Chapitre 3
En remontant la rue du Grand-Charles, comme elle l’avait irrévérencieusement rebaptisée, elle pensait aux recommandations du divisionnaire Fabien. Pour les deux premiers points, c’était scié : elle n’était pas à l’heure le matin, elle ne serait pas à l’heure l’après-midi. Quant à ne pas se bouffer le nez avec ses collègues, c’était loupé aussi. La prise de contact avec le premier flic rencontré au commissariat avait été pour le moins rugueuse. Quant à sa réputation… Ça au moins, c’était elle que ça regardait.
L’immeuble de l’hôtel de police ne s’était point égayé depuis la fin de matinée. Elle escalada les six marches de granit bleu qui menaient au hall d’accueil et fut aussitôt interceptée par le brigadier-chef Porcé qui semblait la guetter.
– Eh, lieutenant…
Elle lui sourit :
– Ah, Porcé, vous m’attendiez? le commissaire est là cette fois?
Le brigadier-chef Porcé jeta un regard vers la pendule qui indiquait trois heures moins le quart.
– Depuis quatorze heures, souffla-t-il.
Il parlait précautionneusement, comme s’il craignait qu’on l’entende. Et, précédant Mary :
– Je vous conduis.
Ils grimpèrent une volée de marches, suivirent un couloir et s’arrêtèrent enfin devant une porte sur laquelle était vissée une pancarte : Commissaire Divisionnaire Fréchet.
Le brigadier-chef écouta un instant, puis, n’entendant rien, il frappa trois coups de son index replié.
– Entrez!
Il entrouvrit la porte et annonça :
– Le lieutenant Lester, monsieur le Divisionnaire.
– Ah!
C’était le cri de libération de quelqu’un qui attend. Ça signifiait « enfin » ou « ce n’est pas trop tôt! »
Le brigadier-chef poussa la porte, s’effaça, et, quand Mary fut entrée, la referma doucement. Désormais elle était seule en tête-à-tête avec celui qui serait son chef pendant toute la durée de l’enquête.
Elle fit trois pas vers le bureau et lui tendit la main :
– Monsieur le Divisionnaire…
Le commissaire Fréchet prit la petite main qui lui était tendue et la serra mollement.
– Bienvenue à Saint-Nazaire, lieutenant. Cependant…
– Vous m’attendiez ce matin… Je sais, je suis arrivée peu après midi. J’ai été prise dans un orage épouvantable…
Il hocha la tête et cela pouvait signifier : « j’ai vu ça, en effet ». Puis, lui montrant une chaise :
– Asseyez-vous, je vous prie.
Mary obtempéra en se disant que les remontrances seraient pour plus tard. Le divisionnaire pouvait avoir une cinquantaine d’années. C’était un homme de taille moyenne, portant de grosses lunettes à monture noire posées sur un nez charnu. Le coin de ses lèvres tombait, le coin de ses yeux tombait et il n’était pas besoin d’y regarder à deux fois pour comprendre qu’on n’était pas en présence du boute-en-train de la maison. Ses cheveux gris étaient soigneusement peignés, avec une raie tracée au cordeau. Il avait un air ennuyé, l’air de quelqu’un que la vie n’amuse pas, mais alors pas du tout.
A son tour il examina Mary, paraissant se demander quel était le débile profond qui lui avait adressé cette souris.
– Vous savez pourquoi vous êtes ici.
Ce n’était pas une question, mais une constatation formulée d’une voix morne, qui allait bien avec son allure générale.
– Le commissaire Fabien m’en a touché deux mots, vous laissant le soin de me fixer sur les détails.
– Les détails, soupira-t-il. Les détails…
Et, après un temps de réflexion, lentement, très lentement :
– Le corps du juge Ménaudoux a été retrouvé voici une semaine dans un jardin public du quartier de Penhoët. Vous connaissez un peu la région?
– Pas du tout.
Le commissaire leva les yeux au plafond, l’air de dire « qui est-ce qu’on m’a envoyé là? »
– Ça ne va pas vous faciliter les choses, fit-il tristement.
– Si je ne m’abuse, dit Mary, le juge n’exerçait plus.
– Non. A la suite d’ennuis de santé - triple pontage coronarien - il avait été mis en pré-retraite.
– Et il s’était retiré à Penhoët?
– Oui. Sa femme en était originaire et elle avait hérité de la maison familiale.
– Il n’avait plus d’activité professionnelle?
– Non, depuis plus de cinq ans. Tout ce qu’il pouvait faire, c’est sa promenade quotidienne avec son chien, autour du bassin. Un vieux chien, un teckel, presque aussi handicapé que lui.
– Les raisons de sa mort?
– Le cœur a lâché.
– Alors, qu’est-ce qui motive cette enquête?
– A l’hôpital où il avait été transporté, le médecin qui l’a examiné a relevé des traces suspectes sur le visage.
– Il aurait été frappé?
Le commissaire leva les yeux d’un air d’ignorance.
– Ça se pourrait. Mais il aurait tout aussi bien pu se meurtrir le visage en tombant. Ce sont des enfants qui l’ont trouvé. Il reposait à plat ventre sur le sable d’une allée. Alors…
Mary médita ces paroles. Le petit juge, compte tenu de son état de santé précaire, pouvait avoir eu un malaise et s’être blessé en tombant. Elle regarda le commissaire. Il avait ôté ses lunettes aux épaisses montures et en polissait consciencieusement les verres avec une minuscule peau de chamois. Il avait des mains blanches, douillettes, des doigts courts et replets, comme de petites saucisses, avec des ongles parfaitement faits. Ses yeux de myope privés de leur protection habituelle clignaient sans arrêt. Il examina sa tâche, n’en parut pas totalement satisfait et souffla sur le carreau avant de reprendre son polissage.
– Il y a surtout le chien, dit-il.
Mary ne comprenait pas :
– Le chien?
– Ouais. Son corps flottait dans le bassin.
– Noyé?
– Non, d’après les toubibs, il serait mort avant d’avoir été balancé à l’eau. Il avait cinq ou six côtes fracturées.
– Une voiture?
– Comme s’il avait été heurté par une voiture, oui. Seulement…
– Seulement quoi, dit elle.
Il commençait à lui courir, le commissaire Fréchet. Fallait lui arracher tous les mots. Si c’était comme ça tout du long, ça allait être gai!
– Seulement là où le juge faisait sa promenade, poursuivit-il de sa voix morne, il n’y a pas de voitures. Il ne peut pas y en avoir, c’est un jardin public protégé par des bornes…
– Quelle est votre conviction, monsieur le divisionnaire?
Fréchet haussa les épaules, sa bouche se resserra jusqu’à ne plus former qu’un trait horizontal dans son visage, enfin il laissa tomber :
– S’il s’était agi d’un citoyen lambda, on aurait conclu à un crime de rôdeur, voire à une mort naturelle.
– Un crime gratuit?
– On ne peut plus gratuit. Il y a des tas de types plus ou moins recommandables qui traînent dans ce quartier… Un cinglé passe, voit cet inoffensif petit vieux qui promène son chien, il se défoule en lui filant un coup de poing au passage. Seulement le petit vieux a le cœur fragile, il meurt…
– Et le chien?
– Le chien vient au secours de son maître et la brute lui balance un coup de pied qui lui brise les côtes et le projette dans le bassin.
– Et il disparaît…
– Ouais.
– Et personne n’a rien vu.
– Personne.
– Il y a pourtant des gens qui passent par là?
– Peu à cette heure. Le juge faisait toujours ses promenades très tôt le matin ou très tard le soir.
– Il n’y a pas de voisins?
– Si, il y a des maisons tout autour.
– Je suppose que vous avez fait une enquête de proximité.
Le commissaire Fréchet eut un sourire triste. Comme si on l’avait attendue, celle-là, pour savoir ce qu’il convenait de faire!
– Les maisons ont été visitées une à une, tous les habitants interrogés.
– Et alors?
Fréchet émit un petit rire désabusé :
– Qu’est-ce que vous croyez… personne n’a rien vu, rien entendu.
Il haussa les épaules :
– C’est un quartier où l’on est d’une rare discrétion.
– Et, poursuivit Mary, où l’on n’aime pas beaucoup la police.
A nouveau le petit rire déplaisant du commissaire :
– Vous en connaissez, vous, des endroits où on nous aime? Quand on sollicite nos services, ils arrivent toujours trop tard; quand on essaye de précéder l’événement, paraît qu’on fait de la provocation. Difficile métier que le nôtre, lieutenant.
Mary attendait la suite de pied ferme. A coup sûr, le commissaire allait s’étonner qu’une jeune - et jolie - femme se soit embringuée dans une pareille galère. C’était la question classique, un peu comme celle que leurs clients posent aux prostituées : « comment êtes-vous devenue p**e? » A elle, c’était : « comment êtes-vous devenue flic? »
A sa grande surprise, Fréchet ne la posa pas. Il paraissait exténué. Peut-être n’avait-il plus la force de parler? En revanche, elle lui aurait bien demandé, elle, ce qu’il foutait dans la police. Des types aussi préoccupés de l’horaire, c’est à la SNCF qu’il fallait les mettre!
– Voilà, dit-il enfin en poussant vers elle un dossier sanglé dans une chemise de carton. Tout est là-dedans. Si vous souhaitez un complément d’informations, les lieutenants Québrais et La Houssaie qui ont mené les premières investigations sont, bien entendu, à votre disposition.
Il se leva pesamment et dit dans un souffle :
– Comme sont à votre disposition, il va sans dire, tous les services de cette maison.
Mary le remercia d’un hochement de tête.
– Pourrai-je disposer d’un bureau?
– Bien entendu… Voyez ça avec Porcé, le brigadier-chef de l’accueil.
Mary prit le dossier sous son bras :
– Je vous remercie, monsieur le divisionnaire.
Fréchet la raccompagna jusqu’à la porte et, comme elle allait sortir, lui fit une dernière recommandation :
– Ah, lieutenant, un mot encore, bien entendu, la Chancellerie souhaite que cette enquête soit faite dans la plus grande discrétion. Pas un mot à la presse, s’il vous plaît.
– Cela va de soi, monsieur le commissaire.
Elle regagna le hall d’accueil où le brigadier-chef l’attendait, curieux.
– Il paraît que vous avez un bureau pour moi, Porcé?
Il s’empressa :
– Tout à fait. Le patron a donné ses instructions…
Il la regardait, interrogatif. Elle sourit :
– Voyez, il ne m’a pas mangée! Et il n’a pas fait la plus petite allusion à mon retard!
– Bravo! dit Porcé sincèrement admiratif.
Le bureau qu’on lui avait attribué se trouvait au second étage de la bâtisse, retiré derrière une vaste pièce qui paraissait contenir des archives.
Elle posa son dossier sur la table de bois verni et jeta un regard sur les lieux. Deux chaises, un portemanteau vissé derrière la porte, une armoire métallique, un téléphone…
– Est-ce que ça ferme à clef? demanda-t-elle.
La porte oui, dit Porcé, mais le classeur, je ne crois pas.
Plus qu’un classeur, c’était d’ailleurs une sorte d’armoire de vestiaire avec deux pattes métalliques que l’on condamnait à l’aide d’un cadenas.
– Aurez-vous besoin d’autre chose? demanda Porcé.
– Je ne vois pas, dans l’immédiat.
– Une machine à écrire?
– Surtout pas!
Elle s’en fut suspendre son duffel-coat au portemanteau et revint s’asseoir derrière la table. L’obligeant brigadier-chef tenant la porte entrouverte attendait ses ordres.
– Tout va bien, Porcé, dit-elle. Je vous remercie.
– Si vous avez besoin de quelque chose…
– J’appelle le standard, promis.
– Je suis là jusqu’à dix-huit heures, dit-il encore avant de fermer la porte.
Mary dénoua la lanière de l’épaisse chemise cartonnée.