Gazpacho bouillantJe ne repartirai pas, pensa Henry et il contempla la lumière ambrée de la rue. Il se leva, alla aux toilettes, vomit trois fois en usant de cette technique silencieuse qu’il avait mise au point pour ne pas gêner ses voisins, puis il se brossa les dents. Je ne repartirai pas, répéta-t-il d’une voix ferme. Il alluma l’ordinateur. Il joignit les mains, leva les yeux au plafond comme à la recherche d’une illumination soudaine, et il pianota :
Bien des années plus tard, face au peloton d’exécution...
Il respira profondément, contempla la phrase avec une fierté attendrie et se prépara à écrire encore. Il sentit comme un poids sur les prunelles. Pour se réveiller il s’enfila deux verres de vodka et dévora une barre de chocolat aux amandes qu’il prit dans le minibar. Il bâilla. La fatigue de nombreuses nuits sans sommeil résonna contre ses tempes. Il étira les bras, but encore une gorgée de vodka ; il pensa que s’il fermait à demi les paupières il se reposerait suffisamment pour pouvoir poursuivre son travail avant que Silvio, Morella et Parménides ne commencent à lui téléphoner.
Il pensa avec tristesse à la soirée de la veille. Silvio les avait invités dans un agréable restaurant du côté de la rue Segovia. Il portait, lui, une veste vert olive et une cravate qu’il avait achetée rue Serrano. Il perdit une demi-heure à essayer de faire le noeud ; finalement, il donna cinquante euros à un chasseur de l’hôtel pour qu’il l’aide. Puis il arriva à l’endroit convenu et vit Morella et Parménides en train de parcourir la carte. Silvio murmura qu’il avait lu sur un blog que leur spécialité était un excellent gazpacho. Ce nom rappela à Henry un film d’Almodóvar. Il soupira. Il voulait se comporter tout à fait normalement pour que ses compagnons ne soupçonnent pas qu’il avait décidé de les abandonner.
Pendant une demi-heure tous quatre s’employèrent à dire des horreurs sur Saúl Junco, un romancier qu’ils détestaient tous et qui survivait maintenant en chantant dans le métro. Henry s’amusa à imiter une voix rugueuse de baryton. Puis il commanda encore du vin pour accompagner le repas. Il avait bu à peine cinq ou six bouteilles mais, quand on apporta en entrée une soupe rougeâtre et glacée, il ne put s’empêcher de taper furieusement du poing sur la table. Silvio le regarda d’un air complice. Henry se leva et rugit que c’en était maintenant assez des humiliations, qu’au bout de cinq cents ans une race opprimée exigeait le respect, rien ne pouvait excuser que l’on servît à des sud Américains une soupe glacée, comme à des animaux. Morella lui donna raison, les serveurs fournirent des explications embarrassées, mais il exigea qu’on leur réchauffât immédiatement le gazpacho, sinon il demanderait le livre des réclamations.
On les servit dans des bols fumants de couleur verte. Quand Henry sentit qu’il se brûlait la langue à chaque cuillerée, il trouva étrange que les cuisiniers et les autres clients immortalisent la scène avec leurs téléphones portables, et que deux ou trois femmes se placent à leurs côtés pour se faire prendre en photo.
Pour l’heure, dans sa chambre, il souhaita oublier ce moment. ton affaire à toi c'est l'écriture, Henry, qu'ils aillent se faire foutre, qu'ils aillent se faire foutre, qu'ils aillent se faire foutre avec leurs coutumes bizarres. Épuisé, il posa la tête sur le clavier. Il s’enfonça la pointe d’un stylo à bille dans l’abdomen pour rester éveillé.
Il quitta sa place devant l’ordinateur. Il but quatre vodkas de suite ; puis il s’aspergea le visage au lavabo et décida de rester une demi-heure devant l’ordinateur jusqu’à ce que ses doigts deviennent douloureux à force de tant écrire : allez, Henry, le roman, le grand roman, ton grand roman.
Il produisit des phrases et des phrases sans répit, sans pause, et à intervalles réguliers il se gargarisait avec la vodka glacée qu’il gardait à portée de main. Il voulait effacer ce goût de tomate qui lui brûlait la bouche.
Le monde était si récent que beaucoup de choses n’avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt.
Il tapa avec exaspération. Il regarda sa montre et soupira tristement. Il relut tout ce qu’il avait écrit. Il hocha la tête. Il cracha sur le tapis et ensuite effaça complètement le fichier. Il se mit à la fenêtre. Les immeubles lui semblèrent d’un luxe peu commun. Tous, et particulièrement le bâtiment qui se trouvait en face de son hôtel. Tous, sauf un immeuble de couleur ocre qui se dressait sur sa droite et qui ressemblait à la peau d’un moribond.
Henry ouvrit les bras comme pour absorber toute la brise de Madrid et dissiper le cauchemar, le sentiment de ridicule éprouvé la veille quand, avant de se coucher, il avait vu sur Internet que ce gazpacho dégoûtant devait être consommé froid.
Un air épais vibra dans ses poumons. Son estomac se souleva à nouveau et il eut l’impression qu’un chat sautait sur ses côtes. Il se pencha par-dessus le balcon, vomit à nouveau, mais avec un style si gracieux qu’Henry supposa que si quelqu’un venait à le voir il supposerait qu’il était pris d’une quinte de toux.
Dans l’immeuble d’en face, Alejandro caressait le mur de son appartement, au dernier étage ; il contemplait son Barceló, son Tápies, il pensait aux courbes parfaites de cette Ferrari qui occupait sa place de parking, il palpait cette sculpture de Brancusi acquise dans une vente aux enchères, et un bonheur infini l’envahissait peu à peu jusqu’au moment où il découvrit un homme en train de vomir au sixième étage de l’hôtel. Il se rejeta en arrière comme si, malgré la distance, il avait peur d’être éclaboussé. Il fronça les sourcils et jura en serrant les mâchoires.
L’image de cet homme, un métis bedonnant, rejetant des l****s d’un liquide visqueux, gâcha définitivement le début de sa journée. Il imagina que sa main était un revolver et fit semblant de tirer à deux reprises, en pleine face, sur ce type pas sortable.
Alejandro avait occasionnellement des fantasmes homicides. Environ cinq, six fois par semaine. Envers des clients négligents, des conducteurs lents, des nationalistes canariens, des fabricants de textile qui ne tenaient pas parole, et même à propos de cet imbécile de maire qui le menaçait à intervalles réguliers au sujet de cette insignifiante affaire des terrains qu’il refusait de rendre.
Il soupira et noua sa cravate sombre, avec une toute petite chauve-souris dessinée sur l’un de ses bords.
Il soupira à nouveau.
Le cas de son épouse Candelaria était tout à fait différent. Il arrivait seulement à imaginer que, sensible à l’appel de la religion et après avoir fait vœu de pauvreté elle se retirerait dans un lointain couvent, entourée de montagnes infranchissables, de rivières, de cascades tumultueuses. Ainsi devenait-il lui-même, finalement, un homme libre et qui touchait à la plénitude. Mais chaque matin Candelaria ouvrait les yeux et répétait cette phrase qu’Alejandro détestait de toutes ses forces :
— Que la Sainte Vierge te donne une bonne journée, mon petit. Veux-tu de la bouillie de maïs et du lait pour le petit déjeuner ?
Et ce matin-là, après avoir entendu une fois de plus la voix de son épouse, et constaté que jamais elle ne partirait pour une retraite religieuse, Alejandro respira à fond et se retrouva confronté à l’image de ce type bedonnant qui vomissait dans la rue.
Du poing il écrasa une fourmi qui traversait sa terrasse. Il faut que je fasse quelque chose, il faut que j’invente quelque chose pour éloigner cette femme, pensa-t-il.
La lumière du matin fit irruption dans la pièce. Simao se frotta les yeux. Il contempla la ville : il sentit que, depuis ses confins, un souffle triste, sec, vitreux avait pris son envol. Dans un des immeubles que l’on voyait de sa fenêtre il remarqua un homme qui donnait un coup de poing sur le balcon.
Il consulta l’heure. Huit heures. Il était un peu en retard. Il regarda Yasleitzi et lui donna un b****r. Quel dommage de ne pas pouvoir la déshabiller en cet instant précis parce que, sur le matelas voisin, son frère Eugenio et sa belle-sœur dormaient, alors qu’un peu plus loin ronflaient son père, sa maman et même ce vieux Tarzan, qui de temps à autre remuait la queue comme pour chasser une mouche.
Simao alla dans la salle de bains et se brossa les dents tandis qu’il sifflait le Concerto pour v***e de Bartók. Il se hâta ; son travail commençait dans quelques secondes. Il alla dans le minuscule salon. Il prit la batte de base-ball ; il se concentra puis, ayant compté jusqu’à dix, il commença à frapper furieusement le sol. Un, deux, trois, quatre. Il s’arrêta, puis frappa cinq autres coups. Nouvel arrêt. Encore six coups. En-dessous il entendit les hurlements et les imprécations de dame Mary Carmen. Il frappa plus fort encore. La sueur coula sur son front. La femme continua à crier et éclata en sanglots hystériques et furieux.
Simao revint à la fenêtre. Il aperçut un homme qui vomissait sur un des balcons de l’hôtel d’en face. Il semblait que cela durait depuis un bon moment déjà à en juger par les traces qu’il laissait sur le trottoir : une île de couleur ocre qui grandissait jusqu’au macadam.
Quelle bonne idée, je n’y avais pas pensé, et il sourit, joyeux. Il se pencha le plus possible à sa propre fenêtre et visa les pots de fleurs de dame Mary Carmen. Il s’enfonça un doigt dans la gorge mais, malgré un ou deux spasmes, il ne put vomir. La veille, il n’avait pas soupé.
Il cracha une ou deux fois et atteignit les tournesols de la voisine. C’est toujours ça, pensa-t-il.
Chapitre 2