Chapitre 2

2022 Mots
Chapitre 2 Mary remonta dans sa voiture, ne sachant trop où porter ses pas. Encore une enquête qui commençait bien! Dès le premier contact elle s’engueulait avec un rustre, et son patron était un maniaque du chrono qui n’avait même pas été foutu de l’attendre une demi-heure. Tout pour plaire! Elle avait pourtant une bonne excuse, bon sang, cette tornade de vent et de pluie qui l’avait accompagnée pendant les trois quarts de la route. Personne n’aurait pu rouler plus vite qu’elle ne l’avait fait sans entrer dans les décors! D’ailleurs, elle avait eu une mauvaise impression en voyant l’architecture soviétique de l’immeuble gris qui abritait le commissariat. Rien de bon ne l’attendait là-dedans. Pourtant… Pourtant le brigadier-chef Porcé était sympathique : un type pondéré qui ne se croyait pas obligé de se prendre pour Tarzan parce qu’il portait un uniforme… C’était pas comme l’autre g*****e mâtiné d’ours… Comment s’appelait-il déjà? Kervil? Porcé avait même tenté de l’avertir des désagréments que pourrait lui causer un manque de ponctualité. D’autres l’auraient laissée s’enferrer dans les arias avec une joie mauvaise. Tout en gambergeant de la sorte, elle était arrivée jusqu’à la mer. Si la pluie avait cessé, le vent soufflait toujours en rafales, soulevant de courtes lames blanches sur un flot jaunâtre, boueux. Quelques palmiers plantés dans un carré de terre trouant le bitume des trottoirs frissonnaient dans le vent. Elle passa sur une écluse, s’arrêta au pied d’un grand immeuble dont le rez-de-chaussée était occupé par des bistrots, des restaurants, et entra dans une brasserie sans grande conviction. Un haut comptoir cernait un espace cuisine où s’activaient deux cuisiniers et un serveur. On s’asseyait sur un haut tabouret de bar et on était immédiatement servi par les cuisiniers. Elle commanda un plat du jour, jambon grillé purée de carottes, qui était excellent, mais qu’elle mangea du bout des dents. Bizarre, elle n’était pas en appétit. C’était rare que ça lui arrive. Elle renonça au dessert et se retrouva dans la rue. Il n’était pas deux heures. Elle avait grandement le temps d’arriver au commissariat avant le retour du divisionnaire Fréchet, mais elle n’avait aucune envie de retourner tout de suite dans le sinistre bâtiment de la rue Général-de-Gaulle et elle ne ressentait aucune hâte de faire la connaissance du maniaque du chrono. Elle pressentait qu’entre eux deux, il y aurait du tirage. Autant que ça commence tout de suite, pensa-t-elle. Si je m’amène à deux heures pile, il va croire que je suis au pied et que désormais son heure sera la mienne. Des clous! Si j’avais été une adepte du huit heures-midi, deux heures-six heures, c’est à la Sécu que j’aurais émargé, pas chez les poulets! Alors, au lieu de remonter la rue Général-de-Gaulle comme toute personne de bon sens l’aurait fait, elle emprunta un pont mobile en passant sous un portique portant un grand tableau invitant le passant à « vaguer la nuit dans les lumières narratives », inscription qui ne manqua pas de la laisser perplexe, contourna le bassin, aperçut cette monstrueuse verrue de béton que constitue la base sous-marine édifiée par les Allemands pendant la dernière guerre, traversa un pont, passa sous des silos où s’ébattaient par centaines des goélands et des pigeons et s’arrêta derrière une voie ferrée où des wagons chargés de céréales, c’était écrit dessus, attendaient une locomotive. Elle devait être dans le port céréalier, ce qui expliquait la présence de ces nuées de pigeons : le trop-plein des silos leur fournissait une manne appréciée. Quelques gros cargos amarrés aux quais déserts… De l’autre côté du bassin, un bâtiment énorme était en finition, tout gris, avec les découpes des plaques de tôle marquées de rouille qui constituaient sa coque, et des superstructures blanches deux fois plus hautes que les plus hautes constructions des Chantiers de l’Atlantique qui l’avaient fait naître. Tel quel, il ne payait pas de mine, mais dans quelques mois, lorsque ces bavures auraient été polies et peintes, le géant des mers aurait une tout autre allure. Pour le moment, il n’y avait, bizarrement, qu’un seul ouvrier qui travaillait sur le monstre : Mary le voyait sur son échafaudage, telle une fourmi sur le flanc d’un camion, et la flamme intense de son chalumeau allumait une étincelle bleue dans toute cette grisaille. Elle fit la grimace. Le gris était la seule couleur capable de lui filer le bourdon. Et ici, tout était gris : les bateaux, la mer, le béton des maisons, le ciel, les goélands, le grand pont qui enjambait l’estuaire, le commissariat et même son humeur, par contagion. La pluie se remit à tomber pour ajouter à la morosité ambiante. Elle suivit la direction du pont et longea une zone industrielle triste, à l’unisson de ses pensées… Elle dut s’arrêter pour laisser passer les ouvriers qui sortaient de leur cantine pour s’engouffrer par les portes géantes des Chantiers de l’Atlantique. Devant les portes, des syndicalistes distribuaient des tracts que les ouvriers prenaient sans enthousiasme, certains même avec une moue désabusée. Ils portaient des combinaisons de toile bleue, parfois le casque blanc, probablement obligatoire sur le chantier, et retournaient au boulot à pas lents, avec une sorte de résignation. Mary bénit le ciel d’avoir choisi un métier lui permettant une certaine autonomie. Pointer le matin, pointer le soir, se retrouver à midi dans une cantine bruyante sans, peut-être, pouvoir choisir son compagnon de table, quel enfer! A cette évocation, elle grimaça et un jeune ouvrier qui lui souriait prit ça pour lui. Alors, Mary lui sourit à son tour. Il allait s’approcher de la voiture, qui sait, pour la draguer, mais son compagnon, plus âgé, le prit par la manche et eut le geste de lui montrer l’heure à sa montre. Alors, avec un sourire désolé le jeune gars reprit sa place dans la file qui se pressait aux portes, non sans se retourner plusieurs fois. – C’est peut-être l’amour qui passe, ironisa-t-elle entre ses dents. Mais l’heure, c’est l’heure! Même en cale sèche, le paquebot n’attend pas! A propos d’heure… Elle regarda la montre au tableau de bord : quatorze heures trente. Au commissariat, le divisionnaire Fréchet devait attendre depuis deux heures pétantes. Mary l’imagina tambourinant des doigts sur le buvard vert de son bureau verni, vouant aux gémonies les minus qui avaient ouvert à la gent féminine les portes des commissariats. Elle sourit de nouveau. Il attendrait. La vague des métallos de la navale s’étant engouffrée sous la vaste porte du chantier, elle put enfin passer. Quand elle eut doublé les murs des chantiers, le pont apparut. Une curieuse brume flottait sur l’embouchure du grand fleuve, si bien qu’on ne voyait plus les piles et que le tablier avait l’air de tenir par magie au-dessus d’une mer de nuages. A gauche de la route, un canal d’eau boueuse allait s’élargissant, jusqu’à former une sorte de petite mer intérieure. De nombreux bateaux y avaient leur mouillage. Il devait y avoir, quelque part, une écluse pour regagner la pleine mer. Sur les berges, des maisons modestes, avec de petits jardins, et un carré d’herbe avec quelques arbres, trois bancs, sorte de square désert où les retraités du lieu devaient venir faire pisser Médor. – Pas un chien, dit-elle. Il était vrai qu’avec ce temps, chiens et maîtres étaient mieux au coin du feu. Il fallait quand même y aller, à ce sacré commissariat. Elle soupira et, résignée, reprit la direction du centre ville. • Depuis l’explication musclée qui avait eu lieu dans le bureau du commissaire Fabien entre Mary et les représentants de la Marine nationale, rien de notable ne s’était passé au commissariat de Quimper. La routine… Enregistrement de plaintes pour vol, états et statistiques, paperasses, paperasses, paperasses… Tout ce que Mary Lester abhorrait et qu’on lui confiait volontiers, primo parce qu’elle était une femme, secundo parce qu’elle tapait à la machine avec la dextérité d’une secrétaire expérimentée. Ça allait bien un peu, il faut bien se partager les sales besognes, mais là, elle en avait sa claque. Aussi, quand le commissaire Fabien l’avait convoquée dans son bureau, et qu’elle avait deviné une intervention extérieure, elle s’était tout soudain senti des fourmis dans les jambes. A peine assise sur la chaise, en face du beau bureau façon acajou, elle avait demandé : – Alors, patron, c’est où cette fois? Le commissaire Fabien avait souri. – Quel empressement à nous quitter! Mais d’abord, qu’est-ce qui vous fait croire… – Que vous allez m’expédier quelque part? compléta-t-elle. Vous ne m’avez encore jamais convoquée personnellement pour me confier des tâches administratives. Bredan fait ça très bien! – Eh, dit Fabien, faut bien que quelqu’un s’y colle! Que serait une police sans dossiers, sans papiers, sans statistiques… Elle grimaça : – Ce n’est pas ce que je préfère! – Je sais, dit Fabien, vous préférez vous colleter avec vos supérieurs, vous faire bouffer par des chiens, voire même déclarer la guerre à la Marine française! – Oh patron, dit-elle en riant, je crois que vous y allez fort! – Non, non, dit Fabien, c’est vous qui y allez fort! Enfin, tant pis pour vous, cette fois, je crois que ce sera plus calme. Il la regarda avec méfiance : – Enfin, ça devrait être plus calme. Saint-Nazaire, ça vous dit quelque chose? – Ben oui… Les paquebots… la construction navale… les Chantiers de l’Atlantique… – C’est tout? ironisa Fabien. – Le pont sur la Loire… Il se moqua : – Vous en savez des choses, sur Saint-Nazaire! – Tintin, dit-elle encore. Lebret fronça les sourcils : – Tintin? – Ben oui. C’est de Saint-Nazaire qu’il est parti pour le Temple du Soleil. – Vous voulez parler du Tintin… – Du Tintin et de Milou, oui patron, et du capitaine Haddock, du professeur Tournesol… Lebret haussa les épaules : – Ne me dites pas qu’à votre âge vous lisez encore ces enfantillages. – Paraît qu’on y a droit jusqu’à soixante-dix-sept ans, je suis encore loin du compte! Lebret sourit : – Décidément, Lester, vous me surprendrez toujours! – Pourquoi? Parce que je lis Tintin? Mais j’ai toute la collection chez moi, patron! Depuis mon enfance, je les lis et je les relis! – Depuis le temps, vous devez les connaître par cœur. – Par cœur, oui, mais maintenant je les achète en allemand, en arabe, en russe, comme ça j’ai l’impression de lire couramment toutes les langues. Je vous assure que c’est très divertissant… Lebret soupira : – Voilà qui pourrait expliquer bien des choses, dit-il en souriant. Enfin… Redevenant sérieux, il fixa Mary : – Ménaudoux, ça ne vous dit rien? Elle fronça les sourcils : – Ça devrait? Lebret précisa : – Je vous le dis tout de suite, ce n’est pas dans Tintin! – C’est sûr, dit-elle sérieusement, sans ça je connaîtrais. – Et si je vous dis : le juge Ménaudoux. Le regard de Mary s’éclaira : – Ah… celui que les journaux avaient surnommé « le petit juge »? Si je me souviens bien, il a été au cœur d’une polémique sur la légitime défense voici une dizaine d’années. – C’est ça, dit Fabien. – Il avait même écrit un bouquin sur le sujet, je crois. – Vous l’avez lu? Elle secoua la tête : – Non. Il persifla : – C’est vrai, vous préférez les aventures de Tintin! – Et comment! – Vous avez tout de même votre petite idée sur le sujet? – Quel sujet? – La légitime défense. – Bien sûr. Elle regarda Fabien : – Vous me demandez de l’exposer? – Je préfère pas, soupira le commissaire. – C’est pourtant tout simple, quand on m’attaque, je me défends. – Ouais, dit Fabien, il y a même des cas où vous n’attendez pas l’attaque! – Je ne fais qu’appliquer le précepte qui dit que l’attaque est la meilleure défense! Elle souriait, légèrement ironique, toujours un peu provocatrice. D’autres s’en seraient irrités, d’autres s’en étaient irrités, Fabien le premier, au début. Depuis… Il la connaissait, sa Mary, avec tous ses défauts, mais d’une droiture et d’un courage qu’il aurait aimé voir chez quelques hommes de son commissariat. – Alors, qu’est-ce qui lui est arrivé à votre petit juge? – Il est mort. – Ah… – Il est mort à Saint-Nazaire la semaine dernière. – Nous y voilà, soupira-t-elle. Mort suspecte bien entendu. – Il semblerait… – Vous n’en savez pas plus? – Je préfère que Fréchet vous mette lui même au parfum. – C’est le patron des services à Saint-Nazaire? – Ouais. – Vous le connaissez? – Non. C’est un jeune. Pour Fabien qui approchait de la retraite, tous ceux qui avaient moins de cinquante ans étaient des gamins. – C’est lui qui vous a contacté? – Non, c’est la Chancellerie. – Pourquoi n’ont-ils pas fait appel au S.R.P.J. de Nantes? – La Chancellerie - Fabien prononçait le mot comme s’il avait une patate chaude sur le bout de la langue - souhaite une enquête discrète. Le juge Ménaudoux a beaucoup fait parler de lui. Les circonstances de sa mort… – Que vous ignorez… – Pas vraiment, mais, comme je vous l’ai dit, je préfère que ce soit Fréchet… – D’accord. – Les circonstances de sa mort, dis-je, font qu’une enquête s’impose. – Et on a pensé à moi. C’est gentil. – On dirait que ça ne vous plaît pas. Elle soupira : – Pour tout vous dire, j’aurais préféré La Baule au mois de juillet. – Eh, je vous l’ai déjà eue! – Eh oui. De surcroît, nous ne sommes plus en juillet, mais en novembre, alors, va pour Saint-Nazaire… Elle se leva, reboutonna son duffel-coat : – De toutes façons, pour échapper à vos satanées statistiques, je serais bien allée enquêter dans le GrandNord! – On ne vous en demande pas tant, lieutenant. Le commissaire Fréchet vous attend demain à onze heures trente au commissariat de Saint-Nazaire, 59, rue Général-de-Gaulle. Tâchez d’être à l’heure, de ne vous bouffer le nez avec personne, et de faire honneur à votre réputation.
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