II - Marseille, juin 1936
Pour le dernier week-end de l’année scolaire, Paul avait invité ses deux amis : Jean Darecourt et Louis Cabioni. Le père de Jean était l’un des pilotes de la rivière de Saïgon, Louis était le fils d’un riche planteur de la région de Dalat. Tous les trois ans, ils venaient à Marseille passer une année au lycée Saint-Charles afin de mettre à niveau leurs connaissances scolaires.
C’était leur deuxième séjour en métropole. Le lycée disposait d’un dortoir de cinq cents lits pour accueillir en pension des fils de marins et de colons établis dans les colonies françaises. Paul fréquentait ce lycée, mais il avait le privilège de rentrer chaque soir chez ses grands-parents. Très vite, il avait été accepté par le duo qui se connaissait depuis l’enfance. En quelques semaines les trois garçons étaient devenus inséparables.
Un week-end par mois, comme le permettait le règlement du lycée, les grands-parents de Paul accueillaient ses deux amis. Entre eux, pour le plus grand bonheur de monsieur et madame Nguyen, ils s’amusaient à ne parler que vietnamien. C’était devenu leur code secret qui leur permit d’acquérir une véritable aura au sein des élèves de l’école.
Paul, de père européen et de mère vietnamienne, avait hérité de l’élégance naturelle et du sourire énigmatique de sa mère. Comme elle, il avait de grands yeux en amande soulignés par des longs cils lui donnant un aspect doux qui contrastait avec son regard vif, alerte. D’un tempérament calme, il était apprécié pour sa gentillesse, sa générosité et son écoute. Grand de taille, à douze ans et demi il dépassait largement d’une tête le plus grand élève de sa classe ! Aimant le sport, il pratiquait régulièrement différentes activités de salle avec son ami Jean qui, incontestablement, était le plus doué du lycée en gymnastique. Louis, pour sa part, avait peu d’attrait pour ces distractions et se faisait toujours prier pour les accompagner. Il préférait se réfugier dans la littérature et les livres d’histoire. Paul et Louis partageaient cette même passion pour la lecture. Ils allaient régulièrement choisir ensemble des livres à la librairie Escoffier du boulevard Perrier à Marseille ou à la grande librairie-papeterie du Portail rue Catinat à Saïgon.
Les enfants étaient excités à l’idée d’embarquer lundi sur le SS D’Artagnan pour une traversée de 20 jours. Louis et Jean n’avaient pas revu leurs parents depuis neuf mois. Les grands-parents de Paul se chargeraient de surveiller les trois garçons.
Cette année, Thi Hiên, la mère de Paul, n’allait pas faire partie du voyage, car, du fait de la crise économique, l’atelier de laque créé par son père en 1898 connaissait certaines difficultés. Depuis cinq ans, maître Nguyen lui avait laissé la responsabilité de l’entreprise.
Paul vivait chez ses grands-parents, rue Bienvenu à Marseille. Thi Hiên avait un appartement à Hyères et ne voyait son fils que durant les week-ends et les vacances d’hiver. Elle était venue pour trois jours dans la demeure familiale pour leur faire ses adieux avant la longue séparation des vacances. Il faisait beau, pas trop chaud pour un mois de juin. Le soleil n’avait pas encore disparu derrière la colline de La Flotte. Les enfants jouaient dans les tilleuls qui bordaient l’allée menant au portail. Thi Hiên était assise auprès de son père sous la véranda. Elle le sentait préoccupé.
– Papa ? Ça ne va pas ? Tu as l’air contrarié.
– Oui… Oui, je le suis ou plutôt, je suis soucieux, inquiet. Figure-toi que ce matin, j’ai appris par ton oncle que, dans l’euphorie de la victoire du Front populaire, le gouverneur de Cochinchine vient de libérer plus de cinq mille prisonniers du bagne de Poulo Condor ! C’est une erreur dont le gouvernement français ne mesure pas la portée.
– Bigre, cinq mille prisonniers !
– Oui, cinq mille prisonniers politiques qui, bien entendu, se disent tous nationalistes ! Évidemment, une fois libérés, ces activistes n’auront de cesse que de reprendre du service ! Même si je trouve que certaines de leurs revendications sont justifiées, les…
– Quelles revendications ?
– Oh, elles se résument en quelques points : que les autorités acceptent d’augmenter les salaires et forcent les colons à faire de même dans leurs plantations et leurs usines, que le gouvernement concède plus de libertés, qu’elles soient syndicales ou politiques, et enfin que les Indochinois puissent obtenir des postes avec plus de responsabilités dans l’administration.
– Ça, c’est totalement justifié. Quand je pense qu’on envoie des jeunes étudier en métropole et que quand ils rentrent en Indochine on leur refuse les situations qu’ils sont en droit de briguer ! Quel gâchis ! C’est révoltant que certains postes à responsabilités soient réservés aux Français…
– Tous les postes administratifs, Con à1, dit-il en haussant légèrement la voix. Pas certains postes, tous les postes, des plus petits aux plus grands, ne doivent être donnés qu’à des hommes qui en ont les capacités pour les exercer. Et ce, qu’ils soient autochtones ou non. Il y a trop d’exemples de chefs européens bien moins qualifiés que leurs subordonnés indochinois. Il se tut quelques secondes et reprit sur un ton plus élevé, montrant par là des signes d’un énervement manifeste. Et les autorités doivent faire cesser les attitudes méprisantes de fonctionnaires tatillons, pleins de morgue vis-à-vis des populations annamites. C’est une honte, comme l’est l’enrichissement de certains colons sur le dos de pauvres paysans payés une misère et traités comme des esclaves. Il resta à nouveau silencieux quelques instants puis ajouta d’une voix chargée d’amertume et d’incompréhension : mais par-delà ces revendications légitimes, il y a un élément grave que ne semblent pas percevoir les politiques français… C’est que derrière les doléances de certains nationalistes – ceux-là mêmes qui soutiennent, par pure tactique, qu’ils désirent rester sous la coupe des autorités françaises – se cache en vérité une volonté d’accéder à l’indépendance. L’émotion faisait trembler sa voix. Ils veulent chasser les Français d’Indochine pour recourir à des méthodes communistes… Sa voix se brisa et il se tut.
Le sujet était brûlant dans la famille, depuis ce jour de novembre 1920 quand maître Nguyen avait découvert que sa fille aînée Thu Hàng2 était entrée en politique, comme d’autres entrent dans les ordres.
Un matin, il reçut une lettre d’un ami parisien, Hugo Belou3, lui annonçant qu’il avait croisé par hasard Thu Hàng lors d’une réunion chez un journaliste. Elle accompagnait, écrivait-il, un Indochinois du nom de Nguyen Ai Quoc4 qui était alors la coqueluche d’un certain milieu intellectuel parisien engagé. En le reconnaissant, elle l’avait à peine salué et était partie précipitamment avec son ami indochinois. Hugo Belou s’était renseigné et avait appris que ce couple, au demeurant sympathique selon les dires des gens présents ce soir-là, ne manquait pas de cran en prônant ouvertement l’expulsion de tous les étrangers du territoire de l’Indochine. L’homme était, paraît-il, fascinant et Thu Hàng semblait boire ses paroles. Hugo Belou s’attardait sur des détails, car maître Nguyen, lors de leur dernière rencontre à Marseille, lui avait fait part de ses inquiétudes concernant sa fille. Plus tard, Hugo Belou découvrit qu’elle était membre de la section française de l’Internationale ouvrière et se postait régulièrement avec son ami devant les sorties d’usine de la banlieue parisienne pour distribuer des tracts incitant les ouvriers à manifester contre le système colonialiste français.
Avec l’accord de son père et contre l’avis de madame Nguyen, Thu Hàng, brillante élève, était montée à Paris en 1915 pour suivre des études littéraires. Au fil des mois à compter de l’année 1917, ses visites à Marseille se firent de plus en plus espacées. Les lettres qu’elle avait coutume d’écrire à ses parents se raréfièrent et leur contenu devint succinct laissant transparaître une gêne évidente comme si elle essayait de leur cacher quelque chose. Quand le courrier de Hugo Belou leur parvint, monsieur et madame Nguyen n’avaient plus de nouvelles de leur fille depuis deux mois. Quelques jours plus tard – sans doute la rencontre avec Hugo en était la raison – ils reçurent un paquet par la poste contenant un livre, des copies d’articles du journal L’Humanité et une feuille sur laquelle était écrit :
Mes chers parents,
Ces lignes seront les dernières nouvelles que vous aurez de moi et je vous prie de me pardonner pour mon silence futur. Merci pour m’avoir appris ce que je sais, merci pour m’avoir donné votre amour durant toutes ces années. J’ai beaucoup réfléchi et dorénavant je vais suivre mon propre chemin, loin du vôtre.
En mon âme et conscience, j’ai décidé d’apporter mes connaissances et mon énergie pour aider notre peuple d’Indochine à retrouver sa liberté. Je me suis juré de ne pas me reposer tant qu’un étranger sera sur notre territoire et veux redistribuer au peuple ce qui lui a été volé tout au long de ces années d’occupation.
Le nationalisme est ma volonté, le communisme mon objectif. C’est mon choix et j’en suis heureuse.
Je vous serre contre moi, je vous enveloppe de mes bras.
Ne soyez pas tristes, car mon combat est juste.
Thu Hàng, votre fille qui vous aime
Le livre, imprimé sur du papier bon marché, était un réquisitoire contre le colonialisme et le pillage des biens du peuple indochinois. Il était sans doute distribué lors des meetings politiques. Le nom de Thu Hàng Trân Thi Lan – elle avait pris soin de le signer du nom de jeune fille de sa mère – apparaissait en couverture sous un titre agressif et provocateur : L’Indochine enchaînée.
Les articles de L’Humanité, tous signés Nguyen Tat Than, prônaient des idées politiques à l’opposé de celles de maître Nguyen.
Cette nouvelle fut un choc terrible pour le couple Nguyen. Leur fille aînée combattait ouvertement le pays qui les avait accueillis leur permettant de se hisser bien au-dessus de ce que leurs rêves d’immigrants leur avaient laissé espérer en 1880. Si, sans rien perdre de sa culture indochinoise bouddhique reçue de son enfance, il avait parfaitement assimilé la culture française, maître Nguyen avait, après toutes ces années passées en France, une confiance totale dans les bienfaits que ce pays apporterait à l’Indochine. À chaque voyage sur la terre de ses ancêtres, il découvrait que les conditions de vie s’amélioraient grâce à la présence de la France. Pour lui, comme il aimait le répéter à son entourage : « Il nous faut être patients et négocier sans violence avec les autorités sur les points d’émancipation, de liberté d’expression, d’augmentation de salaire, mais on ne doit pas faire table rase de tout. Pas dans le sang et la haine ! On ne doit pas se battre contre la France ! »
Depuis ce courrier, les seules nouvelles que maître Nguyen avait reçues de Thu Hàng provenaient d’un commissaire de police de Marseille venu l’interroger sur les activités de sa fille. Bien que l’officier de police connût l’engagement patriotique de maître Nguyen durant la Première Guerre mondiale, il ne put s’empêcher, par racisme, de lui causer une souffrance morale en lui reprochant à plusieurs reprises la dérive politique de sa fille. Maître Nguyen ressentit cette visite comme une honte. Il en fut longtemps affecté. Pour autant, la nouvelle ne fut pas divulguée et le scandale n’éclaboussa pas sa réputation au sein de la communauté marseillaise. Cette confrontation lui avait appris que Thu Hàng avait quitté le territoire français en 1921. À la fin de 1932, lors d’un voyage en Indochine, il découvrit qu’elle avait été arrêtée et déportée à Poulo Condor durant la répression de mai 1930, mais qu’elle avait été libérée dix-huit mois plus tard. Il put reconstituer, grâce à l’ami d’un ami, un Indochinois travaillant dans la police de Saïgon, que, depuis son départ de France, Thu Hàng avait fait de nombreux séjours en Russie et en Chine. Sa fiche ne comportait plus aucune information depuis sa libération en 1932. On avait perdu sa trace.
À la demande de maître Nguyen, on ne parlait jamais de Thu Hàng devant lui. Madame Trân Thi Lan, sa femme, respectait ce vœu. Mais, quand elle se trouvait seule avec Thi Hiên, elle évoquait souvent sa fille aînée. Chez elle, à Hyères, Thi Hiên avait posé dans sa chambre des photos de sa sœur. Elle en parlait souvent à Paul à qui elle avait fait promettre de ne jamais mentionner le nom de sa tante devant son grand-père. Il avait toujours respecté ce pacte.