I - Cholon, Viêt-nam, 22 août 1932
I - Cholon, Viêt-nam, 22 août 1932
Paul, sous le regard encourageant de son grand-père, évaluait à l’oreille chacun des insectes prisonniers dans des petites boîtes d’allumettes. Ayant arrêté son choix sur le grésillement qui lui paraissait le plus beau, il négocia le prix avec le marchand de grillons mâles, un vieil homme accroupi devant des paniers.
– Grand-père, as-tu remarqué les lunettes rondes qu’il porte ?
– Oui, répondit-il en riant, sans doute cherche-t-il à ressembler à un intellectuel pour intimider sa clientèle.
– Cinq xu, c’était la bonne valeur non ?
– C’était un juste prix et ton choix me semble bon.
Paul sourit de fierté.
Maître Nguyen aimait se promener avec son petit-fils dans les dédales des rues en lui faisant découvrir la diversité inépuisable des petits métiers de Cholon. Pour lui, la ville était un gigantesque théâtre à ciel ouvert où chaque habitant, pour la grande majorité d’origine chinoise, jouait un rôle particulier, essentiel, pour que le spectacle soit réussi. Aux dires de maître Nguyen, si le Chinois était travailleur, il était surtout un redoutable commerçant dont il fallait se méfier.
Quand ils étaient en Indochine, sa femme et lui ne parlaient à Paul qu’en vietnamien. Une année sur deux, depuis 1926, pendant les vacances d’été, maître Nguyen et son épouse venaient de France avec leur petit-fils se replonger dans leurs racines familiales. Ils passaient ainsi deux mois entre Saïgon et Hanoï où résidait la majeure partie de la famille Nguyen.
Paul et son grand-père s’arrêtèrent devant un marchand de gaufres. Le commerçant était assis à la manière chinoise : une demi-fesse et un talon posés sur un tabouret, l’autre pied à terre, le pantalon retroussé à mi-cuisse. L’homme se tenait derrière un caisson en bois muni de petites roues, sur lequel étaient posés un fourneau, un bocal de sucre en poudre et un grand bol contenant de la pâte. Paul saisit la gaufre que lui tendait le vendeur, la passa à son grand-père, réclama plus de sucre sur la deuxième, qui lui était destinée, sortit de sa poche les pièces de monnaie qui lui restaient et paya le marchand. Comme chaque jeudi, ils avaient déjeuné dans l’un des quelques restaurants chinois qu’affectionnait maître Nguyen et, comme à chaque fois, dans un rite immuable, Paul lui offrait avec son argent de poche le dessert : une gaufre !
Des restaurants, il y en avait partout. Des modestes, des luxueux, depuis la salle étroite et toute en longueur jusqu’à la bâtisse moderne à trois étages. De tous ces bâtiments, qui faisaient aussi office de café et de salle de jeux, parvenaient des claquements de pions de mah-jong que les joueurs, pour conjurer le sort, ne manquaient jamais de frapper sur les tables. Chaque mauvaise pioche était prétexte à des injures proférées sur un ton aigu.
– Le Chinois est joueur, maladivement joueur. Attention, Paul, ne sois jamais dépendant à quoi que ce soit, tu y perdrais ta liberté !
Maître Nguyen profitait des circonstances quotidiennes de la vie pour inculquer à doses homéopathiques les principes et les valeurs qu’il tenait pour essentiels. Il ne faisait jamais de grands discours, mais glissait souvent des remarques ou des conseils répétés qui, comme un clou frappé à plusieurs reprises, entraient doucement et pour toujours dans la mémoire de l’enfant.
Ils longèrent d’immenses entrepôts où s’emmagasinaient des tonnes de paddy et de coprah, des sacs de peaux, des poissons séchés et du nuoc-mâm. L’ensemble dégageait une odeur forte qui se mélangeait aux fumets des soupes débitées tout au long du jour et de la nuit par les innombrables gargotes installées sur les trottoirs et devant les quais de l’arroyo chinois.
Paul et maître Nguyen s’arrêtèrent quelques instants pour observer le ballet incessant des bateaux transportant les produits de la région. Parfois les coques se frôlaient, les embarcations se croisaient à la limite de la collision. Les insultes et les cris s’entendaient de toutes parts et venaient s’additionner aux divers bruits alentour.
– Oh grand-père, là, il y a deux bateaux-paniers comme à Hôi An quand Ông Hai m’a fait traverser la rivière. Tu te souviens ? Grand-mère pensait qu’il voulait me noyer…
– Si je m’en souviens…
Ils continuaient à parler en regardant évoluer les fragiles esquifs qui flottaient en tourbillonnant. Seule l’habileté des rameurs faisant aussi office de barreurs permit aux nacelles qui tournaient comme des toupies de ne pas perdre leur cap en avançant. Elles se suivaient rigoureusement. Les enfants qui manœuvraient les embarcations devaient avoir l’âge de Paul. Leurs passagères, sans doute leurs mères, voyageaient accroupies. Elles semblaient être de petite taille et d’une extrême finesse.
Devant Paul et son grand-père, deux bateaux des Messageries Fluviales, chargés de passagers, s’approchèrent d’un débarcadère en bois branlant. Leurs hélices créèrent des remous qui firent dangereusement tanguer les deux paniers. Paul cria. Les deux femmes ne firent aucun mouvement, mettant une totale confiance dans l’agilité de leur progéniture.
L’un des bateaux venait de Saïgon, l’autre d’une quelconque bourgade de Cochinchine via les nombreux arroyos et canaux formant des centaines de kilomètres de labyrinthes fluviaux. Ils accostèrent en même temps, créant une déferlante humaine.
Maître Nguyen et son petit-fils laissèrent passer cette foule chargée de paquets et reprirent leur marche. Ils durent patienter à nouveau, car la rue et le trottoir étaient barrés par un camion en stationnement devant l’entrée des établissements Dinh-Quang-Hien. Cette respectable entreprise était spécialisée dans la couvaison d’œufs de canes. Sous la surveillance de trois contremaîtres chinois, des coolies sales et décharnés empilaient des paniers remplis de canetons. Le chargement formait maintenant une impressionnante pyramide retenue par des sangles. Les milliers d’animaux piaillaient de frayeur. Maître Nguyen expliqua à son petit-fils que ces volailles étaient destinées à des éleveurs de la plaine des joncs qui les engraisseraient avant de les vendre.
– Ils finiront sans doute dans les restaurants des alentours, dit-il en riant.
– Oh, mais c’est horrible ! s’apitoya Paul.
– Mais, mon chéri, c’est si bon, et… c’est leur destinée !
– Cholon est un bouquet d’odeurs et une palette de bruits.
C’était monsieur Truong-Van-Bên, une relation lointaine de maître Nguyen qui criait pour se faire remarquer.
– Quel bonheur de vous rencontrer, Maître Nguyen ! Me ferez-vous l’honneur d’une tasse de thé ?
Monsieur Truong-Van-Bên, un homme long et maigre, était très fier de rencontrer le célèbre maître Nguyen devant la porte de ses ateliers de tissage et d’avoir ainsi la possibilité de les lui faire visiter. Le bruit sec des claquements des navettes était si fort qu’ils durent s’éloigner pour converser. Maître Nguyen eut toutes les peines du monde à refuser l’invitation sans froisser son interlocuteur. Ils prirent congé et continuèrent leur promenade.
– Sais-tu comment mes amis et moi-même le surnommons ?
– Non, dis-moi. Paul regardait son grand-père avec amusement.
– Nous lui avons donné le sobriquet de « Ông Hac », La Grue. Ce qui, tu en conviendras, n’est pas désobligeant, car la grue symbolise la longévité.
Paul raffolait de cette forme d’humour. Leur complicité était permanente.
Ils virent d’autres petits ateliers dans lesquels des femmes de tout âge s’activaient derrière des métiers à tisser. Les machines s’entassaient dans des espaces faits de bric et de broc au milieu d’une atmosphère bruyante et polluée. Des fines poussières de coton flottaient dans l’air comme des bulles de savon. Elles s’échappaient par les portes grandes ouvertes sur la rue et montaient lentement vers le ciel.
Ils avancèrent à travers un enchevêtrement inextricable de ruelles et de passages jusqu’à aboutir dans le quartier des fabricants de licornes et de masques en papier mâché.
Pour respecter ce qui était devenu un rituel à la fin de leurs séjours, ils s’arrêtèrent devant une des échoppes qu’ils affectionnaient particulièrement. Là, une famille entière, composée des enfants, des parents, des grands-parents, travaillait sans relâche. Ils coupaient, collaient, peignaient des objets divers qui, à peine terminés, étaient suspendus ou pliés puis rangés dans un désordre indescriptible formant une harmonie surprenante de couleurs. Paul choisit des fleurs artificielles et des cerfs-volants qu’il distribuerait, selon la tradition, à ses proches au moment des adieux.
Après quelques minutes de marche, les bras chargés de paquets, Paul prétexta d’être fatigué afin de convaincre son grand-père de sauter dans le tramway à vapeur qui longeait l’arroyo chinois. La ligne allait de Cholon à Saïgon, soit six kilomètres. Paul rêvait de parcourir cette distance en tramway, mais ils descendirent au marché central où la voiture de maître Nguyen les attendait.
Le chauffeur se fraya difficilement un chemin à coup de klaxon au milieu de la circulation dense des bicyclettes, des pousse-pousse et des piétons. Maître Nguyen observa son petit-fils perdu dans ses pensées, les yeux semblant suivre sans les voir les scènes de rue à travers les vitres fermées. Il lui prit la main avec tendresse.
Paul et ses grands-parents allaient embarquer le lendemain sur un paquebot qui les ramènerait en France. Il était partagé entre la joie du voyage, la perspective de retrouver prochainement sa mère Thi Hiên et un léger spleen qu’il ressentait depuis quelques jours à l’idée de quitter l’Indochine.
– Je réalise, mon bonhomme, que, comme pour chacun d’entre nous, cette terre t’a conquis. La nostalgie de ce pays va t’envahir pour toujours. Tu sais, fils, ta grand-mère et moi avons fait notre vie sur le sol de France et je remercie chaque jour cette France de m’avoir donné la possibilité de devenir ce que je suis, mais une partie de moi est ancrée ici. Sa tête tournait de gauche à droite comme pour embrasser l’horizon d’est en ouest. Il s’exprimait alors en français pour accentuer l’importance de ce qu’il souhaitait lui communiquer. Et je ne pourrais pas m’imaginer être enterré autre part qu’en Indochine sur la terre de mes ancêtres. Si l’idée d’être entouré pour l’éternité d’altéas, de bougainvillées et de bambous m’est agréable, la France est néanmoins ma patrie, et aujourd’hui elle est le seul endroit où ta grand-mère et moi aimons vivre. Elle est notre patrie, Paul et je suis heureux que tu puisses y grandir, y faire tes études et j’espère qu’un jour tu pourras rendre à cette France ce qu’elle nous a apporté.
Paul, qui n’avait que huit ans et quelques mois, serra la main de son grand-père pour lui montrer son affection et lui faire comprendre qu’il avait saisi son message.