le juge, on trouvait des coupures de presse datant de l’époque où il était une vedette médiatique, une vedette qui paraissait à la télévision chaque fois qu’une affaire sensible venait troubler l’opinion publique. On frappa à la porte. – Entrez, dit Mary en levant les yeux. L’arrivant était un homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’un pantalon de velours brun et d’un blouson de cuir noir, râpé aux coudes. Sous le blouson il portait une chemise écossaise et il tenait une casquette à la main. – Lieutenant Lester? – Oui, dit Mary. Il lui tendit une main épaisse : – Bernard Québrais. Le patron m’a averti de votre arrivée. C’est moi, avec mon collègue La Houssaie… – Ah oui, dit Mary, je viens de voir vos noms dans ce dossier. Elle serra la main qu’on lui tendait : – Ravie de vous connaître, Québrais. Asseyez-vous donc. Le lieutenant s’installa et, montrant le dossier d’un mouvement de tête : – Alors, on ne fait pas confiance aux anciens? Mary le regarda. Il avait un peu la bouille de Pierre Perret, avec des petits yeux en boutons de bottine, qui rigolaient. Elle rit à son tour : – Vous n’êtes pas sérieux, je pense… Québrais rigola à son tour : – Non, ici il n’y a que le patron qui est sérieux. – Je n’ai pas trouvé, dit-elle. – Ah non? – Non. Moi je l’ai trouvé carrément lugubre. Dites-moi, vous ne devez pas rigoler tous les jours. – Bof, dit Québrais avec un mouvement de la main qui en disait long sur les humeurs du patron et de ce qu’il en avait à faire, on ne rigole pas avec lui, mais sans lui, ça va! – J’aime mieux ça, dit-elle, j’ai eu un moment l’impression de débarquer dans une maison en deuil. – Que non! la rassura Québrais, que non! Le patron n’est pas drôle, mais il a une grande qualité, il est ponctuel. – J’ai cru le remarquer, en effet, dit Mary. Mais ponctuel à ce point, je me demande si c’est bien une qualité. – Que si! Rendez-vous compte, on sait toujours à la minute - pour ne pas dire à la seconde - quand il est là! C’est un métronome, cet homme! Faudrait un ordre formel de la Présidence pour qu’il apparaisse de manière impromptue. Ça nous laisse du temps pour nous retourner. – Je me demande, dit Mary, si ma venue lui a fait bien plaisir. D’ailleurs, vous-même… – Moi-même, dit Québrais, je m’en tape. Vous voyez, je suis franc, hein? Avant de vous connaître, c’est ce que j’aurais dit. Il se pencha vers le bureau : – Je dirais même plus : quand on a su que vous veniez, on a eu un peu peur de voir débarquer une bêcheuse qui aurait voulu nous faire la leçon. Mais comme ça, à première vue, vous êtes plutôt sympa! Mary rit de nouveau : « je dirais même plus », ce type parlait comme les Dupont! – Eh bien, écoutez, j’en ai autant à votre service! A première vue j’ai craint d’être tombée dans un commissariat pourri, mais jusqu’à présent, j’y ai rencontré deux personnes sympathiques, le brigadier-chef Porcé et vous-même, plus un connard, le flic Kervil… – Ah, celui-là! dit Québrais. – Et un chronomètre à pattes, le divisionnaire Fréchet. – Il vous a remonté les bretelles au sujet de votre retard? – Non, pas un mot. – Eh bien, vous avez du pot! Mary se retint de lui dire que c’était lui, Fréchet, qui avait eu de la chance de n’avoir pas abordé le sujet, car elle n’était pas d’humeur à se laisser marcher sur les pieds. – Pour en revenir à ce dossier, il me paraît très convenablement ficelé. – Merci, dit Québrais. Je transmettrai à La Houssaie lorsqu’il rentrera de congé. – Cependant, ajouta-t-elle, je ne suis pas ici pour donner des notes ou des satisfecit, mon patron m’a dit de venir à Saint-Nazaire sans trop m’expliquer de quoi il s’agissait. Je suis arrivée à midi, à quinze heures trente le divisionnaire Fréchet m’a donné ce dossier, il est dix-sept heures, je n’en ai pas encore fait le tour. Mais, puisque vous êtes là, je vais pouvoir reposer mes yeux. Allez-y, Québrais, je suis tout ouïe. – Eh bien, vous avez lu, dit le lieutenant, le 18 novembre, vers huit heures trente, deux jeunes garçons qui partaient à l’école trouvent un corps allongé sans vie dans un jardin public rue de la Loire. Ils préviennent aussitôt les pompiers… – Pourquoi les pompiers? – Parce que ce jardin est souvent fréquenté par des marginaux qui vont y cuver leur vin. On en trouve fréquemment ivres morts et ce sont les pompiers qui les ramassent. – Alors, que font les pompiers? – Ben, ils embarquent le bonhomme et l’emmènent à l’hôpital. – Où on constate qu’il est mort. – Exact. Fin du premier acte. – Allons-y pour le second, dit Mary. Québrais fouillait la poche de son blouson, il en sortit une pipe : – Ça vous ennuie si je fume? Elle l’autorisa d’un mouvement de tête; le flic bourra consciencieusement sa bouffarde et l’alluma au moyen d’une allumette sortie d’une grosse boîte, du modèle dit « familial ». Ayant tiré deux grosses bouffées avec délectation, il chassa de la main les bribes de tabac qui étaient tombées sur son pantalon au cours de l’opération. – Second acte, dit Québrais, l’hôpital. Là, on s’aperçoit tout de suite qu’il n’y a plus rien à faire et on nous appelle. Le portefeuille du juge était intact. Il contenait un billet de deux cents francs, un billet de cent, un billet de cinquante. Quand on a vu à qui on avait affaire… – C’est vous qui vous êtes rendu à l’hôpital? demanda Mary. – Moi-même. Donc, quand j’ai vu que j’avais affaire non à un clochard quelconque mais à un ancien juge, et de plus à un type qui avait fait parler de lui et qui ne s’était pas fait que des amis, j’ai tout de suite prévenu le patron. – Et le patron? – Le patron a tout de suite prévenu la préfecture. Il fit le geste d’ouvrir un parapluie et ajouta : – Ici aussi on sort couvert! – Et le chien? demanda Mary. – On ne l’a retrouvé que plus tard, en fin de matinée. – Personne ne s’en était soucié? – Non. C’est la veuve, quand on l’a prévenue du drame, qui a réclamé le chien. Ma parole, on aurait dit que la mort du clébard l’affectait plus que celle de son mari. Québrais resta un instant silencieux, tirant sur son brûle-gueule à petites bouffées, il semblait se remémorer la scène. Et il ajouta : – C’est elle qui a lancé cette rumeur d’assassinat! – Qui est infondée, à votre avis? – Pour ce que je connais des circonstances, oui. – Mais alors, le chien, qui l’aurait tué, selon vous? Québrais lâcha un autre nuage de fumée et eut un geste évasif. – Parce qu’il a été tué, dit Mary, ça au moins c’est une certitude. – Ouais… dit Québrais. – Le divisionnaire pense à un acte de violence gratuit. Un loubard qui passe, et qui balance une pêche à un vieil homme inoffensif. Le chien veut défendre son maître et il reçoit un coup de godasse qui le balance dans la flotte, les côtes fracturées. Ça se tient, non? – Bien sûr, dit Québrais. Mais on pourrait imaginer aussi que le chien soit parti sur la route et qu’il se soit fait shooter par une bagnole. Le type s’arrête, prend le cadavre du clebs et le balance à la flotte. Ou encore, le chien ayant perdu son maître reste gémir devant une baraque. Il y a un gars à qui ça porte sur les nerfs, il frappe le chien et le tue. Car ce chien, finalement, il était en aussi mauvaise santé que son maître! – Et, pour ne pas être accusé, poursuivit Mary, il balance le chien à la flotte. Ouais, ça se tient aussi. Elle réfléchit un moment, puis demanda : – Pas de traces? – Que voulez-vous dire? – Traces de pas. – Oh que si! bien trop pour que ce soit utile. Les allées du square sont couvertes de sable damé. On a ramassé le corps du juge vers neuf heures du matin et quand nous sommes revenus pour enquêter, il était midi passé. Des gamins avaient joué au foot là toute la matinée. Alors, question traces… – Vous me disiez tout à l’heure que c’est la veuve du juge qui a crié au meurtre… – Ouais. Compte tenu de ses prises de position plutôt extrêmes, Ménaudoux s’était attiré l’inimitié d’autres extrémistes. Vous souvenez-vous de l’affaire Trocmann? – Non, dit Mary. – C’est ce type qui avait été accusé d’avoir assassiné deux femmes à Paris et qui, surpris par un gardien de la paix, avait également tiré sur celui-ci, le blessant grièvement. C’était il y a une douzaine d’années. Le gardien avait survécu et reconnu son agresseur. Le procès avait pris un tour politique et Trocmann avait été acquitté par une cour où siégeait déjà le juge Ménaudoux. Relâché, Trocmann avait été assassiné en pleine rue quelque temps après sans qu’on sache jamais qui avait commis ce nouveau crime. A la suite de certains verdicts que le juge avait rendus plus tard, et qui avaient été considérés par ses adversaires comme des dénis de justice, il avait reçu des lettres de menace qui disaient toutes à peu près la même chose : « tu finiras comme Trocmann ». Il semble que ces menaces n’aient pas été étrangères à sa maladie de cœur. – A-t-il eu une protection policière? demanda Mary. – Oui, pendant un certain temps, mais dès qu’il a été en retraite, tout ceci a été abandonné. Franchement, je ne vois pas qui, dix ans après… – Il y a des rancunes qui mûrissent lentement à l’ombre des hauts murs, dit Mary. Québrais se mit à rire : – Ouais, mais en général, elles s’exercent contre des gens accusés d’être trop sévères. Or, ce qu’on reprochait justement au juge Ménaudoux, c’était d’être trop laxiste. Il considéra sa pipe, au creux de sa main : – Franchement, je ne vois pas… Il n’acheva pas sa phrase et entre eux s’installa un silence que Mary rompit : – Donc pour vous c’est un accident? – Ouais, ou à la rigueur une action imbécile sans intention de donner la mort. Donc un meurtre sans mobile, et là, mademoiselle Lester, sans que je doute de vos grandes capacités professionnelles, et sauf votre respect, pour trouver le coupable, vous pouvez toujours vous brosser!
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